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REVENIR À L'ÉVANGILE 
Le message de Thérèse de Lisieux

Lettre circulaire des Supérieurs Généraux  des Carmes et des Carmes Déchaux 
à l'occasion du Centenaire de la mort de
 SAINTE THÉRÈSE DE LISIEUX
 

 

 

 

 

 

 

Chers Frères et Soeurs dans le Carmel, 

 

1. Dans quelques mois s'ouvrent les célébrations du Centenaire de la mort de notre soeur Thérèse de Lisieux, «entrée dans la vie» le 30 septembre 1891. Cet anniversaire tourne nos regards vers cette jeune carmélite d'un monastère thérésien de France, qui a su exprimer dans ses écrits sa vision profonde des relations entre Dieu et l'être humain, fruit de son expérience personnelle guidée par l'action de l'Esprit Saint.  2. Sa mission a été de nous rappeler l'essentiel du message chrétien: Dieu est amour et il se livre gratuitement aux pauvres selon l'Évangile. La sainteté n'est pas le fruit de nos efforts, mais de l'action divine, qui nous demande seulement un audacieux abandon à sa grâce salvifique. Les enseignements de Thérèse n'ont pas perdu leur actualité. Leur influence est telle que plus de trente Conférences épiscopales et des milliers de chrétiens ont demandé qu'elle soit déclarée Docteur de l'Eglise.

 

  Une femme évangélique et contemplative 

 

3. Thérèse de Lisieux a passé sa vie religieuse dans la clôture d'un carmel, et pourtant elle a été déclarée Patronne des Missions, parce qu'elle a uni la spiritualité contemplative avec sa dimension apostolique. En même temps, elle a transmis son expérience évangélique dans un langage simple et vivant, que les croyants de tous pays et de toutes cultures peuvent comprendre et s'assimiler. Elle a anticipé Vatican II par le retour à l'Évangile et à la Parole de Dieu, au Jésus de l'histoire et à son mystère pascal de mort et de résurrection. Elle a remis en lumière la priorité de l'amour dans l'Église, corps du Christ. Elle a attesté la dimension spirituelle d'une vie ordinaire et témoigné de l'appel universel à la sainteté. 

4. L'expérience et la doctrine de Thérèse de Lisieux comme étant celles d'une femme revêtent une valeur spéciale à notre époque où s'ouvrent de nouvelles perspectives de présence et d'action pour les femmes dans la société et dans l'Église. La femme est appelée à être «un signe de la tendresse de Dieu pour le genre humain»(1) et à enrichir l'humanité par son «génie féminin». C'est ce qu'a réalisé notre soeur dans sa vie et dans ses écrits. 

Relire le message de Thérèse de Lisieux 

5. Lire les oeuvres de notre soeur Thérèse dans le contexte social et ecclésial de notre temps et à partir de notre propre culture nous aidera à nous centrer sur l'essentiel: l'ouverture confiante à Dieu notre Père très aimant qui nous comprend; la marche à la suite de Jésus, notre frère, présent et proche, chemin, vérité et vie; la docilité à l'Esprit Saint, qui conduit l'histoire, celle de nos familles religieuses et notre existence personnelle. Tout cela en acceptant notre pauvreté et notre faiblesse, avec la certitude que rien ni personne ne peut nous séparer de l'amour de Dieu dans le Christ Jésus (Cf. Rm 8, 37-39) 

6. Nous espérons que nos réflexions contribueront à maintenir le dynamisme des célébrations de ce Centenaire, qui doit devenir un moment de grâce pour tout le Carmel: religieux, religieuses, prêtres et laïcs. 

 

Actualité ecclésiale de Thérèse de Lisieux 

 

7. Au Synode sur la Vie Consacrée, notre soeur a été évoquée à plusieurs reprises par les Pères synodaux, comme ayant un message actuel pour l'Église au seuil du troisième millénaire. Parmi les interventions qui en ont fait mention, ressort celle du cardinal Schotte, Secrétaire général du Synode, qui concluait ainsi son rapport d'ouverture, le 2 octobre 1994: 

Permettez-moi de conclure mon rapport en évoquant une femme qui est le témoin par excellence de la vie consacrée et de sa mission dans l'Église, sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus... Cette religieuse du carmel de Lisieux s'est particulièrement distinguée par son humilité, par sa simplicité évangélique et par sa confiance en Dieu... Dans ses notes autobiographiques, on trouve, entre autres: «alors que je désirais intensément le martyre, j'ai trouvé la réponse que je cherchais dans les épîtres de sainl Paul. L'Apôtre y dit qu'aucun charisme, pour supérieur qu'il soit, ne sert à rien sans la charité et il ajoute que la charité est le meilleur chemin pour arriver sûrement à Dieu. Ainsi j'ai trouvé la paix. Je serai l'amour au coeur de l'Église ma Mère.»(2) 

8. A l'audience du 4 janvier 1995, Jean-Paul II, parlant de l'engagement de la prière dans la vie consacrée, rappelait l'importance de la prière des contemplatifs dans l'évangélisation et concluait en disant: 

«A ce propos, il me plaît de conclure la présente catéchèse par le souvenir de sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus qui, par sa prière et son sacrifice, était au service de l'évangélisation autant ou plus que si elle avait été consacrée tout entière à l'action missionnaire. Au point qu'elle fut proclamée Patronne des Missions.»(3) 

9. L'Exhortation apostolique post-synodale Vita Consecrata mentionne également notre soeur, dont elle rappelle le désir ardent d'être l'amour au coeur de l'Eglise(4) et le souhait si souvent répété d'aimer Jésus et de le faire aimer(5), en collaborant ainsi à l'activité missionnaire en vertu de son intime communion avec lui: "Etre ton épouse, ô Jésus, être par mon union avec toi la mère des âmes».(6) 

 

Invitation à l'essentiel 

 

10. Thérèse de Lisieux a exprimé dans son nom religieux "de l'Enfant-Jésus et de la Sainte-Face" tout le cours de sa vie qui l'a conduite à la maturité spirituelle à travers l'anéantissement de l'incarnation (la "kénose") et la souffrance de Jésus, dont le mystère pascal nous libère de tout esclavage. Elle a su comprendre et vivre le projet de vie de Jésus, qui transforme, élargit et renouvelle tout le champ de nos relations avec Dieu, avec les autres et avec les choses. Face au projet de mort qui nous domine et nous assujettit, nous trouvons le projet de vie de l'Évangile qui nous libère et nous transforme. La mission de Thérèse de Lisieux est justement de nous rappeler ces vérités, de nous centrer à nouveau sur l'essentiel. 

11. Dans la perspective du projet de Jésus, que nous rappellerons brièvement, nous approfondirons le message de Thérèse de Lisieux. Elle nous invite à passer d'un Dieu juge à un Dieu père-mère, de la méfiance à la confiance simple et amoureuse qui s'abandonne à lui, de la recherche de la perfection à la recherche de la communion avec Dieu, de la complication à la simplicité, des lois qui rendent esclaves à la loi de l'amour concret et effectif qui libère, de l'immaturité à la maturité, de l'ascétisme extérieur à l'abnégation évangélique, des mérites aux "mains vides", des considérations purement spirituelles à la Parole de Dieu, d'une prière compliquée au simple regard contemplatif, de Marie inaccessible à Marie toute proche, telle que nous la racontent les Évangiles. 

 

I. LE PROJET DE VIE DE JÉSUS 

 

12. L'Évangile de Jésus, la Bonne Nouvelle qu'il communique, est la proclamation de la vie et de la liberté. Une liberté qui est synonyme d'amour, c'est-à-dire oubli de soi et don de soi aux autres. 

13. Dans son existence terrestre et dans sa prédication, Jésus a partagé les conditions les plus précaires de la vie jusqu'au moment suprême de la mort sur une croix. En s'incarnant, Jésus assume la condition humaine et en proclame toute la valeur et toute la dignité. C'est pourquoi il a respecté la vie de chaque personne et a lutté contre tout ce qui la diminue et l'opprime. Jamais il ne reste insensible et indifférent face à la souffrance et à la mort. Son attitude révèle le dessein de Dieu, qui est un projet de vie. Même la souffrance qui en fait partie, est un chemin de vie et de résurrection. 

14. Le Dieu de la vie s'est rendu présent en Jésus de Nazareth. Lui, qui était la Parole de la vie (cf. Jn 1,4: 1Jn 1,1), est venu nous communiquer la vie en abondance (Jn 10,10) et faire de nous les enfants de Dieu (Jn 1,12). Dans la synagogue de Nazareth, quand il inaugure l'annonce de la Bonne Nouvelle de la vie, Jésus la présente aussi comme une libération (Lc 4,17-21). Dans le programme de son ministère qu'il expose en citant le prophète Isaïe, il indique plusieurs formes d'esclavage et d'oppression qui dominent l'être humain et le maintiennent dans une situation de mort. 

15. Le projet de vie, que Jésus présente et inaugure, affecte les trois sphères de la relation humaine: Dieu, les autres et les choses. 

 

1. Du fatalisme à la responsabilité des fils et filles de Dieu 

 

16. Au projet de mort qui considérait Dieu comme un créateur puissant et redoutable, Jésus a opposé son projet de vie révélant Dieu comme père-mère qui, loin de nous imposer un destin implacable, nous aide à surmonter le fatalisme et à nous sentir ses collaborateurs libres et responsables. Les relations avec le Dieu de la vie, selon Jésus, sont des relations d'amour et de confiance. 

17. La révélation du visage du Père faite par Jésus est l'axe de toute la vie du croyant et devient le centre de son existence. Le Dieu de Jésus est un Dieu qui respecte notre liberté. Un Dieu inconnu qui se révèle dans son Fils incarné et qui par l'action de l'Esprit détruit toutes nos idoles. Un Dieu toujours plus grand, unique fondement de notre existence. 

18. C'est en partant de cette image du Dieu de notre Seigneur Jésus-Christ que nous pouvons nous engager au service de la vie dans toutes ses dimensions. 

 

2. De la division à la communion dans la fraternité 

 

19. Dans le projet de vie présenté et inauguré par Jésus, les relations avec les autres se résument dans le commandement de l'amour du prochain, fondé sur l'amour de Dieu, aimé de tout son coeur, de toute son âme et de toutes ses forces (cf. Mt 22,37-39). 

20. Conduit par cet amour, Jésus se range du côté des marginaux et des exclus, destinés à mourir de multiples manières: pauvres, malades, femmes, enfants, pécheurs, étrangers. À tous il offre la vie. Il lutte contre tout ce qui s'y oppose, comme aussi contre tout ce qui crée des divisions: entre ceux qui sont proches et ceux qui sont loin, entre juifs et païens, entre l'homme et la femme. 

21. La personne humaine est une synthèse de la création réalisée dans la Parole, par elle et pour elle (cf. Col 1,15-16; Jn 1,3). Elle possède donc un caractère sacré qui lui vient de Dieu. L'être humain, à la lumière du Christ, est dans l'univers comme celui qui écoute la Parole de Dieu et lui répond au nom de toutes les choses comme l'interlocuteur de Dieu. «Par son incarnation, le Fils de Dieu s'est en quelque sorte uni lui-même à tout homme"(7). Le Christ, proche de nous, présent en tout être humain, "a voulu s'identifier avec une particulière tendresse aux plus faibles et aux pauvres"(8), comme le montre la scène du jugement dans l'évangile de Matthieu (Mt 25,31-46). 

22. Il s'agit d'une présence sacramentelle qui tout à la fois révèle et cache . Sur le visage de chaque être humain, nous pouvons découvrir quelque chose du visage de Jésus, le Verbe de vie. En premier lieu, le mystère de Dieu se perçoit comme par intuition dans l'expérience irremplaçable de chaque personne. Et aussi dans la réalité autonome et réciproque de l'homme et de la femme. Jean-Paul II a insisté sur la dignité de la femme et "son apport spécifique à la vie et à l'action pastorale et missionnaire de l'Eglise..." qui "compte beaucoup sur une contribution originale des femmes pour promouvoir (...) spécialement ce qui concerne la dignité de la femme et le respect de la vie humaine (...), la promotion des biens fondamentaux de la vie et de la paix"(9)

23. La découverte d'un Dieu présent dans les autres entraîne un changement dans les relations humaines, et engage à vivre une charité concrète et effective. Elle oblige à s'ouvrir à la fraternité universelle dans l'Eglise et la société. Elle pousse à s'engager dans tout ce qui implique vie, communion et partage, en partant d'une option préférentielle pour les pauvres en qui l'image de Dieu "est obscurcie et même outragée"(10)

 

3. D'un usage égoïste au partage des biens 

 

24. Dans le projet de vie de Jésus, les relations avec les choses se transforment. D'un usage des choses, qui fait de nous leurs esclaves, nous aliène et conduit à opprimer les autres et à les mettre dans des situations de mort, nous sommes invités à passer à un usage des choses dans la liberté, et surtout à les partager avec les autres, dans une société juste et humaine pour tous. Pour Jésus, les choses devraient être un espace de rencontre avec Dieu et avec les frères et soeurs, et un moyen de communion et d'échange entre les personnes. 

25. Le message religieux de Jésus implique des conséquences sociales qui débouchent sur un engagement envers la justice comme source de vie. Ici s'exprime la dimension communautaire et sociale du commandement de l'amour. Jésus a annoncé le Règne de Dieu, son projet de vie, Règne qui se répercute sur les structures de la vie en société. Quand ces structures sont basées sur l'injustice et l'oppression, elles deviennent des instruments de mort. Les enseignements du Christ interpellent avec force une telle situation et invitent à un engagement pour la justice au service de la vie. 

 

II. THÉRÈSE DE LISIEUX VIT LE PROJET DE JÉSUS ET EN TÉMOIGNE 

 

26. La célébration du Centenaire de notre soeur est l'occasion de relire sa vie et ses écrits dans la perspective du projet de vie de Jésus et suivant notre propre environnement socio-culturel et ecclésial. Mais, surtout, la considération de son expérience spirituelle exige de nous tous un profond renouveau de notre vie carmélitaine. La petite Thérèse nous rappelle les valeurs fondamentales de l'Evangile et nous invite à nous centrer sur elles. En lisant et en méditant la Parole de Dieu, elle découvre l'essentiel des relations avec Dieu, avec les autres et avec les choses. Elle le vit avec simplicité, naturellement et en profondeur. Elle le transmet par sa vie et ses écrits. 

 

1. Un Dieu proche et qui nous aime  Boire à la source vive de la Parole de Dieu 

 

27. Thérèse de Lisieux nourrit sa vie et sa spiritualité aux sources très pures de la Parole de Dieu. À une époque peu ouverte à la lecture de la Bible, elle a réalisé ce que le Concile demanderait plus tard à tous les chrétiens, en particulier aux personnes consacrées: «apprendre, par la lecture fréquente des divines Écritures, la science éminente de Jésus Christ. En effet l'ignorance des Écritures, c'est l'ignorance du Christ»(11)

28. Fidèle à la prescription de la Règle, elle a "médité jour et nuit la loi du Seigneur et veillé dans la prière"(12). Comme sainte Thérèse de Jésus d'Avila, sa mère, elle a découvert en Jésus le Livre Vivant(13) et, à l'imitation de saint Jean de la Croix, elle a su "fixer les yeux sur le Christ"(14). Elle-même nous raconte comment elle a laissé peu à peu la lecture de livres spirituels, qui l'ont beaucoup aidée sur son chemin, spécialement saint Jean de la Croix, pour se centrer sur l'Écriture, et particulièrement sur les évangiles: 

" mais plus tard, tous les livres me laissèrent dans l'aridité... Si j'ouvre un livre composé par un auteur spirituel (...), je sens aussitôt mon coeur se serrer et je lis sans pour ainsi dire comprendre, ou si je comprends, mon esprit s'arrête sans pouvoir méditer... Dans cette impuissance, l'Écriture Sainte et l'Imitation viennent à mon secours; en elles je trouve une nourriture solide et toute pure. Mais c'est par-dessus tout l'Évangile qui m'entretient pendant mes oraisons, en lui je trouve tout ce qui est nécessaire à ma pauvre petite âme. J'y découvre toujours de nouvelles lumières, des sens cachés et mystérieux... Je comprends et je sais par expérience que "le Royaume de Dieu est au-dedans de nous"(15). 

29. La méditation de la Parole de Dieu lui fait découvrir l'essentiel du message de Jésus dans la vie de tous les jours. Cette relation entre la Parole de Dieu et l'existence concrète la conduit à trouver, comme elle le dit, "juste au moment où j'en ai besoin des lumières que je n'avais pas encore vues (...) au milieu des occupations de ma journée"(16). À travers sa Parole libératrice, Jésus se rend présent à Thérèse de Lisieux: "jamais je ne l'ai entendu parler, mais je sens qu'il est en moi, à chaque instant, il me guide, m'inspire ce que je dois dire et faire"(17)

30. Dans sa mission de nous rappeler l'essentiel, notre soeur Thérèse nous présente la Parole de Dieu comme la lampe qui éclaire nos pas (Ps 119,105)(18). Elle nous rappelle que la condition pour comprendre le message de Dieu est d'avoir un coeur d'enfant, ouvert et disponible à ce que l'Esprit nous découvre comme exigence de notre vocation et de notre mission dans l'Eglise. 

31. Il faut vivre à l'écoute de la Parole de Dieu. Elle est la "première source de toute spiritualité chrétienne"(19). L'Eglise recommande la méditation communautaire de la Bible non seulement aux personnes consacrées, mais aussi à tous les membres du peuple de Dieu. "De la fréquentation de la Parole de Dieu, ils ont reçu la lumière pour le discernement individuel et communautaire qui les a aidés à chercher les voies du Seigneur dans les signes des temps"(20)

32. Thérèse aurait voulu connaître les langues bibliques pour mieux goûter la Parole de Dieu, mais il ne lui fut pas donné de vivre le renouveau biblique et la redécouverte ecclésiale des Écritures. Elle n'a pas disposé non plus des possibilités qui nous sont données aujourd'hui de mieux connaître et d'assimiler le message biblique. Cependant, elle a mis en pratique l'invitation de la Règle du Carmel:"que la Parole de Dieu habite en abondance en votre bouche et en votre coeur" pour "tout faire selon la Parole du Seigneur"(21). Comme notre soeur, lisons et méditons la Parole de Dieu, mettons en pratique ses exigences, en bénéficiant des nouvelles méthodes que Dieu nous offre en ce moment de l'histoire de l'Eglise pour approfondir et mieux comprendre sa Parole. 

 

Redécouvrir le visage paternel et maternel de Dieu 

 

33. Thérèse a vécu à une époque où une spiritualité imprégnée de jansénisme déformait le visage de Dieu, qu'elle présentait unilatéralement comme un juge sévère, qui pouvait aller jusqu'à demander de s'offrir en victime pour apaiser sa justice. 

34. La méditation de l'Écriture a mis Thérèse de Lisieux à l'écoute de Jésus, qui lui a révélé le vrai visage de Dieu: père-mère miséricordieux qui nous invite à vivre en fils et filles dans l'abandon et la confiance, livrés à l'amour divin, assumant de manière responsable, comme le Christ, la mission de proclamer le projet de Dieu sur l'humanité. Elle a compris "combien Jésus désire être aimé" et s'est offerte en victime à l'Amour miséricordieux, qui désire se communiquer à tous(22)

 

La prière comme dialogue simple et filial 

 

35. Comme elle l'a appris de sa mère, sainte Thérèse de Jésus d'Avila(23), Thérèse de Lisieux vit l'oraison comme un dialogue confiant et amoureux avec un Dieu père-mère(24). Elle transforme la puissance de la prière en expérience de vie et saisit que l'abnégation évangélique en vérifie l'authenticité: "Ah! c'est la prière, c'est le sacrifice qui font toute ma force, ce sont les armes invincibles que Jésus m'a données, elles peuvent bien plus que les paroles toucher les âmes"(25)

Elle a vécu une oraison de plus en plus simple, "dévorée de la soif des âmes ou attirée dans le feu de l'amour consumant et transformant»: "pour moi, la prière c'est un élan du coeur, c'est un simple regard jeté vers le Ciel, c'est un cri de reconnaissance et d'amour au sein de l'épreuve comme au sein de la joie. Enfin, c'est quelque chose de grand, de surnaturel qui me dilate mon âme et m'unit à Jésus"(26)

 

De la sainteté comme «perfection» à la sainteté comme communion 

 

36. Redécouvrir le visage paternel et maternel de Dieu a été le point de départ de la «petite voie toute nouvelle»(27) vers la sainteté, que Thérèse a parcourue surtout à partir de 1894, à travers l'expérience de sa faiblesse. Jésus lui a montré, comme elle le dit, que "ce chemin, c'est l'abandon du petit enfant qui s'endort sans crainte dans les bras de son Père": 

"si quelqu'un est petit, qu'il vienne à moi", a dit l'Esprit-Saint par la bouche de Salomon, et ce même Esprit d'Amour a dit encore que "la miséricorde est accordée aux petits"... Le prophète Isaïe s'écrie au nom du Seigneur "Comme une mère caresse son enfant, ainsi je vous consolerai, je vous porterai sur mon sein et je vous caresserai sur mes genoux"... Jésus ne demande pas de grandes actions, mais seulement l'abandon et la reconnaissance"(28). 

37. Ici se fait le passage de la crainte à la confiance. Nous sommes devant Dieu comme des fils et des filles devant père et mère. Dieu fait tout concourir à notre bien, même nos faiblesses et nos fautes: 

"Ce qui lui plaît c'est de me voir aimer ma petitesse et ma pauvreté, c'est l'espérance aveugle que j'ai en sa miséricorde ... Pour aimer Jésus, être sa victime d'amour, plus on est faible, sans désirs, ni vertus, plus on est propre aux opérations de cet Amour consumant et transformant... C'est la confiance et rien que la confiance qui doit nous conduire à l'Amour"(29). 

38. À l'origine de notre vocation à la vie consacrée dans le Carmel, il y a l'initiative du Seigneur. Nous répondons à son invitation en nous confiant à son amour par le don inconditionnel de notre vie, "en consacrant tout, à ce moment-là et pour l'avenir, entre ses mains"(30). Comme Thérèse de Lisieux, nous sommes appelés à vivre en profondeur l'expérience du visage paternel et maternel de Dieu; à vivre l'oraison comme un dialogue amoureux avec Dieu et un regard contemplatif de la réalité, à l'écoute de Dieu pour nous engager au service de nos frères et soeurs; à considérer la sainteté non pas comme une perfection à atteindre, mais comme la communion avec Dieu par la foi, l'espérance et l'amour. Une sainteté théologale, comme la présentent la Règle et les oeuvres de saint Jean de la Croix, père et maître spirituel de Thérèse de Lisieux. 

 

Fidélité à la mission et épreuve de la foi 

 

39. L'expérience gratuite du visage paternel et maternel de Dieu révélé en Jésus et la fidélité responsable à notre vocation et mission comme enfants de Dieu s'inscrivent dans le mouvement pascal de mort et de résurrection. Elles sont ouvertes à la purification et à l'épreuve de la foi. Thérèse de Lisieux a exprimé cela en ajoutant à son nom religieux de l'"Enfant-Jésus" celui de la "Sainte-Face". Le Verbe incarné qui dans dans le mystère de son enfance nous invite à la confiance, à l'amour, à l'abandon, est ce même Serviteur souffrant qui nous introduit dans le mystère de la souffrance qu'il a vécu avant nous. Une souffrance qui a sa source dans la fidélité à la mission reçue du Père: "Abba, non pas ce que je veux, mais ce que tu veux" (Mc 14,36). 

40. C'est dans le processus de purification de sa foi au Christ que Thérèse découvre et comprend sa vocation. Ses désirs apostoliques de proclamer la Bonne Nouvelle du salut deviennent pour elle un martyre d'amour, ne voyant pas comment les concilier tous ni comment les réaliser. C'est alors que Dieu lui fait comprendre, à la lumière des chapitres 12 et 13 de la première Lettre aux Corinthiens, que l'Église est comme un corps et que, dans ce corps, le coeur qui fait mouvoir les autres membres, c'est l'amour. L'amour renferme donc toutes les vocations et embrasse tous les temps et tous les lieux. Elle s'écrie alors: "ma vocation enfin, je l'ai trouvée, ma vocation c'est l'amour!... Oui, j'ai trouvé ma place, dans l'Eglise et cette place, ô mon Dieu, c'est vous qui me l'avez donnée... dans le coeur de l'Eglise, ma Mère, je serai l'amour... ainsi je serai tout... ainsi mon rêve sera réalisé!!!"(31)

41. Dans les Derniers Entretiens apparaît avec force ce qu'on a appelé "la Passion de Thérèse de Lisieux"(32). Ce sont les nuits purificatrices, faites de maladie, obscurité, doutes, angoisses de mort. Dans son effort de fidélité à sa vocation contemplative, elle a parcouru le chemin du Calvaire: "J'avais alors de grandes épreuves intérieures de toutes sortes (jusqu'à me demander parfois s'il y avait un Ciel)"(33). La nuit purificatrice se fait plus dense durant les derniers mois de sa vie. Elle boit le calice de toutes les souffrances jusqu'à la lie. Comme Jésus elle donne sa vie pour les autres. 

42. La dimension pascale de la vie consacrée inclut également la croix et la souffrance dans notre fidélité à prendre part à la mission de l'Eglise(34), car "la mission est essentielle pour tous les Instituts, non seulement les Instituts de vie apostolique active, mais aussi les Instituts de vie contemplative. La mission, en effet, avant de se caractériser par les oeuvres extérieures, consiste à rendre présent au monde le Christ lui-même par le témoignage personnel(35)". À travers l'accomplissement de notre mission, nous sommes appelés, comme Thérèse de Lisieux, à laisser se purifier notre foi, elle qui est le bouclier qui nous défend contre les tentations du mal(36), en prenant la croix comme "la surabondance de l'amour de Dieu qui se répand sur le monde", "le grand signe de la présence salvifique du Christ, et cela spécialement dans les épreuves et les difficultés," "souvent dans des situations difficiles, jusqu'à la persécution et au martyre"(37)

 

2. Un Dieu qui crée notre fraternité  Les dimensions évangéliques de l'amour fraternel 

 

43. Le second aspect du projet de Jésus est le dépassement de la haine et de la division pour parvenir à la rencontre d'amour et de communion avec tous, à laquelle il nous convie. Cette exigence est intimement liée à la découverte du visage paternel et maternel de Dieu qui a fait de nous dans le Christ des frères et des soeurs. Il s'agit de la seconde partie de l'unique commandement de l'amour: aimer le prochain comme nous-mêmes. 

44. Dans l'expérience et dans la doctrine de Thérèse de Lisieux, nous trouvons la conviction que l'authenticité de notre amour de Dieu se manifeste dans la qualité de notre amour des autres. Comme en des cercles concentriques, l'amour fraternel s'ouvre à des horizons de plus en plus larges, comme une expansion progressive qui jaillit de l'amour de Dieu. Le premier cercle est celui des plus proches; le cercle le plus large celui de l'humanité entière. La confiance et l'abandon à Dieu père-mère, et le fait de se sentir aimée par lui sont chez Thérèse de Lisieux la source de la charité fraternelle et de l'apostolat, où l'amour de tous les hommes se traduit par la communication de la Bonne Nouvelle du salut. 

 

Amour fraternel et vie en communauté 

 

45. Les dimensions évangéliques de l'amour fraternel se vivent dans les réalités concrètes où se déroule notre existence humaine: famille, communauté religieuse, communautés chrétiennes, Eglise, groupes humains, société. Nous y rencontrons lumières et ombres, aspects positifs et négatifs. Notre soeur Thérèse nous enseigne à vivre dans la réalité comme des êtres incarnés et à commencer à vivre l'amour évangélique là où Dieu nous a placés. 

46. Lorsqu'elle y entra, le Carmel de Lisieux était, aux dires de sa soeur Marie, petit et pauvre. Il comptait 26 religieuses. La moyenne d'âge de la communauté était de 47 ans. Humainement c'était une communauté pauvre, et spirituellement elle était influencéee par le rigorisme de l'époque et la peur d'un Dieu justicier, inculquée par le jansénisme. Tout cela ne pouvait manquer de faire obstacle au dynamisme de l'amour et à l'équilibre que le réalisme humain et spirituel de sainte Thérèse de Jésus avait voulu assurer à ses carmélites. C'est dans ce cadre, avec des personnes concrètes, ayant nom et prénom, qualités et défauts, que Thérèse de l'Enfant-Jésus et de la Sainte-Face vit l'amour fraternel et ses exigences. 

47. Dans bien des pages du Manuscrit C, adressé à mère Marie de Gonzague, prieure du monastère, Thérèse décrit comment elle a compris et vécu le commandement de Jésus d'aimer les autres comme lui-même nous a aimés. Cela "consiste à supporter les défauts des autres, à ne point s'étonner de leurs faiblesses, à s'édifier des plus petits actes de vertus", à juger toutes les soeurs avec compréhension et bonté. Elle raconte aussi des petits faits concrets qui ont mis à l'épreuve son exercice de l'amour du prochain et rendu difficile la croissance de la communion fraternelle(38). Dans les petits efforts, services et sacrifices de la vie fraternelle en communauté, notre soeur a vécu le précepte de l'amour. 

48. La dimension de communion, que comporte la vocation à la vie consacrée et que signale aussi notre Règle, a été mise en relief par l'Exhortation apostolique "Vita consecrata" dont la deuxième partie est intitulée: "Signum fraternitatis. La vie consacrée, signe de communion dans l'Eglise"(39). Le mystère pascal aide à comprendre que sans renoncement, sans la croix, sans un don de soi généreux, sans ouverture ni pardon, il n'est pas possible de vivre l'amour du prochain comme Jésus. Maîtresse de vie, Thérèse de Lisieux nous stimule à vivre avec réalisme spirituel, dans les circonstances concrètes de nos communautés, le lien nouveau de communion et de fraternité dans le Christ, au milieu des difficultés.

 

  3. Un Dieu qui nous demande d'annoncer la Bonne Nouvelle 

Dimension missionnaire: aimer Jésus et le faire aimer 

 

49. L'engagement d'évangélisation est une expression de l'amour universel. Témoigner la vie nouvelle en Christ et annoncer son message d'espérance aux autres, c'est les aimer. Thérèse, moniale contemplative, n'a pas manqué de vivre le dynamisme missionnaire et apostolique de la vocation chrétienne. Au coeur de sa vocation particulière au Carmel elle veut collaborer avec le Christ à la rédemption du monde non seulement jusqu'à la fin de sa vie, mais jusqu'à la fin du monde(40). Dans sa Correspondance avec ses frères missionnaires, elle affirme de multiples manières la dimension apostolique et missionnaire de la carmélite contemplative. Elle écrit entre autres: "Vous le savez, une carmélite qui ne serait pas apôtre s'éloignerait du but de sa vocation et cesserait d'être fille de la séraphique Sainte Thérèse qui désirait donner mille vies pour sauver une seule âme"(41) C'est pourquoi elle désirait vivre toutes les vocations(42). L'efficacité de l'évangélisation, elle la situe dans l'amour. Elle demandait donc aux saints de lui donner leur double amour(43)

50. Appelés au Carmel, nous avons été consacrés pour la mission. Nous avons "la mission prophétique de rappeler et de servir le dessein de Dieu sur les hommes, tel que l'annonce l'Écriture et que la lecture attentive des signes de l'action providentielle de Dieu dans l'histoire le fait apparaître. C'est le projet d'une humanité sauvée et réconciliée"(44). Auprès de notre soeur Thérèse nous devons apprendre le sens apostolique de notre amour chrétien, la conviction de la force missionnaire de l'oraison et la nécessité d'une spiritualité incarnée dans la réalité quotidienne. Évangéliser ne veut pas dire simplement informer. L'évangélisation est la manifestation de notre divine filiation qui nous fait grandir dans l'amour et la solidarité. Cela nous demande de partager et de faire nôtre l'expérience des souffrances et des angoisses de nos frères et soeurs. C'est ce qu'a fait Thérèse en acceptant l'épreuve de la foi en subissant les doutes des incroyants afin de leur obtenir la grâce de les surmonter. Elle s'assied à la table des pécheurs et de ceux qui refusent la foi, elle souffre avec eux le vide et l'obscurité: "Seigneur, votre enfant (...) vous demande pardon pour ses frères, elle accepte de manger aussi longtemps que vous le voudrez le pain de la douleur et ne veut point se lever de cette table remplie d'amertume où mangent les pauvres pécheurs avant le jour que vous avez marqué"(45). Voilà comment nous aussi, nous pourrons offrir une réponse spirituelle à la recherche de sacré et à la nostalgie de Dieu qui anime depuis toujours le coeur de l'homme(46) 

51. Cet amour comporte aussi une dimension sociale. Avec les nuances propres à chaque vocation dans le Carmel, il nous engage à un service de promotion intégrale, qui favorise la justice et la paix dans le monde, grâce à une véritable humanisation des personnes. L'amour du prochain, pour être efficace, doit s'accorder avec les exigences du monde contemporain. Celui-ci réclame de nous une perspective sociale de l'amour parce que les moyens de l'amour individuel révèlent de plus en plus leurs limites. Le prochain dans le besoin, ce ne sont plus quelques individus isolés, mais ce sont les masses opprimées par des structures injustes et déshumanisantes. La présence de l'amour chrétien s'avère urgente et nécessaire dans le travail de changement et de transformation des structures. La charité est plus forte que les divisions et aide à lutter pour un monde plus juste en surmontant la haine, qui finirait par faire de l'opprimé un oppresseur. Seul l'amour de Jésus et le témoignage de sa vie et de sa doctrine permettent la véritable réconciliation fraternelle. La voie d'enfance spirituelle est une force inouïe de changement social face aux abus de pouvoir dans la société. 

 

Dans l'intimité de Marie de Nazareth 

 

52. La Vierge Marie, modèle pour la consécration et la sequela Christi, nous rappelle la primauté de l'initiative de Dieu et nous apprend à accueillir sa grâce. Elle est "maîtresse pour montrer comment suivre le Christ sans conditions et le servir aissdûment"(47). Dans la plus pure tradition du Carmel, Thérèse de Lisieux a vécu dans la présence et la proximité de la Mère de Jésus. Anticipant Vatican II, elle a découvert cette femme toute simple de Nazareth, qui fait son pèlerinage de foi et d'espérance "par la voie commune". On peut dire que Thérèse vit auprès d'elle et comme elle. Marie est sa mère et son modèle. 

53. Thérèse rejette les présentations de Marie qui se dédient à exalter sa grandeur sans tenir compte de sa vie terrestre: 

"pour qu'un sermon sur la Vierge me plaise et me fasse du bien, il faut que je voie sa vie réelle, non sa vie supposée; et je suis sûre que sa vie réelle devait être toute simple. On la montre inabordable, il faudrait la montrer imitable, faire ressortir ses vertus, dire qu'elle vivait de foi comme nous... Elle est plus Mère que reine"(48). 

Sa dernière poésie, dédiée à la Vierge, a comme titre: "Pourquoi je t'aime, ô Marie!". En méditant sa vie dans le saint Évangile, elle découvre son amour de Dieu et des autres, sa pauvreté, son silence contemplatif, sa simplicité, sa foi, son espérance, sa disponibilité et son obéissance à la volonté de Dieu. L'évangile apprend à Thérèse qui est Marie et, à travers l'expérience de chaque jour vécue en communion avec la Vierge, son coeur lui révèle sa vraie personnalité.(49) 

54. Les enseignements de Thérèse de Lisieux nous ouvrent un chemin pour approfondir et renouveler notre vie mariale à la lumière de l'Évangile et de l'intimité avec Marie. Notre dévotion, notre témoignage et notre prédication trouveront un fondement solide dans la redécouverte de Marie à l'intérieur du mystère du Christ et de l'Eglise. 

La Vierge Marie remplit de sa présence toute l'histoire de l'Ordre, depuis ses origines au Mont Carmel. Elle nous montre avant tout comment suivre Jésus dans la foi et la contemplation. Vierge orante, elle nous enseigne - et ce fut l'expérience de Thérèse de Lisieux - les attitudes de la prière: discernement, disponibilité (Annonciation), louange et action de grâces pour ce que Dieu fait dans l'histoire en faveur des pauvres et des coeurs purs (Magnificat), confiance (Cana de Galilée), regard contemplatif et patient sur toutes choses, les gardant dans le coeur, sans comprendre (recouvrement de Jésus au temple), fidélité dans l'épreuve (au pied de la croix), communion ecclésiale et sens de l'Église (en prière avec les disciples). 

 

Témoignage prophétique face aux grands défis 

 

55. La vie chrétienne, et en particulier la vie consacrée, est appelée à donner le témoignage prophétique qui annonce les valeurs de l'Évangile et dénonce tout ce qui s'y oppose. En présentant le prophétisme de la vie consacrée comme "une forme spécifique de participation à la fonction prophétique du Christ, communiquée par l'Esprit à tout le Peuple de Dieu", Jean-Paul II rappelle la figure d'Élie, "prophète audacieux et ami de Dieu", et le décrit comme le modèle de l'authentique prophétisme. "Élie vivait en présence de Dieu et contemplait son passage dans le silence, il intercédait pour le peuple et proclamait la volonté divine avec courage, il luttait pour les droits de Dieu et se dressait pour défendre les pauvres contre les puissants du monde"(50)

56. Dans cette perspective on peut proclamer Thérèse de Lisieux prophète des temps nouveaux. C'est avec raison qu'on a pu dire qu'elle est elle-même une "prophétie de la jeunesse" comme signe d'espérance, une "prophétie de la sainteté" qu'elle présente comme la vocation de tous, une "prophétie de l'actualité de la Rédemption" quand elle manifeste la force invisible de l'amour(51). Femme de grands désirs, qui jalonnent son chemin pascal, elle a beaucoup à dire à une humanité qui cherche, insatisfaite. 

Dans la pure tradition du Carmel, Thérèse de Lisieux contemple le prophète Élie comme modèle de vie. Elle se reconnaît dans l'expérience de "cette brise légère dont le prophète entendit le murmure"(52) et se sent également attirée par sa lutte contre les idoles et le désir du martyre: "après nous avoir montré les illustres origines de notre saint Ordre, après nous avoir comparées au prophète Élie luttant contre les prêtres de Baal, il a déclaré "que des temps semblables à ceux de la persécution d'Acab allaient recommencer". Il nous semblait déjà voler au martyre"(53)

57. Dans la fidélité à notre vocation carmélitaine, nous sommes appelés à vivre la dimension prophétique, par le témoignage d'une vie qui accorde la priorité au vrai Dieu qui est présent au coeur du monde. Nous sommes appelés à découvrir sa présence d'une manière toujours nouvelle et surprenante comme le fit Élie dans la brise légère, puis à nous livrer ensuite au service des frères et des soeurs en vue de leur libération intégrale. La vie fraternelle, de fait, "est une prophétie en acte dans une société qui, parfois à son insu, aspire profondément à une fraternité sans frontières". De plus, "la cohérence entre l'annonce et la vie confère une force de persuasion particulière à la prophétie"(54)

 

Présence vivante et qui oriente 

 

58. Le caractère évangélique de l'expérience et de la doctrine de Thérèse de Lisieux lui confère une actualité permanente. La simplicité, la confiance et l'abandon à Dieu, que Thérèse expérimente et proclame, sont en mesure d'inspirer notre engagement en faveur de la justice et de la paix dans le monde(55)

59. L'influence de notre soeur Thérèse de Lisieux dans l'Église et le monde d'aujourd'hui est indéniable. Elle en eut l'intuition lorsque, avant de mourir, elle affirmait: "Je sens surtout que ma mission va commencer, ma mission de faire aimer Dieu comme je l'aime, d'offrir ma petite voie aux âmes. Si Dieu exauce mes désirs, mon Ciel se passera sur la terre jusqu'à la fin du monde. Oui, je désire passer mon Ciel en faisant du bien sur la terre"(56)
  

Conclusion

 

Avec notre soeur Thérèse 

 

renouveler notre vie contemplative et apostolique 

60. Le Centenaire de la mort de Thérèse de l'Enfant-Jésus et de la Sainte-Face, notre soeur, est une invitation de Dieu à nous renouveler à la lumière de son expérience et de sa doctrine. Comme l'a dit Jean-Paul II aux personnes consacrées, nous n'avons pas seulement à nous raconter une histoire glorieuse, mais nous avons à construire une grande histoire. Il faut regarder vers l'avenir, où l'Esprit nous envoie pour faire encore avec nous de grandes choses(57). Notre soeur Thérèse nous indique le chemin du retour à l'Évangile comme l'unique moyen de vivre la fidélité créatrice à notre charisme. 

61. Elle nous enseigne la centralité de l'amour, qui simplifie et communique la vraie liberté et la vraie libération conduisant à la maturité de l'identité chrétienne, religieuse et carmélitaine. Dans un monde saisi d'angoisses et de peurs, elle nous oriente vers la confiance et l'abandon à Dieu, qui chasse toute peur. Face à nos idéalismes désincarnés, elle nous présente son réalisme spirituel et évangélique pour être prophètes d'un Dieu présent, proche et libérateur. 

Son message est un défi pour la spiritualité d'aujourd'hui dans l'Eglise, comme l'ont perçu non seulement les personnes entièrement consacrées à la contemplation mais aussi celles qui travaillent dans le champ d'une évangélisation soucieuse de promotion humaine, de développement et de libération(58). L'enfance spirituelle est un concept évangélique qui implique la conscience du don que nous avons reçu d'être enfants de Dieu ainsi que la réponse qui nous oriente vers la fraternité. 

62. Frères et soeurs dans le Carmel, rendons grâce au Seigneur pour le don de notre soeur Thérèse de Lisieux à l'Eglise, au monde et au Carmel. Expérimentons sa présence et sa proximité dans la célébration du Centenaire de sa mort et continuons notre vie de prière, de fraternité et d'engagement apostolique en rendant témoignage au Dieu de notre Seigneur Jésus Christ avec la force de son Esprit. 
 
           Fr. Joseph Chalmers -  Fr. Camilo Maccise 

 

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1. 0. .Vita Consecrata 57. 
Les sigles que nous utiliserons sont les suivantes: 
CEC= Catéchisme de l'Eglise Catholique; 
CP = Chemin de Perfection de la Madre Thérèse d'Avila; 
DC = La Documentation catholique; 
DP = Document de Puebla; 
DV = Dei Verbum; 
EN = Evangelii Nuntiandi; 
GS = Gaudium et Spes; 
M = Montée du Carmel de saint Jean de la Croix; 
OC = Thérèse de Lisieux: Oeuvres Complètes, Cerf-DDB 1992 avec 
MA, B et C = Manuscrits autobiographiques A, B et C; LT = Lettres; DE = Derniers Entretiens.; PN = Poésies. 
R = Règle du Carmel, avec la numérotation O. Carm. d'abord et puis OCD, entre parenthèses; 
V = Vie de la Madre Thérèse d'Avila; 
VC = Vita Consecrata; 
VT = Vie thérésienne. 
2. 0. .cité dans «Thérèse de Lisieux», n 741, Janvier 1995, p.14. 
3. 0. .DC n2109 (5 Février 1995), p.114. 
4. 0. .VC 46 
5. 0. .VC 77. 
6. 0. .VC 34, n. 72. 
7. 0. .GS 22. 
8. 0. .DP, 196. 
9. 0. .VC 57-58. 
10. 0. .DP, 1142. 
11. 0. .DV 25, citant Phi. 3,8 et St. Jérôme. 
12. 0. .R 7 (8). 
13. 0. .cf. Thérèse d'Avila, Vie 26,5. 
14. 0. .Montée du Carmel, II, 22,5. 
15. 0. .MA 83 r-v ou OC p.210-211. Cf. CEC, n127. 
16. 0. .MA 83 v. 
17. 0. .ibid. 
18. 0. .cf. MC 4 r ou OC p.239. 
19. 0. .VC 94. 
20. 0. .ibid. 
21. 0. .R 14 (16). 
22. 0. .MA 84 r ou OC p. 212. 
23. 0. .cf. Thérèse d'Avila, Vie 8,5: «l'oraison mentale, ce n'est pas autre chose, à mon avis, qu'entretenir dans une fréquente solitude avec celui dont nous savons qu'il nous aime les relations que demande l'amitié». 
24. 0. .cf. Thérèse d'Avila, Vie 8,5; Chemin de Perfection 31,9. 
25. 0. .MC 24 v ou OC p.267. 
26. 0. .MC 25 r-v ou OC p.268. Cette définition ouvre la quatrième partie sur la prière chrétienne dans le CEC, n2559. Pour la «soif des âmes» et «le feu de l'amour», cf. MA 46v; 84 r-v; MC 34 r -36 r; LT 197 ou OC pp. 144/5. 212 et 284/5. 552/3. 
27. 0. .MC 2. 
28. 0. .MB 1 r-v ou OC p.220. 
29. 0. .LT 197, à Sr Marie du Sacré-Coeur, 17 septembre 1896 ou OC p. 552-553. 
30. 0. .VC 17. 
31. 0. .MB 3 v ou OC p. 226. 
32. 0. .cf. Guy Gaucher, La Passion de Thérèse de Lisieux, Paris, Cerf-DDB, 1972. 
33. 0. .MA 80 v ou OC p. 205. 
34. 0. .cf. VC 24 
35. 0. .VC 72. 
36. 0. .cf. R 14 (16). 
37. 0. .VC 24. 
38. 0. .cf. MC 11 v - 22 v ou OC p. 249-254. 
39. 0. .VC 41-71. Auparavant, en février 1994, la Congrégation pour les Instituts de Vie consacrée et les Sociétés de Vie apostolique a publié un document sur La Vie fraternelle en communauté, dont les orientations concrètes et réalistes peuvent aider les familles religieuses à grandir dans la communion. 
40. 0. .cf. MB 3 r; «depuis la création du monde et jusqu'à la consommation des siècles.» ou OC p. 224. 
41. 0. .LT 198, à l'abbé Bellière, 21 octobre 1896, ou OC p. 554. 
42. 0. .MB 2 v ou OC p. 224. 
43. 0. .MB 4 r: «j'ose vous demander de m'obtenir: votre double amour», ou OC p. 227. 
44. 0. .VC 73. 
45. 0. .MC 6 r ou OC p. 242. 
46. 0. .VC 103. 

47. 0. .VC 28. Dans La fuite en Égypte, la Récréation pieuse n 6, 7 r, Thérèse met dans la bouche de S. Joseph cette invitation: «Regardez bien ce que fait Marie et imitez-la», OC p. 903. 
48. 0. .DE, Carnet jaune, 21 août, ou OC p.1103. 
49. 0. .Poésie PN 54: Pourquoi je t'aime, ô Marie, strophe 15: "L'Évangile m'apprend... et mon coeur me révèle", ou OC p. 753. 
50. 0. .VC 81. 
51. 0. .cf. J.M. Lustiger, La petite Thérèse, la plus grande sainte des temps modernes", Homélie à Lisieux pour la fête de sainte Thérèse, le 25 septembre 1983. 
52. 0. .MA 36 v ou OC p. 128; cf. MA 76 v: "Mon union avec Jésus se fit (...) au sein d'un léger zéphyr semblable à celui qu'entendit sur les montagnes notre père St Elie", OC p. 199. 
53. 0. .LT 192, à Mme Guérin, 16 juillet 1896 ou OC p. 545. 
54. 0. .VC 85. 
55. 0. .A ce propos, voici le témoignage d'un prêtre nord-américain, incarcéré pour avoir protesté contre le fait que les troupes du Salvador étaient entraînées aux États-Unis pour "tuer leurs frères et soeurs". De sa cellule il écrivait en 1985: "En tant qu'âme moderne ('modern soul') luttant pour l'union avec Dieu, je sens que la spiritualité de sainte Thérèse est aussi valable aujourd'hui qu'elle l'était en 1897. C'est une spiritualité pour tous les temps et pour tous les âges. Je me demande quelle transformation aurait lieu dans mon propre coeur, et dans le coeur du monde, si la simplicité, la confiance et l'abandon à Dieu étaient pris au sérieux. Plus cette âme 'moderne' (il parle de lui-même) voit clairement la réalité du monde moderne opù elle vit aujourd'hui, plus apparaît convaincante la voie de sainte Thérèse, sa façon de chercher l'union avec Dieu, la justice et la paix dans le monde" (Roy Bourgeoise, prêtrede Maryknoll, Letter from a Federal Call, 1985, citée par C. Ackermann - J. Healey, Reinterpreting Thérèse of Lisieux for Today, in «Spiritual Life», 35 (summer 1989) 2, p. 96. Cf. V.T. n117 (1990/1) p. 5-21. 
56. 0. .DE, Carnet jaune, 17 juillet, OC p. 1050. Cf. CEC, n 956. 
57. 0. .cf. VC 110. 
58. 0. .cf. EN 31

 

     
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