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Chers
Frères et Soeurs dans le Carmel,
1. Dans
quelques mois s'ouvrent les célébrations du
Centenaire de la mort de notre soeur Thérèse
de Lisieux, «entrée dans la vie» le 30
septembre 1891. Cet anniversaire tourne nos
regards vers cette jeune carmélite d'un
monastère thérésien de France, qui a su
exprimer dans ses écrits sa vision profonde
des relations entre Dieu et l'être humain,
fruit de son expérience personnelle guidée
par l'action de l'Esprit Saint. 2. Sa
mission a été de nous rappeler l'essentiel
du message chrétien: Dieu est amour et il se
livre gratuitement aux pauvres selon l'Évangile.
La sainteté n'est pas le fruit de nos
efforts, mais de l'action divine, qui nous
demande seulement un audacieux abandon à sa
grâce salvifique. Les enseignements de
Thérèse n'ont pas perdu leur actualité. Leur
influence est telle que plus de trente
Conférences épiscopales et des milliers de
chrétiens ont demandé qu'elle soit déclarée
Docteur de l'Eglise.
Une femme
évangélique et contemplative
3. Thérèse de
Lisieux a passé sa vie religieuse dans la
clôture d'un carmel, et pourtant elle a été
déclarée Patronne des Missions, parce qu'elle
a uni la spiritualité contemplative avec sa
dimension apostolique. En même temps, elle a
transmis son expérience évangélique dans un
langage simple et vivant, que les croyants
de tous pays et de toutes cultures peuvent
comprendre et s'assimiler. Elle a anticipé
Vatican II par le retour à l'Évangile et à
la Parole de Dieu, au Jésus de l'histoire et
à son mystère pascal de mort et de
résurrection. Elle a remis en lumière la
priorité de l'amour dans l'Église, corps du
Christ. Elle a attesté la dimension
spirituelle d'une vie ordinaire et témoigné
de l'appel universel à la sainteté.
4. L'expérience
et la doctrine de Thérèse de Lisieux comme
étant celles d'une femme revêtent une valeur
spéciale à notre époque où s'ouvrent de
nouvelles perspectives de présence et
d'action pour les femmes dans la société et
dans l'Église. La femme est appelée à être
«un signe de la tendresse de Dieu pour le
genre humain»(1)
et à enrichir l'humanité par son «génie
féminin». C'est ce qu'a réalisé notre soeur
dans sa vie et dans ses écrits.
Relire le
message de Thérèse de Lisieux
5. Lire
les oeuvres de notre soeur Thérèse dans
le contexte social et ecclésial de notre
temps et à partir de notre propre culture
nous aidera à nous centrer sur l'essentiel:
l'ouverture confiante à Dieu notre Père très
aimant qui nous comprend; la marche à la
suite de Jésus, notre frère, présent et
proche, chemin, vérité et vie; la docilité à
l'Esprit Saint, qui conduit l'histoire,
celle de nos familles religieuses et notre
existence personnelle. Tout cela en
acceptant notre pauvreté et notre faiblesse,
avec la certitude que rien ni personne ne
peut nous séparer de l'amour de Dieu dans le
Christ Jésus (Cf. Rm
8, 37-39)
6. Nous
espérons que nos réflexions contribueront à
maintenir le dynamisme des célébrations de
ce Centenaire, qui doit devenir un moment de
grâce pour tout le Carmel: religieux,
religieuses, prêtres et laïcs.
Actualité
ecclésiale de Thérèse de Lisieux
7. Au Synode
sur la Vie Consacrée, notre soeur a été
évoquée à plusieurs reprises par les Pères
synodaux, comme ayant un message actuel pour
l'Église au seuil du troisième millénaire.
Parmi les interventions qui en ont fait
mention, ressort celle du cardinal Schotte,
Secrétaire général du Synode, qui concluait
ainsi son rapport d'ouverture, le 2 octobre
1994:
Permettez-moi de conclure mon rapport en
évoquant une femme qui est le témoin par
excellence de la vie consacrée et de sa
mission dans l'Église, sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus...
Cette religieuse du carmel de Lisieux s'est
particulièrement distinguée par son humilité,
par sa simplicité évangélique et par sa
confiance en Dieu... Dans ses notes
autobiographiques, on trouve, entre autres:
«alors que je désirais intensément le
martyre, j'ai trouvé la réponse que je
cherchais dans les épîtres de sainl Paul. L'Apôtre
y dit qu'aucun charisme, pour supérieur qu'il
soit, ne sert à rien sans la charité et il
ajoute que la charité est le meilleur chemin
pour arriver sûrement à Dieu. Ainsi j'ai
trouvé la paix. Je serai l'amour au coeur de
l'Église ma Mère.»(2)
8. A
l'audience du 4 janvier 1995, Jean-Paul II,
parlant de l'engagement de la prière dans la
vie consacrée, rappelait l'importance de la
prière des contemplatifs dans l'évangélisation
et concluait en disant:
«A ce
propos, il me plaît de conclure la présente
catéchèse par le souvenir de sainte Thérèse
de l'Enfant-Jésus qui, par sa prière et son
sacrifice, était au service de l'évangélisation
autant ou plus que si elle avait été
consacrée tout entière à l'action
missionnaire. Au point qu'elle fut proclamée
Patronne des Missions.»(3)
9. L'Exhortation
apostolique post-synodale Vita Consecrata
mentionne également notre soeur, dont
elle rappelle le désir ardent d'être l'amour
au coeur de l'Eglise(4)
et le souhait si souvent répété d'aimer
Jésus et de le faire aimer(5),
en collaborant ainsi à l'activité
missionnaire en vertu de son intime
communion avec lui: "Etre ton épouse, ô
Jésus, être par mon union avec toi la mère
des âmes».(6)
Invitation
à l'essentiel
10. Thérèse de
Lisieux a exprimé dans son nom religieux "de
l'Enfant-Jésus et de la Sainte-Face" tout le
cours de sa vie qui l'a conduite à la
maturité spirituelle à travers l'anéantissement
de l'incarnation (la "kénose") et la
souffrance de Jésus, dont le mystère pascal
nous libère de tout esclavage. Elle a su
comprendre et vivre le projet de vie de
Jésus, qui transforme, élargit et renouvelle
tout le champ de nos relations avec Dieu,
avec les autres et avec les choses. Face au
projet de mort qui nous domine et
nous assujettit, nous trouvons le projet
de vie de l'Évangile qui nous libère et
nous transforme. La mission de Thérèse de
Lisieux est justement de nous rappeler ces
vérités, de nous centrer à nouveau sur l'essentiel.
11. Dans la
perspective du projet de Jésus, que nous
rappellerons brièvement, nous approfondirons
le message de Thérèse de Lisieux. Elle nous
invite à passer d'un Dieu juge à un Dieu
père-mère, de la méfiance à la confiance
simple et amoureuse qui s'abandonne à lui,
de la recherche de la perfection à la
recherche de la communion avec Dieu, de la
complication à la simplicité, des lois qui
rendent esclaves à la loi de l'amour concret
et effectif qui libère, de l'immaturité à la
maturité, de l'ascétisme extérieur à l'abnégation
évangélique, des mérites aux "mains vides",
des considérations purement spirituelles à
la Parole de Dieu, d'une prière compliquée
au simple regard contemplatif, de Marie
inaccessible à Marie toute proche, telle que
nous la racontent les Évangiles.
I. LE
PROJET DE VIE DE JÉSUS
12. L'Évangile
de Jésus, la Bonne Nouvelle qu'il communique,
est la proclamation de la vie et de
la liberté. Une liberté qui
est synonyme d'amour, c'est-à-dire oubli de
soi et don de soi aux autres.
13. Dans son
existence terrestre et dans sa prédication,
Jésus a partagé les conditions les plus
précaires de la vie jusqu'au moment suprême
de la mort sur une croix. En s'incarnant,
Jésus assume la condition humaine et en
proclame toute la valeur et toute la dignité.
C'est pourquoi il a respecté la vie de
chaque personne et a lutté contre tout ce
qui la diminue et l'opprime. Jamais il ne
reste insensible et indifférent face à la
souffrance et à la mort. Son attitude révèle
le dessein de Dieu, qui est un projet de
vie. Même la souffrance qui en fait
partie, est un chemin de vie et de
résurrection.
14. Le Dieu de
la vie s'est rendu présent en Jésus de
Nazareth. Lui, qui était la Parole de la vie
(cf. Jn 1,4: 1Jn 1,1), est venu nous
communiquer la vie en abondance (Jn 10,10)
et faire de nous les enfants de Dieu (Jn
1,12). Dans la synagogue de Nazareth, quand
il inaugure l'annonce de la Bonne Nouvelle
de la vie, Jésus la présente aussi comme une
libération (Lc 4,17-21). Dans le programme
de son ministère qu'il expose en citant le
prophète Isaïe, il indique plusieurs formes
d'esclavage et d'oppression qui dominent l'être
humain et le maintiennent dans une situation
de mort.
15. Le
projet de vie, que Jésus présente et
inaugure, affecte les trois sphères de la
relation humaine: Dieu, les autres et les
choses.
1. Du
fatalisme à la responsabilité des fils et
filles de Dieu
16. Au
projet de mort qui considérait Dieu
comme un créateur puissant et redoutable,
Jésus a opposé son projet de vie
révélant Dieu comme père-mère qui, loin de
nous imposer un destin implacable, nous aide
à surmonter le fatalisme et à nous sentir
ses collaborateurs libres et responsables.
Les relations avec le Dieu de la vie, selon
Jésus, sont des relations d'amour et de
confiance.
17. La
révélation du visage du Père faite par Jésus
est l'axe de toute la vie du croyant et
devient le centre de son existence. Le Dieu
de Jésus est un Dieu qui respecte notre
liberté. Un Dieu inconnu qui se révèle dans
son Fils incarné et qui par l'action de
l'Esprit détruit toutes nos idoles. Un Dieu
toujours plus grand, unique fondement de
notre existence.
18. C'est en
partant de cette image du Dieu de notre
Seigneur Jésus-Christ que nous pouvons nous
engager au service de la vie dans toutes ses
dimensions.
2. De la
division à la communion dans la fraternité
19. Dans le
projet de vie présenté et inauguré par
Jésus, les relations avec les autres se
résument dans le commandement de l'amour du
prochain, fondé sur l'amour de Dieu, aimé de
tout son coeur, de toute son âme et de
toutes ses forces (cf. Mt 22,37-39).
20. Conduit
par cet amour, Jésus se range du côté des
marginaux et des exclus, destinés à mourir
de multiples manières: pauvres, malades,
femmes, enfants, pécheurs, étrangers. À tous
il offre la vie. Il lutte contre tout ce qui
s'y oppose, comme aussi contre tout ce qui
crée des divisions: entre ceux qui sont
proches et ceux qui sont loin, entre juifs
et païens, entre l'homme et la femme.
21. La
personne humaine est une synthèse de la
création réalisée dans la Parole, par elle
et pour elle (cf. Col 1,15-16; Jn 1,3). Elle
possède donc un caractère sacré qui lui
vient de Dieu. L'être humain, à la lumière
du Christ, est dans l'univers comme celui
qui écoute la Parole de Dieu et lui répond
au nom de toutes les choses comme l'interlocuteur
de Dieu. «Par son incarnation, le Fils de
Dieu s'est en quelque sorte uni lui-même à
tout homme"(7).
Le Christ, proche de nous, présent en tout
être humain, "a voulu s'identifier avec une
particulière tendresse aux plus faibles et
aux pauvres"(8),
comme le montre la scène du jugement dans l'évangile
de Matthieu (Mt 25,31-46).
22. Il s'agit
d'une présence sacramentelle qui tout à la
fois révèle et cache . Sur le visage de
chaque être humain, nous pouvons découvrir
quelque chose du visage de Jésus, le Verbe
de vie. En premier lieu, le mystère de Dieu
se perçoit comme par intuition dans l'expérience
irremplaçable de chaque personne. Et aussi
dans la réalité autonome et réciproque de l'homme
et de la femme. Jean-Paul II a insisté sur
la dignité de la femme et "son apport
spécifique à la vie et à l'action pastorale
et missionnaire de l'Eglise..." qui "compte
beaucoup sur une contribution originale des
femmes pour promouvoir (...) spécialement ce
qui concerne la dignité de la femme et le
respect de la vie humaine (...), la
promotion des biens fondamentaux de la vie
et de la paix"(9).
23. La
découverte d'un Dieu présent dans les autres
entraîne un changement dans les relations
humaines, et engage à vivre une charité
concrète et effective. Elle oblige à s'ouvrir
à la fraternité universelle dans l'Eglise et
la société. Elle pousse à s'engager dans
tout ce qui implique vie, communion et
partage, en partant d'une option
préférentielle pour les pauvres en qui l'image
de Dieu "est obscurcie et même outragée"(10).
3. D'un
usage égoïste au partage des biens
24. Dans le
projet de vie de Jésus, les relations
avec les choses se transforment. D'un usage
des choses, qui fait de nous leurs esclaves,
nous aliène et conduit à opprimer les autres
et à les mettre dans des situations de mort,
nous sommes invités à passer à un usage des
choses dans la liberté, et surtout à les
partager avec les autres, dans une société
juste et humaine pour tous. Pour Jésus, les
choses devraient être un espace de rencontre
avec Dieu et avec les frères et soeurs, et
un moyen de communion et d'échange entre les
personnes.
25. Le message
religieux de Jésus implique des conséquences
sociales qui débouchent sur un engagement
envers la justice comme source de vie. Ici
s'exprime la dimension communautaire et
sociale du commandement de l'amour. Jésus a
annoncé le Règne de Dieu, son projet de
vie, Règne qui se répercute sur les
structures de la vie en société. Quand ces
structures sont basées sur l'injustice et l'oppression,
elles deviennent des instruments de mort.
Les enseignements du Christ interpellent
avec force une telle situation et invitent à
un engagement pour la justice au service de
la vie.
II. THÉRÈSE
DE LISIEUX VIT LE PROJET DE JÉSUS ET EN
TÉMOIGNE
26. La
célébration du Centenaire de notre soeur est
l'occasion de relire sa vie et ses écrits
dans la perspective du projet de vie
de Jésus et suivant notre propre
environnement socio-culturel et ecclésial.
Mais, surtout, la considération de son
expérience spirituelle exige de nous tous un
profond renouveau de notre vie carmélitaine.
La petite Thérèse nous rappelle les valeurs
fondamentales de l'Evangile et nous invite à
nous centrer sur elles. En lisant et en
méditant la Parole de Dieu, elle découvre l'essentiel
des relations avec Dieu, avec les autres et
avec les choses. Elle le vit avec simplicité,
naturellement et en profondeur. Elle le
transmet par sa vie et ses écrits.
1. Un Dieu
proche et qui nous aime Boire à la
source vive de la Parole de Dieu
27. Thérèse de
Lisieux nourrit sa vie et sa spiritualité
aux sources très pures de la Parole de Dieu.
À une époque peu ouverte à la lecture de la
Bible, elle a réalisé ce que le Concile
demanderait plus tard à tous les chrétiens,
en particulier aux personnes consacrées:
«apprendre, par la lecture fréquente des
divines Écritures, la science éminente de
Jésus Christ. En effet l'ignorance des
Écritures, c'est l'ignorance du Christ»(11).
28. Fidèle à
la prescription de la Règle, elle a "médité
jour et nuit la loi du Seigneur et veillé
dans la prière"(12).
Comme sainte Thérèse de Jésus d'Avila, sa
mère, elle a découvert en Jésus le Livre
Vivant(13)
et, à l'imitation de saint Jean de la Croix,
elle a su "fixer les yeux sur le Christ"(14).
Elle-même nous raconte comment elle a laissé
peu à peu la lecture de livres spirituels,
qui l'ont beaucoup aidée sur son chemin,
spécialement saint Jean de la Croix, pour se
centrer sur l'Écriture, et particulièrement
sur les évangiles:
" mais
plus tard, tous les livres me laissèrent
dans l'aridité... Si j'ouvre un livre
composé par un auteur spirituel (...), je
sens aussitôt mon coeur se serrer et je lis
sans pour ainsi dire comprendre, ou si je
comprends, mon esprit s'arrête sans pouvoir
méditer... Dans cette impuissance, l'Écriture
Sainte et l'Imitation viennent à mon secours;
en elles je trouve une nourriture solide et
toute pure. Mais c'est par-dessus tout l'Évangile
qui m'entretient pendant mes oraisons, en
lui je trouve tout ce qui est nécessaire à
ma pauvre petite âme. J'y découvre toujours
de nouvelles lumières, des sens cachés et
mystérieux... Je comprends et je sais par
expérience que "le Royaume de Dieu est
au-dedans de nous"(15).
29. La
méditation de la Parole de Dieu lui fait
découvrir l'essentiel du message de Jésus
dans la vie de tous les jours. Cette
relation entre la Parole de Dieu et l'existence
concrète la conduit à trouver, comme elle le
dit, "juste au moment où j'en ai besoin des
lumières que je n'avais pas encore vues
(...) au milieu des occupations de ma
journée"(16).
À travers sa Parole libératrice, Jésus se
rend présent à Thérèse de Lisieux: "jamais
je ne l'ai entendu parler, mais je sens qu'il
est en moi, à chaque instant, il me guide,
m'inspire ce que je dois dire et faire"(17).
30. Dans sa
mission de nous rappeler l'essentiel, notre
soeur Thérèse nous présente la Parole de
Dieu comme la lampe qui éclaire nos pas (Ps
119,105)(18).
Elle nous rappelle que la condition pour
comprendre le message de Dieu est d'avoir un
coeur d'enfant, ouvert et disponible à ce
que l'Esprit nous découvre comme exigence de
notre vocation et de notre mission dans l'Eglise.
31. Il faut
vivre à l'écoute de la Parole de Dieu. Elle
est la "première source de toute
spiritualité chrétienne"(19).
L'Eglise recommande la méditation
communautaire de la Bible non seulement aux
personnes consacrées, mais aussi à tous les
membres du peuple de Dieu. "De la
fréquentation de la Parole de Dieu, ils ont
reçu la lumière pour le discernement
individuel et communautaire qui les a aidés
à chercher les voies du Seigneur dans les
signes des temps"(20).
32. Thérèse
aurait voulu connaître les langues bibliques
pour mieux goûter la Parole de Dieu, mais il
ne lui fut pas donné de vivre le renouveau
biblique et la redécouverte ecclésiale des
Écritures. Elle n'a pas disposé non plus des
possibilités qui nous sont données aujourd'hui
de mieux connaître et d'assimiler le message
biblique. Cependant, elle a mis en pratique
l'invitation de la Règle du Carmel:"que la
Parole de Dieu habite en abondance en votre
bouche et en votre coeur" pour "tout faire
selon la Parole du Seigneur"(21).
Comme notre soeur, lisons et méditons la
Parole de Dieu, mettons en pratique ses
exigences, en bénéficiant des nouvelles
méthodes que Dieu nous offre en ce moment de
l'histoire de l'Eglise pour approfondir et
mieux comprendre sa Parole.
Redécouvrir
le visage paternel et maternel de Dieu
33. Thérèse a
vécu à une époque où une spiritualité
imprégnée de jansénisme déformait le visage
de Dieu, qu'elle présentait unilatéralement
comme un juge sévère, qui pouvait aller
jusqu'à demander de s'offrir en victime pour
apaiser sa justice.
34. La
méditation de l'Écriture a mis Thérèse de
Lisieux à l'écoute de Jésus, qui lui a
révélé le vrai visage de Dieu: père-mère
miséricordieux qui nous invite à vivre en
fils et filles dans l'abandon et la
confiance, livrés à l'amour divin, assumant
de manière responsable, comme le Christ, la
mission de proclamer le projet de Dieu sur
l'humanité. Elle a compris "combien Jésus
désire être aimé" et s'est offerte en
victime à l'Amour miséricordieux, qui désire
se communiquer à tous(22).
La prière
comme dialogue simple et filial
35. Comme elle
l'a appris de sa mère, sainte Thérèse de
Jésus d'Avila(23),
Thérèse de Lisieux vit l'oraison comme un
dialogue confiant et amoureux avec un Dieu
père-mère(24).
Elle transforme la puissance de la prière en
expérience de vie et saisit que l'abnégation
évangélique en vérifie l'authenticité:
"Ah! c'est la prière, c'est le sacrifice qui
font toute ma force, ce sont les armes
invincibles que Jésus m'a données, elles
peuvent bien plus que les paroles toucher
les âmes"(25).
Elle a vécu
une oraison de plus en plus simple, "dévorée
de la soif des âmes ou attirée dans le feu
de l'amour consumant et transformant»:
"pour moi, la prière c'est un élan du coeur,
c'est un simple regard jeté vers le Ciel,
c'est un cri de reconnaissance et d'amour au
sein de l'épreuve comme au sein de la joie.
Enfin, c'est quelque chose de grand, de
surnaturel qui me dilate mon âme et m'unit à
Jésus"(26).
De la
sainteté comme «perfection» à la sainteté
comme communion
36.
Redécouvrir le visage paternel et maternel
de Dieu a été le point de départ de la
«petite voie toute nouvelle»(27)
vers la sainteté, que Thérèse a parcourue
surtout à partir de 1894, à travers l'expérience
de sa faiblesse. Jésus lui a montré, comme
elle le dit, que "ce chemin, c'est l'abandon
du petit enfant qui s'endort sans crainte
dans les bras de son Père":
"si
quelqu'un est petit, qu'il vienne à moi", a
dit l'Esprit-Saint par la bouche de Salomon,
et ce même Esprit d'Amour a dit encore que
"la miséricorde est accordée aux petits"...
Le prophète Isaïe s'écrie au nom du Seigneur
"Comme une mère caresse son enfant, ainsi je
vous consolerai, je vous porterai sur mon
sein et je vous caresserai sur mes genoux"...
Jésus ne demande pas de grandes actions,
mais seulement l'abandon et la
reconnaissance"(28).
37. Ici se
fait le passage de la crainte à la confiance.
Nous sommes devant Dieu comme des fils et
des filles devant père et mère. Dieu fait
tout concourir à notre bien, même nos
faiblesses et nos fautes:
"Ce qui
lui plaît c'est de me voir aimer ma
petitesse et ma pauvreté, c'est l'espérance
aveugle que j'ai en sa miséricorde ... Pour
aimer Jésus, être sa victime d'amour, plus
on est faible, sans désirs, ni vertus, plus
on est propre aux opérations de cet Amour
consumant et transformant... C'est la
confiance et rien que la confiance qui doit
nous conduire à l'Amour"(29).
38. À
l'origine de notre vocation à la vie
consacrée dans le Carmel, il y a l'initiative
du Seigneur. Nous répondons à son invitation
en nous confiant à son amour par le don
inconditionnel de notre vie, "en
consacrant tout, à ce moment-là et pour l'avenir,
entre ses mains"(30).
Comme Thérèse de Lisieux, nous sommes
appelés à vivre en profondeur l'expérience
du visage paternel et maternel de Dieu; à
vivre l'oraison comme un dialogue amoureux
avec Dieu et un regard contemplatif de la
réalité, à l'écoute de Dieu pour nous
engager au service de nos frères et soeurs;
à considérer la sainteté non pas comme une
perfection à atteindre, mais comme la
communion avec Dieu par la foi, l'espérance
et l'amour. Une sainteté théologale, comme
la présentent la Règle et les oeuvres de
saint Jean de la Croix, père et maître
spirituel de Thérèse de Lisieux.
Fidélité à
la mission et épreuve de la foi
39. L'expérience
gratuite du visage paternel et maternel de
Dieu révélé en Jésus et la fidélité
responsable à notre vocation et mission
comme enfants de Dieu s'inscrivent dans le
mouvement pascal de mort et de résurrection.
Elles sont ouvertes à la purification et à
l'épreuve de la foi. Thérèse de Lisieux a
exprimé cela en ajoutant à son nom religieux
de l'"Enfant-Jésus" celui de la "Sainte-Face".
Le Verbe incarné qui dans dans le mystère de
son enfance nous invite à la confiance, à
l'amour, à l'abandon, est ce même Serviteur
souffrant qui nous introduit dans le mystère
de la souffrance qu'il a vécu avant nous.
Une souffrance qui a sa source dans la
fidélité à la mission reçue du Père: "Abba,
non pas ce que je veux, mais ce que tu veux"
(Mc 14,36).
40. C'est dans
le processus de purification de sa foi au
Christ que Thérèse découvre et comprend sa
vocation. Ses désirs apostoliques de
proclamer la Bonne Nouvelle du salut
deviennent pour elle un martyre d'amour, ne
voyant pas comment les concilier tous ni
comment les réaliser. C'est alors que Dieu
lui fait comprendre, à la lumière des
chapitres 12 et 13 de la première Lettre aux
Corinthiens, que l'Église est comme un corps
et que, dans ce corps, le coeur qui fait
mouvoir les autres membres, c'est l'amour.
L'amour renferme donc toutes les vocations
et embrasse tous les temps et tous les lieux.
Elle s'écrie alors: "ma vocation enfin,
je l'ai trouvée, ma vocation c'est
l'amour!... Oui, j'ai trouvé ma place, dans
l'Eglise et cette place, ô mon Dieu, c'est
vous qui me l'avez donnée... dans le coeur
de l'Eglise, ma Mère, je serai l'amour...
ainsi je serai tout... ainsi mon rêve sera
réalisé!!!"(31).
41. Dans les
Derniers Entretiens apparaît avec force ce
qu'on a appelé "la Passion de Thérèse de
Lisieux"(32).
Ce sont les nuits purificatrices, faites de
maladie, obscurité, doutes, angoisses de
mort. Dans son effort de fidélité à sa
vocation contemplative, elle a parcouru le
chemin du Calvaire: "J'avais alors de
grandes épreuves intérieures de toutes
sortes (jusqu'à me demander parfois s'il y
avait un Ciel)"(33).
La nuit purificatrice se fait plus dense
durant les derniers mois de sa vie. Elle
boit le calice de toutes les souffrances
jusqu'à la lie. Comme Jésus elle donne sa
vie pour les autres.
42. La
dimension pascale de la vie consacrée inclut
également la croix et la souffrance dans
notre fidélité à prendre part à la mission
de l'Eglise(34),
car "la mission est essentielle pour tous
les Instituts, non seulement les Instituts
de vie apostolique active, mais aussi les
Instituts de vie contemplative. La mission,
en effet, avant de se caractériser par les
oeuvres extérieures, consiste à rendre
présent au monde le Christ lui-même par le
témoignage personnel(35)".
À travers l'accomplissement de notre mission,
nous sommes appelés, comme Thérèse de
Lisieux, à laisser se purifier notre foi,
elle qui est le bouclier qui nous défend
contre les tentations du mal(36),
en prenant la croix comme "la
surabondance de l'amour de Dieu qui se
répand sur le monde", "le grand signe de la
présence salvifique du Christ, et cela
spécialement dans les épreuves et les
difficultés," "souvent dans des situations
difficiles, jusqu'à la persécution et au
martyre"(37).
2. Un Dieu
qui crée notre fraternité Les
dimensions évangéliques de l'amour fraternel
43. Le second
aspect du projet de Jésus est le dépassement
de la haine et de la division pour parvenir
à la rencontre d'amour et de communion avec
tous, à laquelle il nous convie. Cette
exigence est intimement liée à la découverte
du visage paternel et maternel de Dieu qui a
fait de nous dans le Christ des frères et
des soeurs. Il s'agit de la seconde partie
de l'unique commandement de l'amour: aimer
le prochain comme nous-mêmes.
44. Dans l'expérience
et dans la doctrine de Thérèse de Lisieux,
nous trouvons la conviction que l'authenticité
de notre amour de Dieu se manifeste dans la
qualité de notre amour des autres. Comme en
des cercles concentriques, l'amour fraternel
s'ouvre à des horizons de plus en plus
larges, comme une expansion progressive qui
jaillit de l'amour de Dieu. Le premier
cercle est celui des plus proches; le cercle
le plus large celui de l'humanité entière.
La confiance et l'abandon à Dieu père-mère,
et le fait de se sentir aimée par lui sont
chez Thérèse de Lisieux la source de la
charité fraternelle et de l'apostolat, où
l'amour de tous les hommes se traduit par la
communication de la Bonne Nouvelle du salut.
Amour
fraternel et vie en communauté
45. Les
dimensions évangéliques de l'amour fraternel
se vivent dans les réalités concrètes où se
déroule notre existence humaine: famille,
communauté religieuse, communautés
chrétiennes, Eglise, groupes humains,
société. Nous y rencontrons lumières et
ombres, aspects positifs et négatifs. Notre
soeur Thérèse nous enseigne à vivre dans la
réalité comme des êtres incarnés et à
commencer à vivre l'amour évangélique là où
Dieu nous a placés.
46. Lorsqu'elle
y entra, le Carmel de Lisieux était, aux
dires de sa soeur Marie, petit et pauvre. Il
comptait 26 religieuses. La moyenne d'âge de
la communauté était de 47 ans. Humainement
c'était une communauté pauvre, et
spirituellement elle était influencéee par
le rigorisme de l'époque et la peur d'un
Dieu justicier, inculquée par le jansénisme.
Tout cela ne pouvait manquer de faire
obstacle au dynamisme de l'amour et à l'équilibre
que le réalisme humain et spirituel de
sainte Thérèse de Jésus avait voulu assurer
à ses carmélites. C'est dans ce cadre, avec
des personnes concrètes, ayant nom et prénom,
qualités et défauts, que Thérèse de l'Enfant-Jésus
et de la Sainte-Face vit l'amour fraternel
et ses exigences.
47. Dans bien
des pages du Manuscrit C, adressé à mère
Marie de Gonzague, prieure du monastère,
Thérèse décrit comment elle a compris et
vécu le commandement de Jésus d'aimer les
autres comme lui-même nous a aimés. Cela
"consiste à supporter les défauts des autres,
à ne point s'étonner de leurs faiblesses, à
s'édifier des plus petits actes de vertus",
à juger toutes les soeurs avec compréhension
et bonté. Elle raconte aussi des petits
faits concrets qui ont mis à l'épreuve son
exercice de l'amour du prochain et rendu
difficile la croissance de la communion
fraternelle(38).
Dans les petits efforts, services et
sacrifices de la vie fraternelle en
communauté, notre soeur a vécu le précepte
de l'amour.
48. La
dimension de communion, que comporte la
vocation à la vie consacrée et que signale
aussi notre Règle, a été mise en relief par
l'Exhortation apostolique "Vita consecrata"
dont la deuxième partie est intitulée: "Signum
fraternitatis. La vie consacrée, signe de
communion dans l'Eglise"(39).
Le mystère pascal aide à comprendre que sans
renoncement, sans la croix, sans un don de
soi généreux, sans ouverture ni pardon, il
n'est pas possible de vivre l'amour du
prochain comme Jésus. Maîtresse de vie,
Thérèse de Lisieux nous stimule à vivre avec
réalisme spirituel, dans les circonstances
concrètes de nos communautés, le lien
nouveau de communion et de fraternité dans
le Christ, au milieu des difficultés.
3. Un
Dieu qui nous demande d'annoncer la Bonne
Nouvelle
Dimension
missionnaire: aimer Jésus et le faire aimer
49.
L'engagement d'évangélisation est une
expression de l'amour universel. Témoigner
la vie nouvelle en Christ et annoncer son
message d'espérance aux autres, c'est les
aimer. Thérèse, moniale contemplative, n'a
pas manqué de vivre le dynamisme
missionnaire et apostolique de la vocation
chrétienne. Au coeur de sa vocation
particulière au Carmel elle veut collaborer
avec le Christ à la rédemption du monde non
seulement jusqu'à la fin de sa vie, mais
jusqu'à la fin du monde(40).
Dans sa Correspondance avec ses frères
missionnaires, elle affirme de multiples
manières la dimension apostolique et
missionnaire de la carmélite contemplative.
Elle écrit entre autres: "Vous le savez,
une carmélite qui ne serait pas apôtre s'éloignerait
du but de sa vocation et cesserait d'être
fille de la séraphique Sainte Thérèse qui
désirait donner mille vies pour sauver une
seule âme"(41)
C'est pourquoi elle désirait vivre toutes
les vocations(42).
L'efficacité de l'évangélisation, elle la
situe dans l'amour. Elle demandait donc aux
saints de lui donner leur double amour(43).
50. Appelés au
Carmel, nous avons été consacrés pour la
mission. Nous avons "la mission
prophétique de rappeler et de servir le
dessein de Dieu sur les hommes, tel que l'annonce
l'Écriture et que la lecture attentive des
signes de l'action providentielle de Dieu
dans l'histoire le fait apparaître. C'est le
projet d'une humanité sauvée et réconciliée"(44).
Auprès de notre soeur Thérèse nous devons
apprendre le sens apostolique de notre amour
chrétien, la conviction de la force
missionnaire de l'oraison et la nécessité
d'une spiritualité incarnée dans la réalité
quotidienne. Évangéliser ne veut pas dire
simplement informer. L'évangélisation est la
manifestation de notre divine filiation qui
nous fait grandir dans l'amour et la
solidarité. Cela nous demande de partager et
de faire nôtre l'expérience des souffrances
et des angoisses de nos frères et soeurs.
C'est ce qu'a fait Thérèse en acceptant l'épreuve
de la foi en subissant les doutes des
incroyants afin de leur obtenir la grâce de
les surmonter. Elle s'assied à la table des
pécheurs et de ceux qui refusent la foi,
elle souffre avec eux le vide et l'obscurité:
"Seigneur, votre enfant (...) vous
demande pardon pour ses frères, elle accepte
de manger aussi longtemps que vous le
voudrez le pain de la douleur et ne veut
point se lever de cette table remplie d'amertume
où mangent les pauvres pécheurs avant le
jour que vous avez marqué"(45).
Voilà comment nous aussi, nous pourrons
offrir une réponse spirituelle à la
recherche de sacré et à la nostalgie de Dieu
qui anime depuis toujours le coeur de l'homme(46)
51. Cet amour
comporte aussi une dimension sociale. Avec
les nuances propres à chaque vocation dans
le Carmel, il nous engage à un service de
promotion intégrale, qui favorise la justice
et la paix dans le monde, grâce à une
véritable humanisation des personnes.
L'amour du prochain, pour être efficace,
doit s'accorder avec les exigences du monde
contemporain. Celui-ci réclame de nous une
perspective sociale de l'amour parce que les
moyens de l'amour individuel révèlent de
plus en plus leurs limites. Le prochain dans
le besoin, ce ne sont plus quelques
individus isolés, mais ce sont les masses
opprimées par des structures injustes et
déshumanisantes. La présence de l'amour
chrétien s'avère urgente et nécessaire dans
le travail de changement et de
transformation des structures. La charité
est plus forte que les divisions et aide à
lutter pour un monde plus juste en
surmontant la haine, qui finirait par faire
de l'opprimé un oppresseur. Seul l'amour de
Jésus et le témoignage de sa vie et de sa
doctrine permettent la véritable
réconciliation fraternelle. La voie d'enfance
spirituelle est une force inouïe de
changement social face aux abus de pouvoir
dans la société.
Dans l'intimité
de Marie de Nazareth
52. La Vierge
Marie, modèle pour la consécration et la
sequela Christi, nous rappelle la
primauté de l'initiative de Dieu et nous
apprend à accueillir sa grâce. Elle est "maîtresse
pour montrer comment suivre le Christ sans
conditions et le servir aissdûment"(47).
Dans la plus pure tradition du Carmel,
Thérèse de Lisieux a vécu dans la présence
et la proximité de la Mère de Jésus.
Anticipant Vatican II, elle a découvert
cette femme toute simple de Nazareth, qui
fait son pèlerinage de foi et d'espérance
"par la voie commune". On peut dire que
Thérèse vit auprès d'elle et comme elle.
Marie est sa mère et son modèle.
53. Thérèse
rejette les présentations de Marie qui se
dédient à exalter sa grandeur sans tenir
compte de sa vie terrestre:
"pour
qu'un sermon sur la Vierge me plaise et me
fasse du bien, il faut que je voie sa vie
réelle, non sa vie supposée; et je suis sûre
que sa vie réelle devait être toute simple.
On la montre inabordable, il faudrait la
montrer imitable, faire ressortir ses vertus,
dire qu'elle vivait de foi comme nous...
Elle est plus Mère que reine"(48).
Sa dernière
poésie, dédiée à la Vierge, a comme titre: "Pourquoi
je t'aime, ô Marie!". En méditant sa vie
dans le saint Évangile, elle découvre son
amour de Dieu et des autres, sa pauvreté,
son silence contemplatif, sa simplicité, sa
foi, son espérance, sa disponibilité et son
obéissance à la volonté de Dieu. L'évangile
apprend à Thérèse qui est Marie et, à
travers l'expérience de chaque jour vécue en
communion avec la Vierge, son coeur lui
révèle sa vraie personnalité.(49)
54. Les
enseignements de Thérèse de Lisieux nous
ouvrent un chemin pour approfondir et
renouveler notre vie mariale à la lumière de
l'Évangile et de l'intimité avec Marie.
Notre dévotion, notre témoignage et notre
prédication trouveront un fondement solide
dans la redécouverte de Marie à l'intérieur
du mystère du Christ et de l'Eglise.
La Vierge
Marie remplit de sa présence toute l'histoire
de l'Ordre, depuis ses origines au Mont
Carmel. Elle nous montre avant tout comment
suivre Jésus dans la foi et la contemplation.
Vierge orante, elle nous enseigne - et ce
fut l'expérience de Thérèse de Lisieux - les
attitudes de la prière: discernement,
disponibilité (Annonciation), louange et
action de grâces pour ce que Dieu fait dans
l'histoire en faveur des pauvres et des
coeurs purs (Magnificat), confiance (Cana de
Galilée), regard contemplatif et patient sur
toutes choses, les gardant dans le coeur,
sans comprendre (recouvrement de Jésus au
temple), fidélité dans l'épreuve (au pied de
la croix), communion ecclésiale et sens de
l'Église (en prière avec les disciples).
Témoignage
prophétique face aux grands défis
55. La vie
chrétienne, et en particulier la vie
consacrée, est appelée à donner le
témoignage prophétique qui annonce les
valeurs de l'Évangile et dénonce tout ce qui
s'y oppose. En présentant le prophétisme de
la vie consacrée comme "une forme
spécifique de participation à la fonction
prophétique du Christ, communiquée par
l'Esprit à tout le Peuple de Dieu",
Jean-Paul II rappelle la figure d'Élie, "prophète
audacieux et ami de Dieu", et le décrit
comme le modèle de l'authentique prophétisme.
"Élie vivait en présence de Dieu et
contemplait son passage dans le silence, il
intercédait pour le peuple et proclamait la
volonté divine avec courage, il luttait pour
les droits de Dieu et se dressait pour
défendre les pauvres contre les puissants du
monde"(50).
56. Dans cette
perspective on peut proclamer Thérèse de
Lisieux prophète des temps nouveaux. C'est
avec raison qu'on a pu dire qu'elle est
elle-même une "prophétie de la jeunesse"
comme signe d'espérance, une "prophétie
de la sainteté" qu'elle présente comme
la vocation de tous, une "prophétie de
l'actualité de la Rédemption" quand elle
manifeste la force invisible de l'amour(51).
Femme de grands désirs, qui jalonnent son
chemin pascal, elle a beaucoup à dire à une
humanité qui cherche, insatisfaite.
Dans la pure
tradition du Carmel, Thérèse de Lisieux
contemple le prophète Élie comme modèle de
vie. Elle se reconnaît dans l'expérience de
"cette brise légère dont le prophète
entendit le murmure"(52)
et se sent également attirée par sa lutte
contre les idoles et le désir du martyre: "après
nous avoir montré les illustres origines de
notre saint Ordre, après nous avoir
comparées au prophète Élie luttant contre
les prêtres de Baal, il a déclaré "que des
temps semblables à ceux de la persécution d'Acab
allaient recommencer". Il nous semblait déjà
voler au martyre"(53).
57. Dans la
fidélité à notre vocation carmélitaine, nous
sommes appelés à vivre la dimension
prophétique, par le témoignage d'une vie qui
accorde la priorité au vrai Dieu qui est
présent au coeur du monde. Nous sommes
appelés à découvrir sa présence d'une
manière toujours nouvelle et surprenante
comme le fit Élie dans la brise légère, puis
à nous livrer ensuite au service des frères
et des soeurs en vue de leur libération
intégrale. La vie fraternelle, de fait, "est
une prophétie en acte dans une société qui,
parfois à son insu, aspire profondément à
une fraternité sans frontières". De
plus, "la cohérence entre l'annonce et la
vie confère une force de persuasion
particulière à la prophétie"(54).
Présence
vivante et qui oriente
58. Le
caractère évangélique de l'expérience et de
la doctrine de Thérèse de Lisieux lui
confère une actualité permanente. La
simplicité, la confiance et l'abandon à Dieu,
que Thérèse expérimente et proclame, sont en
mesure d'inspirer notre engagement en faveur
de la justice et de la paix dans le monde(55).
59. L'influence
de notre soeur Thérèse de Lisieux dans l'Église
et le monde d'aujourd'hui est indéniable.
Elle en eut l'intuition lorsque, avant de
mourir, elle affirmait: "Je sens surtout
que ma mission va commencer, ma mission de
faire aimer Dieu comme je l'aime, d'offrir
ma petite voie aux âmes. Si Dieu exauce mes
désirs, mon Ciel se passera sur la terre
jusqu'à la fin du monde. Oui, je désire
passer mon Ciel en faisant du bien sur la
terre"(56).
Conclusion
Avec notre
soeur Thérèse
renouveler
notre vie contemplative et apostolique
60. Le
Centenaire de la mort de Thérèse de l'Enfant-Jésus
et de la Sainte-Face, notre soeur, est une
invitation de Dieu à nous renouveler à la
lumière de son expérience et de sa doctrine.
Comme l'a dit Jean-Paul II aux personnes
consacrées, nous n'avons pas seulement à
nous raconter une histoire glorieuse, mais
nous avons à construire une grande histoire.
Il faut regarder vers l'avenir, où l'Esprit
nous envoie pour faire encore avec nous de
grandes choses(57).
Notre soeur Thérèse nous indique le chemin
du retour à l'Évangile comme l'unique moyen
de vivre la fidélité créatrice à notre
charisme.
61. Elle nous
enseigne la centralité de l'amour, qui
simplifie et communique la vraie liberté et
la vraie libération conduisant à la maturité
de l'identité chrétienne, religieuse et
carmélitaine. Dans un monde saisi d'angoisses
et de peurs, elle nous oriente vers la
confiance et l'abandon à Dieu, qui chasse
toute peur. Face à nos idéalismes
désincarnés, elle nous présente son réalisme
spirituel et évangélique pour être prophètes
d'un Dieu présent, proche et libérateur.
Son message
est un défi pour la spiritualité d'aujourd'hui
dans l'Eglise, comme l'ont perçu non
seulement les personnes entièrement
consacrées à la contemplation mais aussi
celles qui travaillent dans le champ d'une
évangélisation soucieuse de promotion
humaine, de développement et de libération(58).
L'enfance spirituelle est un concept
évangélique qui implique la conscience du
don que nous avons reçu d'être enfants de
Dieu ainsi que la réponse qui nous oriente
vers la fraternité.
62. Frères et
soeurs dans le Carmel, rendons grâce au
Seigneur pour le don de notre soeur Thérèse
de Lisieux à l'Eglise, au monde et au Carmel.
Expérimentons sa présence et sa proximité
dans la célébration du Centenaire de sa mort
et continuons notre vie de prière, de
fraternité et d'engagement apostolique en
rendant témoignage au Dieu de notre Seigneur
Jésus Christ avec la force de son Esprit.
Fr. Joseph Chalmers - Fr. Camilo Maccise
------
1.
0. .Vita
Consecrata 57.
Les sigles que
nous utiliserons sont les suivantes:
CEC= Catéchisme de
l'Eglise Catholique;
CP = Chemin de
Perfection de la Madre Thérèse d'Avila;
DC = La
Documentation catholique;
DP = Document de
Puebla;
DV = Dei Verbum;
EN = Evangelii
Nuntiandi;
GS = Gaudium et
Spes;
M = Montée du
Carmel de saint Jean de la Croix;
OC = Thérèse de
Lisieux: Oeuvres Complètes, Cerf-DDB 1992
avec
MA, B et C =
Manuscrits autobiographiques A, B et C; LT =
Lettres; DE = Derniers Entretiens.; PN =
Poésies.
R = Règle du
Carmel, avec la numérotation O. Carm. d'abord
et puis OCD, entre parenthèses;
V = Vie de la
Madre Thérèse d'Avila;
VC = Vita
Consecrata;
VT = Vie
thérésienne.
2.
0. .cité dans «Thérèse de
Lisieux», n 741, Janvier 1995, p.14.
3. 0. .DC n2109 (5 Février 1995), p.114.
4. 0. .VC 46
5. 0. .VC 77.
6. 0. .VC 34, n. 72.
7. 0. .GS 22.
8. 0. .DP, 196.
9. 0. .VC 57-58.
10. 0. .DP, 1142.
11. 0. .DV 25, citant Phi. 3,8 et St.
Jérôme.
12. 0. .R 7 (8).
13. 0. .cf. Thérèse d'Avila, Vie
26,5.
14. 0. .Montée du Carmel, II, 22,5.
15. 0. .MA 83 r-v ou OC p.210-211. Cf.
CEC, n127.
16. 0. .MA 83 v.
17. 0. .ibid.
18. 0. .cf. MC 4 r ou OC p.239.
19. 0. .VC 94.
20. 0. .ibid.
21. 0. .R 14 (16).
22. 0. .MA 84 r ou OC p. 212.
23. 0. .cf. Thérèse d'Avila, Vie 8,5:
«l'oraison mentale, ce n'est pas autre chose,
à mon avis, qu'entretenir dans une fréquente
solitude avec celui dont nous savons qu'il
nous aime les relations que demande l'amitié».
24. 0. .cf. Thérèse d'Avila, Vie 8,5;
Chemin de Perfection 31,9.
25. 0. .MC 24 v ou OC p.267.
26. 0. .MC 25 r-v ou OC p.268. Cette
définition ouvre la quatrième partie sur la
prière chrétienne dans le CEC, n2559. Pour
la «soif des âmes» et «le feu de l'amour»,
cf. MA 46v; 84 r-v; MC 34 r -36 r; LT 197 ou
OC pp. 144/5. 212 et 284/5. 552/3.
27. 0. .MC 2.
28. 0. .MB 1 r-v ou OC p.220.
29. 0. .LT 197, à Sr Marie du
Sacré-Coeur, 17 septembre 1896 ou OC p.
552-553.
30. 0. .VC 17.
31. 0. .MB 3 v ou OC p. 226.
32. 0. .cf. Guy Gaucher, La
Passion de Thérèse de Lisieux, Paris,
Cerf-DDB, 1972.
33. 0. .MA 80 v ou OC p. 205.
34. 0. .cf. VC 24
35. 0. .VC 72.
36. 0. .cf. R 14 (16).
37. 0. .VC 24.
38. 0. .cf. MC 11 v - 22 v ou OC p.
249-254.
39. 0. .VC 41-71. Auparavant, en
février 1994, la Congrégation pour les
Instituts de Vie consacrée et les Sociétés
de Vie apostolique a publié un document sur
La Vie fraternelle en communauté,
dont les orientations concrètes et réalistes
peuvent aider les familles religieuses à
grandir dans la communion.
40. 0. .cf. MB 3 r; «depuis la
création du monde et jusqu'à la consommation
des siècles.» ou OC p. 224.
41. 0. .LT 198, à l'abbé Bellière, 21
octobre 1896, ou OC p. 554.
42. 0. .MB 2 v ou OC p. 224.
43. 0. .MB 4 r: «j'ose vous demander
de m'obtenir: votre double amour», ou OC p.
227.
44. 0. .VC 73.
45. 0. .MC 6 r ou OC p. 242.
46. 0. .VC 103.
47. 0. .VC 28. Dans La fuite en
Égypte, la Récréation pieuse n 6, 7 r,
Thérèse met dans la bouche de S. Joseph
cette invitation: «Regardez bien ce que fait
Marie et imitez-la», OC p. 903.
48. 0. .DE, Carnet jaune, 21 août, ou
OC p.1103.
49. 0. .Poésie PN 54: Pourquoi je t'aime,
ô Marie, strophe 15: "L'Évangile m'apprend...
et mon coeur me révèle", ou OC p. 753.
50. 0. .VC 81.
51. 0. .cf. J.M. Lustiger, La
petite Thérèse, la plus grande sainte des
temps modernes", Homélie à Lisieux pour
la fête de sainte Thérèse, le 25 septembre
1983.
52. 0. .MA 36 v ou OC p. 128; cf. MA
76 v: "Mon union avec Jésus se fit (...)
au sein d'un léger zéphyr semblable à celui
qu'entendit sur les montagnes notre père St
Elie", OC p. 199.
53. 0. .LT 192, à Mme Guérin, 16
juillet 1896 ou OC p. 545.
54. 0. .VC 85.
55. 0. .A ce propos, voici le
témoignage d'un prêtre nord-américain,
incarcéré pour avoir protesté contre le fait
que les troupes du Salvador étaient
entraînées aux États-Unis pour "tuer leurs
frères et soeurs". De sa cellule il écrivait
en 1985: "En tant qu'âme moderne ('modern
soul') luttant pour l'union avec Dieu, je
sens que la spiritualité de sainte Thérèse
est aussi valable aujourd'hui qu'elle l'était
en 1897. C'est une spiritualité pour tous
les temps et pour tous les âges. Je me
demande quelle transformation aurait lieu
dans mon propre coeur, et dans le coeur du
monde, si la simplicité, la confiance et l'abandon
à Dieu étaient pris au sérieux. Plus cette
âme 'moderne' (il parle de lui-même) voit
clairement la réalité du monde moderne opù
elle vit aujourd'hui, plus apparaît
convaincante la voie de sainte Thérèse, sa
façon de chercher l'union avec Dieu, la
justice et la paix dans le monde" (Roy
Bourgeoise, prêtrede Maryknoll, Letter
from a Federal Call, 1985, citée par C.
Ackermann - J. Healey, Reinterpreting
Thérèse of Lisieux for Today, in
«Spiritual Life», 35 (summer 1989) 2, p. 96.
Cf. V.T. n117 (1990/1) p. 5-21.
56. 0. .DE, Carnet jaune, 17 juillet,
OC p. 1050. Cf. CEC, n 956.
57. 0. .cf. VC 110.
58. 0. .cf. EN 31
|