Index  [ ]  [  ]
Curia Generalizia dei Carmelitani Scalzi - Corso d'Italia, 38 - 00198 ROMA - Italia
email ocdinfo@pcn.net              Tel. +39-06-854431           Fax +39-06-85350206

PERDRE POUR GAGNER 
L'ITINÉRAIRE DE LA BIENHEUREUSE 
THÉRÈSE BÉNÉDICTE DE LA CROIX 
( EDITH STEIN )

Lettre circulaire  des Supérieurs Généraux 
Fr Camilo Maccise OCD
 et  Fr Joseph Chalmers OCarm 
à l'occasion de sa canonisation Rome - 1998
 

 

 

 

 

 


hers frères et soeurs dans le Carmel, 
 

1. Le 11 octobre prochain (1998), notre soeur la Bienheureuse Thérèse Bénédicte de la Croix (Édith Stein) sera canonisée en la basilique Saint-Pierre de Rome. Sa canonisation marque le terme d'un itinéraire de recherche de la vérité, un chemin accompagné de souffrance et d'abnégation évangélique, qui la fit entrer dans la double dimension du mystère pascal de mort et de résurrection: perdre la vie pour le Christ afin de la gagner (cf. Mt 10,39). La phrase qu'elle prononça en quittant le carmel d'Echt en Hollande et en prenant sa soeur Rose par la main, révèle l'offrande de sa vie: "Viens, nous partons pour notre peuple". En effet, quand les évêques de Hollande protestèrent dans une Lettre pastorale contre les déportations des juifs, les nazis qui avaient d'abord épargné les juifs baptisés, se vengèrent en exterminant aussi les juifs de confession catholique. Édith Stein meurt comme disciple de Jésus, en même temps qu'elle offre son martyre pour les frères et soeurs de son peuple. 

Par la canonisation d'Édith Stein, Dieu, une fois encore, interpelle l'Église au seuil du troisième millénaire, et en particulier nous, membres du Carmel. La vie de cette femme d'exception, - juive, chercheur de la vérité, disciple de Jésus -, livre un message actuel pour les relations entre la foi et la science, pour le dialogue cuménique, pour la vie consacrée et pour la spiritualité, au sein de l'Église et en-dehors. 

Ouverts à la voix de l'Esprit, qui nous parle par la vie et le martyre de notre soeur, nous nous proposons de pénétrer son expérience et ses enseignements pour renouveler notre vie et donner un plus grand dynamisme à notre vocation et à notre mission. 

I  ÉDITH STEIN, UNE FEMME DE NOTRE TEMPS 

2. Femme de notre temps, Édith Stein, par sa vie et ses écrits, nous offre de précieuses orientations et nous aide à éliminer certaines conceptions unilatérales qui n'honorent pas la pleine reconnaissance de la dignité de la femme et son apport spécifique à la société et à l'Église. À notre époque "il est urgent de faire quelques pas concrets, en commençant par ouvrir aux femmes des espaces de participation dans divers secteurs et à tous les niveaux, y compris dans les processus d'élaboration des décisions, surtout pour ce qui les concerne"(1)

Chercheur de la vérité 

3. A la vérité, qu'elle a cherchée et finalement trouvée, Édith Stein a consacré une bonne partie de sa vie. Elle abandonne dans un premier temps la foi juive et se plonge dans la philosophie pour essayer de comprendre le sens de l'existence humaine. De l'athéisme, elle passe à la foi catholique et, en suivant Jésus, elle acquiert peu à peu l'expérience de la "science de la croix". Cela la prépare à entrer au Carmel, et plus tard, à mourir pour la foi et pour son peuple. 
En repensant le chemin parcouru à la recherche de la vérité, elle conclura que "Dieu est la vérité. Celui qui cherche la vérité cherche Dieu, que ce soit clair ou non pour lui"(2); et que "celui qui cherche la vérité vit avant tout au coeur de l'activité de sa raison; s'il s'agit réellement pour lui de la vérité (et non pas simplement d'amasser des connaissances particulières), il est peut-être plus près qu'il ne le pense lui-même de Dieu, qui est la vérité, et donc plus près de son fond le plus intime"(3)

4. Sa longue recherche de la vérité et de l'authenticité trouvera son élan ultime, définitif, dans sa rencontre avec Thérèse de Jésus. Au cours de l'été 1921, alors qu'elle séjourne chez des amis, Édith découvre dans leur bibliothèque l'autobiographie de la Sainte d'Avila: "Je pris par hasard un gros livre. Il avait pour titre: Vie de sainte Thérèse d'Avila, écrite par elle-même. Je me mis à le lire, je fus aussitôt saisie et ne m'arrêtai pas avant de l'avoir fini. En le refermant, je me suis dit: c'est cela la vérité"(4) . Plus tard, en réfléchissant sur le livre de la Vie de Thérèse de Jésus, elle expliquera pourquoi elle fut à ce point touchée et révélera ainsi sa soif ardente de la vérité: 

"À part les Confessions de Saint Augustin, il n'existe dans la littérature mondiale aucun autre livre qui, comme celui-ci, porte le sceau de la véracité, pénètre d'une si implicable lumière jusqu'aux recoins les plus cachés de l'âme, et rend un témoignage aussi inébranlable à la miséricorde de Dieu"(5)
Thérèse de Jésus a exercé une influence décisive sur la conversion d'Édith. C'est pourquoi, dès le début, elle a perçu l'appel à se livrer au service du Seigneur au Carmel pour le bien de l'humanité. Au procès de béatification un témoin nous dit ce que la sainte lui a raconté: 
"J'ai appris de la Servante de Dieu, qu'elle préférait le Carmel parce que là elle avait plus de temps pour la prière personnelle. Depuis son baptême elle aspirait au Carmel. Elle n'avait jamais envisagé un monastère bénédictin de clôture, parce qu'elle n'y trouverait pas tout le temps de prière dont elle avait besoin"(6)

La conversion comme gain et perte 

5. C'est sa rencontre avec la croix et avec la force qu'elle communique dans la vie d'une amie protestante, Anne Reinach, veuve du philosophe Adolf Reinach, qui lui fait vaincre le dernier obstacle que dressait son incroyance. Elle le dira expressément plus tard: 
"Ce fut là ma première rencontre avec la croix, et la force divine qu'elle donne en partage à ceux qui la porte. Je vis pour la première fois, devant moi, de manière tangible, l'Église née de la souffrance du Christ rédempteur dans sa victoire sur l'aiguillon de la mort. Ce fut l'instant où mon incroyance vola en éclats, le judaïsme pâlit et le Christ soleil levant se dressa dans le mystère de la croix"(7)
Plus tard, au carmel d'Echt, elle écrivit à sa prieure: "La scientia crucis [science de la croix] ne peut s'acquérir que si l'on expérimente à fond ce qu'est la croix. J'en étais persuadée dès le premier instant, et j'ai dit de tout coeur: ave, crux, spes unica! [Salut, croix, unique espérance]"(8)

6. Édith Stein se convertit à la foi catholique en 1922, à l'âge de 31 ans. Le sens profond de sa conversion est précisément dans le fait de découvrir dans la croix le chemin de la résurrection, de transformer en expérience profonde le paradoxe évangélique de "perdre pour gagner". De fait, sa conversion au catholicisme lui causa des problèmes familiaux. Les membres de sa famille ne comprirent pas le pourquoi de sa décision. Dans son livre La science de la Croix, elle explique ce lien qui existe entre la souffrance et la gloire. La passion et la mort du Christ consument nos péchés dans le feu. En conséquence, dans la mesure où nous acceptons par la foi cette vérité et cherchons à suivre Jésus, il nous conduira par sa passion et sa croix à la gloire de la résurrection. Édith unira cette conviction à l'expérience de la contemplation qui, passant par la purification, mène à l'union d'amour avec Dieu: "De là, le caractère contradictoire (de la contemplation) se comprend. Elle est mort et résurrection. Après la "nuit obscure" resplendit la "vive flamme d'amour"(9). C'est ainsi qu'on en vient à posséder la "science de la croix". 
Le processus de conversion n'a évidemment pas été facile pour Édith. Ce sont des années de recherche qui reçoivent leur ultime impulsion de sa rencontre avec l'autobiographie de sainte Thérèse de Jésus. Comme pour cette dernière, le Christ prend de plus en plus la place centrale dans sa vie. En lui, elle rencontre la Vérité avec un grand "V", et l'ami proche avec lequel elle peut toujours dialoguer. La radicalité accompagne sa conversion. Elle pense tout d'abord que celle-ci exige d'"abandonner tout ce qui est terrestre et ne penser qu'aux choses divines". C'est seulement progressivement qu'elle comprend que "plus on se laisse attirer et introduire en Dieu, plus on doit aussi 'sortir de soi', c'est-à-dire entrer dans le monde pour y introduire la vie divine"(10)
7. L'itinéraire humain et spirituel d'Édith Stein est l'itinéraire d'une femme de notre temps. Son expérience personnelle comme femme et sa réflexion philosophique et anthropologique sur l'être et la mission de la personne humaine la conduisent à se préoccuper du rôle de la femme dans la société et dans l'Église. Ses capacités intellectuelles, sa préparation universitaire et professionnelle, son métier d'enseignante font d'elle une femme qui vit les défis de sa mission dans la conscience de son identité féminine. Édith sait affronter avec lucidité et équilibre ces défis que les circonstances sociales et ecclésiales présentaient à son époque. 
Enseignante à Spire de 1923 à 1931, elle sut affronter les problèmes de la formation de la femme et aida ses élèves à approfondir leur identité de femmes, créées comme l'homme à l'image de Dieu. Elle mit également en relief la vocation surnaturelle de la femme et l'éthique des professions féminines. Sa réflexion se fonde sur l'analyse détaillée des traits particuliers de la psychologie féminine. 
C'est ainsi qu'elle sut témoigner de la richesse de vie chrétienne d'une femme qui remplit sa mission en s'engageant et s'insérant dans la réalité du monde. Ceci explique l'ardeur avec laquelle elle se livra à l'apostolat de l'enseignement, même si après sa conversion elle ne fit plus autant d'efforts qu'auparavant pour conquérir une chaire universitaire comme femme. Dans son travail de professeur, elle sait unir la compétence professionnelle et la relation directe et personnelle avec ses étudiantes. Celles-ci se souviendront toujours d'Édith comme d'une femme ouverte et compréhensive, en avance sur son temps par son engagement généreux à faire valoir et à promouvoir le rôle et la place de la femme sous tous ses aspects. Pour cette raison elle fit partie de l'Association Catholique des Enseignantes de Bavière et de celle des Jeunes Enseignantes. Ainsi l'horizon de son influence s'élargit. Ses enseignements peuvent guider les femmes de son temps et du nôtre. 

Vocation spécifique de la femme 

8. La réflexion philosophique et anthropologique d'Édith Stein part de sa propre expérience illuminée par l'Écriture, notamment par les premières pages de la Genèse. A propos de la création de l'être humain, elle présente l'homme et la femme comme image de Dieu dans leur égalité et leur diversité: "A l'origine, les mêmes devoirs leur incombaient ensemble: la sauvegarde de la ressemblance avec Dieu, qui leur est propre, la domination de la terre et la propagation du genre humain"(11)
À partir de cette analyse philosophique et anthropologique, non sociologique, Édith souligne deux caractéristiques particulières de la psychologie féminine: le don personnel de soi en collaboration avec l'homme et la maternité. Sa vocation de compagne de l'homme conduit la femme à participer à tout ce qui le touche, que ce soit grand ou petit. Elle marche au côté de l'homme, l'amour lui donnant de partager sa vie. Ce partage n'est pas possible sans "empathie" ("Einfühlung")"sans qu'entrent en jeu les dons naturels qui permettent de sentir ce que sent un autre être et de sentir ce dont il a besoin, la capacité et la volonté de modeler sa vie sur ce sentiment et ces besoins"(12). La femme a une exigence profonde de partager la vie avec l'autre et, par conséquent, une capacité d'amour désintéressé, de don et d'oubli de soi. D'autre part, son aspiration à la maternité la porte vers tout ce qui est vivant et personnel, et vers un type de connaissance plus concret et contemplatif. Son être de mère et de compagne l'oriente vers tout ce qui est relation à la personne. Elle a la mission d'engendrer des enfants et, comme continuatrice d'Ève, appelée "mère des vivants", elle a aussi pour tâche de "préparer le retour victorieux de la vie"(13). Édith Stein peut alors souligner le sens et la grandeur de la maternité spirituelle dans la vie religieuse. La maternité spirituelle réalise l'aspiration féminine vers la totalité en fonction des caractéristiques de la féminité. "Se livrer sans réserve à Dieu dans un amour oublieux de soi, lâcher toute prise sur sa propre vie pour faire place en soi à la vie de Dieu, voilà le motif, le principe et le but de la vie religieuse"(14)

Un message pour la femme d'aujourd'hui 

9. L'expérience d'Édith Stein et sa réflexion philosophique sur l'essence et la mission de la femme sont d'une grande actualité dans le monde et l'Église d'aujourd'hui, toujours plus sensibilisés à l'importance de la promotion de la femme et à la nécessité de lui ouvrir des espaces dans le champ de la vie sociale, économique, politique et religieuse. Un féminisme authentique trouve dans la vie et les écrits d'Édith Stein de précieuses orientations pour vivre et promouvoir la dignité et la mission de la femme en enracinant son identité et son rôle au plus profond de son être. Nous pouvons en dire autant sur le sens de la vie consacrée: si on la comprend comme le don de soi à Dieu et aux autres, elle réalise pleinement les aspiration de la femme au don de soi, à la maternité et au service. 
Pour Édith Stein, le modèle idéal de ces valeurs féminines est la Vierge Marie. En elle "le sexe féminin est ennobli parce que le Rédempteur est né d'une femme, qu'une femme a été le porche par où Dieu a trouvé accès à la nature humaine"(15). Marie se livre à sa mission par le don de soi dans une confiance silencieuse et met tout son être au service du Seigneur pour fonder le Royaume de Dieu(16). Cet engagement de Marie fait d'elle le modèle de la femme dans tous les domaines de la vie humaine: familial, social et ecclésial, puisqu'elle montre son intérêt pour les problèmes sociaux et politiques dans la strophe centrale du Magnificat:"Il renverse les puissants de leur trône." C'est pourquoi l'homme et la femme ne peuvent, ni l'un ni l'autre, demeurer éloignés des situations réelles ou répondre avec indifférence aux défis qu'elles présentent(17)

II  DU JUDAÏSME À L'INCROYANCE ET À LA FOI CHRÉTIENNE 

10. "Perdre pour gagner": cette caractéristique de la vie d'Édith Stein se retrouve dans le fait qu'elle perd sa foi juive à l'âge de 14 ans et qu'au bout de 17 années d'incroyance elle gagne le chemin de la foi chrétienne. 

Ses racines juives et le chemin de sa conversion 

Née dans une famille juive observante, elle est la dernière de onze enfants. Son père meurt lorsqu'elle a à peine deux ans. Sa mère, une femme forte et énergique, prend en main l'éducation de ses enfants et la direction du commerce de bois fondé par son époux. Dès le début de ses études, Édith manifeste de grandes capacités intellectuelles. En 1911, elle s'inscrit à la faculté d'études germaniques, d'histoire et de psychologie à l'université de Breslau. En 1913, elle s'inscrit à l'université de Göttingen pour suivre les cours du célèbre philosophe Edmund Husserl, fondateur de la phénoménologie. Elle le suit comme son assistante à Fribourg en 1916. C'est là que l'année suivante elle devient docteur en philosophie "summa cum laude"

Avant même son arrivée à Göttingen, Édith se considérait comme incroyante. Sa formation religieuse, basée principalement sur des pratiques mais manquant d'envergure, ainsi que son éducation scolaire, basée sur l'idéalisme post-kantien, avaient abouti à la perte de sa foi juive. L'idéalisme philosophique considérait en effet que les choses et les faits qui constituent l'objet de la foi sont pratiquement impossibles. Édith n'accepte rien qui ne puisse être prouvé, même la foi de ses pères. Elle concentre tous ses efforts sur la réflexion philosophique jusqu'au jour où à travers elle et surtout à travers le témoignage d'autres personnes, elle rencontre le Christ. Dans un premier temps, le fait que son incroyance vole en éclats n'implique pas une conversion au christianisme, moins encore un retour à la foi juive de son enfance. Cette désaffection est une étape de sa lente maturation, qui garantit la profondeur de sa rencontre personnelle avec le Christ. 
Dans sa recherche du sens de la vie humaine et de la raison d'être de l'homme, sa rencontre avec Max Scheler et avec Edmund Husserl fut décisive. Ils l'aidèrent à s'ouvrir au champ des "phénomènes" devant lesquels, comme elle le dit, il ne lui était plus possible de fermer les yeux. "Ce n'était pas en vain qu'on nous avait sans cesse inculqué que nous devions regarder toutes les choses sans préjugé et rejeter toutes les oeillères"(18). La méthode phénoménologique, la prenant par la main, la conduit vers le monde des valeurs et de la foi à travers l'expérience de la finitude de l'être humain. Elle s'ouvre ainsi à l'Être éternel. 

Identifiée avec son peuple 

11. Sa conversion au christianisme permet à Édith Stein de redécouvrir ses racines juives et son appartenance au peuple d'Israël. Tandis que ses liens familiaux reprennent et se renforcent, elle assume de plus en plus dans sa vie de foi chrétienne la conviction d'avoir été appelée à offrir ses souffrances et sa vie également pour son peuple. 

Ce ne fut pas un chemin facile. Elle eut à accepter la souffrance que la nouvelle de sa conversion allait causer à sa mère, fortement enracinée dans sa foi juive. Elle craignait même d'être rejetée par sa famille. Sa mère ne manqua pas de lui manifester son désappointement devant ce changement. Ses frères et soeurs ne la comprenaient pas davantage même s'ils considéraient devoir respecter une décision mûrie dans la lente et consciente recherche de la vérité. Édith décida donc de demeurer près de sa mère. Pour cela elle resta à Breslau plusieurs mois. Pendant tout ce temps elle accompagnait sa mère à la synagogue, et le Jour des expiations (Yom Kippour) elle observa même strictement le jeûne avec elle. D'autre part, sa mère restait profondément impressionnée par la manière de prier de sa fille. 
L'amour de son peuple et la conscience de la mission que le Seigneur lui confiait grandirent à mesure que la persécution contre les juifs s'amplifia. Elle sentit que son appartenance au peuple choisi l'unissait au Christ non seulement spirituellement mais aussi par les liens du sang. Elle expérimenta que le destin de son peuple persécuté était aussi le sien. Elle fit tout pour lui venir en aide. Elle alla jusqu'à écrire au Pape pour lui demander un document sur le problème de l'antisémitisme. Dès 1933, elle comprit que la croix du Christ était posée sur les épaules du peuple juif même si ce dernier ne le comprit pas. Elle manifesta alors au Seigneur son désir d'accepter la croix au nom de tous ceux qui n'en percevaient pas le sens. Elle était convaincue de sa mission d'accueillir en son coeur les souffrances de son peuple pour les offrir à Dieu en expiation: 
"J'ai confiance que le Seigneur a pris ma vie pour tous. Je dois sans cesse repenser à la reine Esther qui a été prise de son peuple précisément pour se tenir pour le peuple devant le roi. Je suis une très pauvre et impuissante petite Esther, mais le Roi qui m'a choisie est infiniment grand et miséricordieux"(19)

Un pont pour le dialogue judéo-chrétien 

12 Notre soeur Édith Stein par sa vie et sa mort a la mission d'être un pont pour le dialogue judéo-chrétien. Le Concile Vatican II a reconnu le grand patrimoine spirituel commun aux chrétiens et aux juifs. Et pour cela il a "recommandé entre eux la connaissance et l'estime mutuelles, qui naîtront surtout d'études bibliques et théologiques, ainsi que d'un dialogue fraternel"(20)
La croix du Christ, "signe de l'amour universel de Dieu et source de toute grâce",(21) a été l'expérience spirituelle qui a scellé la vie chrétienne et religieuse d'Édith Stein. Elle a donné sens à son existence. C'est pourquoi Édith l'intègre à son nom de religieuse: Thérèse Bénédicte de la Croix. Jean-Paul II, dans l'homélie du jour de sa béatification, la présente comme 

"une personnalité qui réunit pathétiquement, au cours de sa vie si riche, les drames de notre siècle. Elle est la synthèse d'une histoire affligée de blessures profondes et encore douloureuses, pour la guérison desquelles s'engagent, aujourd'hui encore des hommes et des femmes conscients de leurs responsabilités. Elle est en même temps une femme en laquelle s'allient l'esprit et la science, et qui reconnut dans la science de la Croix le sommet de la sagesse, en grande fille du peuple juif et en chrétienne croyante, au milieu de millions d'innocents martyrisés"(22)
C'est précisément cette manière de vivre et d'assumer la croix qui fait d'Édith Stein une interlocutrice pour ses frères et soeurs de sang. Elle leur montre que c'est dans l'amour et l'espérance que la souffrance trouve sens à la lumière du mystère de la foi en la résurrection du Christ mort pour tous. 

III  ÉDITH STEIN, UNE FEMME DISCIPLE DE JÉSUS 

13. La conversion d'Édith Stein est profondément liée à l'expérience de la croix. Sa rencontre du Christ se réalise précisément à partir d'elle, même si ensuite tout le mystère du Christ oriente sa vie au point qu'elle peut affirmer: "Le Christ est le centre de ma vie"(23). Sa pensée christologique s'exprime dans divers écrits. Il importe de comprendre que c'est son expérience spirituelle qui donne sens à ses réflexions théologiques. 
La découverte de la personne de Jésus suppose une expérience personnelle qui change complètement la vision des choses, des personnes et des événements. Il est, lui, la Vérité: c'est dans une telle perspective qu'Édith s'approche du Christ. Par ce contact, elle découvre que Jésus est le Chemin et la Vie, et elle s'abandonne entre ses mains pour le suivre en se chargeant de la croix de la vie quotidienne dans l'abandon à la volonté du Père. 

Suivre Jésus en poursuivant son oeuvre 

14. L'essence de la vie chrétienne est la suite de Jésus qui implique de renouveler dans notre vie l'expérience de Jésus dans ses relations avec Dieu, avec les autres et avec la réalité du monde. Elle implique par conséquent l'attitude d'abandon confiant au Père, la communion fraternelle avec les autres et la capacité de rencontrer Dieu et nos frères et soeurs pour transformer la création et en partager les fruits. Cela nous engage à travailler comme Jésus et dans le même but, et à être disposés à passer là où il est passé: incompréhension, persécution, mort et résurrection. Édith Stein a vécu tous ces aspects de la suite de Jésus. Elle nous a transmis dans ses écrits ce qu'elle a pu approfondir aussi par l'expérience. 
Édith a vécu avant tout dans une attitude d'abandon et de confiance au Père. En suivant Jésus dans sa relation avec l'"Abba" jusque dans l'humiliation, la souffrance et l'abandon de la croix, elle a vécu sa présence et son amour qui l'ont soutenue dans la nuit obscure de l'épreuve: "Je me sais soutenue et j'y trouve calme et sécurité, non pas la sécurité sûre de soi de l'homme qui tient par sa propre force sur un sol ferme, mais la sécurité douce et heureuse de l'enfant, qui est porté par un bras fort, une sécurité non moins raisonnable,à la considérer objectivement. Un enfant qui vivrait constamment dans l'angoisse que sa mère pourrait le laisse tomber, serait-il raisonnable?"(24).   

Cette certitude de l'amour d'un Dieu Père la conduisit aussi à imiter Jésus dans l'accomplissement de la volonté divine dans la confiance et l'abandon: 
"Être enfant de Dieu veut dire tenir la main de Dieu, faire la volonté de Dieu et non la sienne propre, remettre tous ses soucis et espoirs entre les mains de Dieu, ne plus se préoccuper de soi et de son avenir. Voilà sur quoi reposent la liberté et la joie de l'enfant de Dieu"(25). 
En suivant Jésus, elle ne pouvait manquer aussi de faire l'expérience des exigences de l'amour fraternel: "Si Dieu est en nous et s'il est l'amour, il ne peut en être autrement que d'aimer nos frères. C'est pourquoi précisément notre amour du prochain est la mesure de notre amour de Dieu"(26)
Dans un premier temps, après sa conversion, elle pensa qu'elle devrait tout abandonner pour se livrer uniquement à Dieu, laissant de côté toute autre activité. Très vite elle réagit avec l'aide de ses directeurs spirituels et comprit que suivre Jésus l'engageait à collaborer avec Lui à l'avènement de son Règne. Dans une lettre écrite en 1928, elle nous communique comment elle a changé d'avis et accepté l'engagement apostolique comme faisant partie des exigences évangéliques: 

"Dans la période qui précédait immédiatement ma conversion et longtemps après encore, je pensais que vivre religieusement signifiait abandonner tout ce qui est terrestre et ne penser qu'aux choses divines. Mais peu à peu j'ai appris à comprendre que dans ce monde autre chose nous était demandé et que même dans la vie la plus contemplative on n'a pas le droit de se couper du monde. Je crois même ceci: plus on se laisse attirer par Dieu, plus on doit aussi 'sortir de soi', c'est-à-dire aller dans le monde pour y introduire la vie divine"(27)

Accompagner le Christ sur le chemin de la croix 

15. Une caractéristique de la suite de Jésus, fortement accentuée dans l'expérience christologique d'Édith Stein, fut sans aucun doute le fait de la présence de la croix et de la souffrance comme conséquence de cette suite.. Dès le début elle avait "devant les yeux le Christ pauvre, anéanti, crucifié, et même abandonné par son Père céleste"(28). Il ne pouvait en être autrement puisque le Christ offrit sa vie pour ouvrir à l'humanité les portes de la vie éternelle. Pour cette raison, "il faut mourir avec le Christ pour ressusciter avec lui: la mort de souffrance tout au long de la vie, le renoncement quotidien à soi-même, et même, s'il y a lieu, la mort sanglante du martyre pour l'Évangile du Christ"(29)

Cette expérience quotidienne de la croix la conduisit petit à petit à acquérir la "science de la croix" et à écrire sous ce titre son ultime oeuvre théologique, oeuvre qu'elle n'acheva pas. Elle la conclut en assumant, non pas en théorie mais comme vérité vivante et efficace, la croix du martyre. Celle-ci fut préparée à travers les croix qu'impose l'existence pauvre et limitée de l'être humain avec ses hauts et ses bas, avec les renoncements et l'acceptation de la maladie, la sécheresse, la monotonie, le vide existentiel, la vie en commun, les épreuves et les tentations. "La croix est le symbole de tout ce qui est lourd, oppressant et si opposé à la nature que c'est comme marcher vers la mort que de la prendre sur soi. Et c'est ce fardeau que le disciple de Jésus doit prendre sur lui chaque jour"(30)

Le sens de la croix, Édith le découvre dans l'amour et l'expiation unie à celle du Christ. Lui est mort sur la croix par amour: pour cela, cette réalité, scandale pour les juifs et folie pour les grecs (cf. 1Co 1,23), se transforme en signe de l'amour de Dieu envers l'humanité. De là provient la force pour vivre le commandement de l'amour du prochain jusqu'à ses ultimes conséquences(31). Ce qui donne valeur à nos croix et à nos souffrances, c'est de les assumer en communion avec le Christ crucifié qui nous conduit par sa passion et sa croix à la gloire de la résurrection(32)

16. La croix du Christ, vécue en solidarité avec tous ceux qui souffrent, est aussi un chemin pour participer aux joies et aux espérances, aux tristesses et aux angoisses de l'humanité, avec la certitude de la vie et de la résurrection. Souffrir avec le Christ, c'est entrer en communion avec tous ceux qui souffrent sur le chemin rude et difficile de la vie, pour soulager leurs souffrances et leur donner l'espérance certaine du triomphe définitif du bien et de l'amour: "Toute personne qui, au cours des temps, a porté un lourd destin en faisant mémoire du Sauveur souffrant ou qui a assumé volontairement des actes d'expiation a effacé ainsi un peu de la charge violente des péchés de l'humanité et a aidé le Seigneur à porter son joug"(33)

Nous avons en Édith Stein, acceptant les croix de la vie, un modèle d'engagement dans la suite de Jésus: la croix de notre finitude humaines, la croix de la lutte contre la souffrance, la croix de la solidarité avec ceux qui souffrent, la croix du travail pour un monde de justice et de paix. Édith concrétisa dans sa vie l'expérience paulinienne de perdre tout pour gagner Jésus, de considérer tout comme balayure, comparé à lui, et d'annoncer la croix du Christ comme unique chemin du salut: "Le langage de la croix, en effet, est folie pour ceux qui se perdent, mais pour ceux qui sont en train d'être sauvés, pour nous, il est puissance de Dieu" (1Co 1,18). "Or toutes ces choses qui étaient pour moi des gains, je les ai considérées comme une perte à cause du Christ. Mais oui, je considère que tout est perte en regard de ce bien suprême qu'est la connaissance de Jésus-Christ mon Seigneur. A cause de lui j'ai tout perdu et je considère tout cela comme balayure afin de gagner Christ et d'être trouvé en lui" (Phil 3,7-9). 

IV ÉDITH STEIN, FILLE DE THÉRÈSE DE JÉSUS ET DE JEAN DE LA CROIX

17. Dès sa conversion au Christ, Édith Stein pensa à la possibilité de se consacrer à lui au Carmel. Par obéissance à ses confesseurs, elle retarda son entrée dans un monastère thérésien. Ceux-ci lui firent voir l'importance apostolique que pouvait avoir son travail d'enseignante. C'est seulement après plus de onze ans qu'elle vit avec clarté, dans un discernement priant, que le moment attendu était venu de se consacrer à Dieu dans la vie contemplative du Carmel. Elle avait vécu dans la conviction profonde que toute sa vie, jusque dans les moindres détails, était insérée dans le plan de Dieu et que lui seul en connaissait la pleine signification,(34) et maintenant, au travers des médiations humaines, il lui en manifestait une partie: "Le changement politique fut pour moi un signe du ciel qu'il m'était maintenant permis de suivre le chemin que j'avais depuis longtemps considéré comme le mien. Je suis entrée au monastère des Carmélites et devenue ainsi une fille de sainte Thérèse qui jadis m'a conduite à la conversion"(35). C'était le 14 octobre 1933 qu'Édith Stein entra au carmel de Cologne, qui comptait alors 21 moniales. 

Un changement de vie profond: perdre pour gagner 

18. Pour Édith, qui avait alors 42 ans, la structure de vie changea radicalement. Elle laissait derrière elle un monde d'activités universitaires et intellectuelles, de grandes amitiés et sa famille, et entrait dans le petit espace d'un monastère contemplatif avec toutes les limites qu'il impose nécessairement. Elle dut s'ouvrir à un monde de rites, de coutumes et de cérémonies qui, héritage du passé, compliquaient la vie des moniales. Même si le Carmel de Cologne avait un bon niveau culturel, ce qu'elle avait acquis durant ses longues années d'étude et d'enseignement était très supérieur. Édith eut à faire beaucoup d'efforts pour assimiler ce changement radical de vie: d'une organisation personnelle à une organisation communautaire marquée par l'observance régulière; de l'enseignement au travail manuel; de l'expérience de se concentrer sur l'essentiel à la nécessité de tenir compte des détails. 

Dans ses lettres et autres écrits, elle manifeste ce que signifia pour elle ce nouveau cadre de vie et d'activités. Par ses efforts d'adaptation et en acceptant de perdre beaucoup de choses précieuses, elle gagna la richesse d'une vie centrée sur l'oraison et sur l'expérience de Dieu dans le silence et la solitude d'une communauté priante au service du Royaume de Dieu. 

"Notre horaire nous assure des heures de dialogue solitaire avec le Seigneur, et c'est sur elles que s'édifie notre vie... Ce que Dieu opère dans l'âme durant les heures d'oraison échappe à tout regard humain. C'est grâce sur grâce. Et toutes les autres heures de la vie en sont l'action de grâce"(36)

19. Le Provincial des carmes déchaux d'Allemagne, le Père Theodor Rauch, était présent le jour de la prise d'habit d'Édith, le 15 avril 1934. Immédiatement après cette cérémonie, il effectua la visite pastorale du monastère et décida que Soeur Thérèse Bénédicte de la Croix (c'est le nom qu'elle choisit comme carmélite) reprendrait son travail scientifique dans la mesure où ses obligations de carmélite le lui permettraient. C'est ainsi que le Seigneur lui fit reprendre ses travaux philosophiques et écrire de nombreuses autres études et réflexions, tant à Cologne que plus tard au monastère d'Echt. Elle révisa et acheva un livre qui vient d'être publié(37): Akt und Potenz (Acte et Puissance). Elle acheva aussi Endliches und ewiges Sein (Être fini et être éternel). Plus tard, à Echt, elle écrira son oeuvre inachevée Kreuzeswissenschaft (La science de la croix). 

Ce type de travail, qui constituait une certaine exception, ne manqua pas de lui causer quelques problèmes en communauté. Cela exigea d'elle un double effort pour demeurer fidèle à l'essentiel de sa vie contemplative, même dans les détails de la vie communautaire. Elle, qui aurait pu se considérer comme une femme moderne, ouverte à des horizons plus vastes que ceux d'un petit groupe de femmes consacrées vivant à l'intérieur de l'espace réduit d'une clôture, ne cessa pas, toutefois, d'être fidèle aux engagements pris, bien que cela signifiât pour elle un grand sacrifice. À ce propos, elle écrit: 

"Pour la carmélite, dans sa vie quotidienne, il n'y a aucune autre possibilité de rendre à Dieu amour pour amour qu'en remplissait fidèlement ses devoirs quotidiens jusque dans le moindre détail; en offrant joyeusement jour après jour, année après année, tous les petits sacrifices qu'exige d'un esprit plein de vie une organisation minutieuse de la journée et de la vie; en remportant avec le sourire de la charité toutes les victoires sur soi que nécessite en permanence l'étroite vie commune avec des personnes de caractère différent; en ne laissant passer aucune occasion de servir les autres par amour. Il s'y ajoute enfin les sacrifices particuliers que le Seigneur peut imposer à chaque âme"(38)

Quelques mois avant sa profession définitive, elle écrit à une amie: 

"Je peux me réjouir de ma profession en avril. Mais il est bon qu'on n'ait pas besoin d'être 'fin prête' car je sens que le noviciat à proprement parler vient à peine de commencer maintenant que je n'ai plus autant d'énergie à dépenser pour m'habituer aux comportements extérieurs - cérémonies, coutumes etc..."(39) 

Thérèse Bénédicte de la Croix eut à vivre un nouvel effort d'adaptation à la vie communautaire quand le 31 décembre 1938 elle fut transférée au couvent hollandais d'Echt, fondation issue du carmel de Cologne et qui comptait alors 14 soeurs de choeur et 4 soeurs "converses" ou "de voile blanc". Là aussi, elle saura agencer son travail intellectuel - en grande partie en faveur de la formation de ses soeurs - avec celui des offices communs dans un monastère de clôture. À Echt sa vie s'achève dans l'offrande pour la paix: "Chère Mère, permettez-moi de m'offrir en holocauste au Coeur de Jésus pour demander la paix véritable... Je sais que je suis un rien, mais Jésus le veut, et il va certainement en appeler encore beaucoup d'autres en ces jours."(40). Elle quittera Echt le 2 août 1942 pour mourir dans une chambre à gaz, à Auschwitz-Birkenau, sept jours plus tard, le 9 août. 

Fille et disciple de Thérèse de Jésus et de Jean de la Croix 

20. En Thérèse de Jésus, Édith Stein trouva le même amour qu'elle-même avait pour la vérité, et elle apprit d'elle surtout le sens de l'oraison comme dialogue d'amitié avec Dieu, sa dimension christocentrique et apostolique. Pour Édith, les heures d'oraison étaient le centre de la vie de la carmélite. Tout ce qu'elle peut faire ou réaliser doit partir de là: "Ici elle trouve repos, clarté et paix; ici se résolvent toutes questions et tous doutes; ici elle se connaît elle-même et ce que Dieu veut d'elle; ici elle peut présenter ses demandes et recevoir des trésors de grâce qu'elle peut partager généreusement avec les autres"(41)

Édith Stein approfondit la dimension christocentrique de l'oraison thérésienne. Elle présente avant tout la vie de prière de Jésus comme la clef pour comprendre la prière de l'Église. Le Christ nous enseigne la prière de louange au Père et l'oraison comme remise de soi à son amour. Il nous unit à son offrande pour le salut du monde en nous faisant participer à sa croix. C'est de cette communion à la passion, à la mort et à la résurrection du Christ que jaillit la force apostolique de l'oraison contemplative: "C'est le propos fondamental de toute vie religieuse, mais avant tout de la vie carmélitaine, d'intercéder pour les pécheurs par la souffrance volontaire et joyeuse et de collaborer ainsi au salut de l'humanité"(42)

L'influence de saint Jean de la Croix est également évidente dans la vie et dans quelques écrits de Thérèse Bénédicte de la Croix. Elle fut touchée par l'expérience de la nuit que connut le saint dans la prison de Tolède. De cette découverte elle tire comme clef d'interprétation des "nuits" sanjuanistes l'abandon: Dieu fait expérimenter son abandon à l'être humain pour que celui-ci s'abandonne à lui dans l'obscurité de la foi, comme unique chemin pour parvenir à l'union avec le Dieu incompréhensible(43)

Édith Stein utilise également l'image de la "nuit obscure" pour interpréter la réalité historique de son temps. Ce qu'aujourd'hui on a l'habitude d'appeler péché structurel, elle l'appelle "nuit du péché". Elle exprime par ces mots l'obscurité d'une époque marquée du sceau de la guerre mondiale et de ses séquelles. Ici aussi il faut s'abandonner à Dieu, accepter que Dieu soit un Dieu incompréhensible et se confier aveuglément en sa bonté et miséricorde qui nous accompagne au milieu de l'obscurité: 

"Plus une époque est plongée dans la nuit du péché et de l'éloignement de Dieu, plus elle a besoin d'âmes unies à Dieu. Et Dieu permet qu'il n'en manque pas. De la nuit la plus obscure surgissent les plus grandes figures de prophètes et de saints, mais le courant de la vie mystique qui façonne les âmes reste en grande partie invisible"(44)
 

Main dans la main avec le Seigneur 

21. Au début de son homélie pour la béatification d'Édith Stein à Cologne en 1987, Jean-Paul II la salua comme "fille du peuple juif, riche de sagesse et de vaillance. Élevée à la forte école des traditions d'Israël, marquée par une vie de vertu et d'abnégation dans la vie religieuse, elle fit preuve d'héroïsme sur le chemin du camp d'extermination"(45). Ces phrases nous offrent la synthèse de la vie passionnante d'une femme de notre temps, infatigable chercheur de la vérité, qui sut perdre souvent pour gagner selon l'évangile: elle perdit ses convictions athées pour gagner la lumière de la foi; elle perdit sa famille et son peuple pour les rencontrer dans la suite de Jésus en livrant sa vie également pour eux; dans sa vie de carmélite contemplative, elle atteignit le but de ce chemin évangélique en se centrant sur l'unique absolu, guidée par la logique évangélique: perdre pour gagner. Et enfin, elle sut réaliser dans le martyre la parole de Jésus: "Qui veut sauver sa vie, la perdra; mais qui perdra sa vie à cause de moi et de l'Évangile, la sauvera" (Mc 8,35). 

Au cours de ce long itinéraire sur les traces de Jésus, chemin, vérité et vie, elle vécut dans un abandon confiant au Seigneur, mettant sa main dans la sienne, comme elle le disait, afin de se laisser guider par son amour à travers les sentiers escarpés et inconnus de sa vie et de l'histoire. Et cela dans une collaboration active, libre et responsable, illuminée par la science de la croix qui mène à la communion avec Dieu: 

"Ainsi sont indissolublement unis l'accomplissement de soi, l'union avec Dieu, l'action pour que le prochain parvienne à l'union avec Dieu et à son accomplissement. Mais l'accès à tout cela c'est la croix. Et la prédication de la croix serait vaine si elle n'était l'expression d'une vie unie au Crucifié"(46)

L'homme et la femme d'aujourd'hui qui avec une grande nostalgie de Dieu cherchent anxieusement la vérité dans un monde de courants idéologiques et religieux peuvent trouver dans l'expérience et les enseignements de Thérèse Bénédicte de la Croix une réponse lumineuse: celle d'une femme de notre temps, qui chemina dans la nuit du drame de notre siècle, inquiète et toujours assoiffée de la vérité, jusqu'à finalement rencontrer le Christ et avec lui le sens de la vie et la paix si longuement désirée. 

Rome, le 9 août 1998 
Mémoire de la Bienheureuse Thérèse Bénédicte de la Croix. 

Fr Joseph Chalmers OCarm. Prieur Général
Fr Camilo Maccise OCD,
Préposé Général 

------

POUR LA RÉFLEXION PERSONNELLE ET COMMUNAUTAIRE

1. Selon toi, quel est le principal enseignement d'Édith Stein? 
2. Lequel des aspects de la vie d'Édith Stein te paraît plus actuel face aux défis de la nouvelle évangélisation? Pourquoi? 
3. Que nous enseigne Édith Stein pour notre vie carmélitaine religieuse et apostolique dans la dynamique évangéliquequi est de perdre pour gagner
4. Quel est le principal message d'Édith Stein pour la femme consacrée aujourd'hui dans l'Église et la société? 
5. Que peuvent apporter l'expérience et la doctrine d'Édith Stein au dialogue judéo-chrétien et au dialogue cuménique en général? 
6. Comment vivre aujourd'hui dans notre vie personnelle et communautaire la "science de la croix" à la lumière du témoignage de vie d'Édith Stein? 

------

 NOTES

1. JEAN-PAUL II, Exhortation Apostolique Vita consecrata 58. Cf. 57. 
2. Lettre du 23..3.1938, in Edith Stein Werke IX (Freiburg, 1977), p. 102. Abbréviation: ESW suivi du numéro de volume 
3. Édith STEIN, Kreuzeswissenschaft. Studie über Joannes a Cruce, in ESW I (Freiburg - Basel - Wien) p. 145 
4. Récit raconté sous forme autobiographique par sa première biographe Thérèse Renée du Saint-Esprit Posselt, in Édith Stein. Lebensbild einer Philosophin und Karmelitin, Nürnberg, 1948, p. 28. 
5. Neue Bücher über die hl. Teresia von Jesus, in ESW XII, p. 191. 
6. Positio, p. 191. 
7. Thérèse-Renée du Saint-Esprit POSSELT met ces paroles dans la bouche d'Édith, 7e édition de sa biographie, citée à la note 4 (Nürnberg, 1954, p. 68). 
8. Lettre de décembre 1941, in ESW IX ( Druten-Freiburg, 1977) p. 167. 
9. E. STEIN, Kreuzwissenschaft. Studie über Joannes a Cruce ESW I (Louvain-Freiburg 1954) p. 165. 
10. Brief 12.2.1928, in ESW VIII (Druten-Freiburg 1976), p. 54. 
11. E. STEIN, Beruf des Mannes und der Frau nach Natur- und Gnadenordung,in ESW V (Louvain-Freiburg, 1959) p. 28. 
12. E. STEIN, Die Bestimmung der Frau, in ESW XII (Freiburg, 1990) p. 116. 
13. E. STEIN, Beruf ... p. 23. 
14. E. STEIN, Das Ethos der Frauenberufe, in ESW V (Louvain-Freiburg, 1959) p. 11. 
15. E. STEIN, Beruf... p. 29. 
16. Cf. Ib
17. Cf. E. STEIN, Aufgaben der katholischen Akademikerinnen der Schweiz, in ESW V (Louvain-Freiburg, 1959) p. 225. 
18. E. STEIN, Aus dem Leben einer jüdischen Familie, in ESW VII (Louvain-Freiburg, 1987) p. 229-230. 
19. Lettre du 10 octobre 1938, in ESW IX (Louvain-Freigurg, 1987), p. 121. 
20. Vatican II, Déclaration Nostra Aetate 4. 
21. Ib. 
22. JEAN-PAUL II, Homélie du 1er mai 1987, à Cologne. 
23. Lettre 13.XII.1925, in ESW XIV (Freiburg, 1991) p. 168. 
24. E. STEIN, Endliches und ewiges Sein, in ESW II (Louvain-Freiburg, 1986) p. 57. 
25. E. STEIN, Das Weihnachtsgeheimnis, in ESW XII (Freiburg, 1990) p. 202. 
26. Id p. 201. 
27. E. STEIN, Lettre 12.2.1928, in ESW VIII (Louvain-Freiburg, 1976) p. 54. 
28. E. STEIN, Kreuzeswissenschaft, in ESW I (Louvain-Freiburg, 1983) pp. 106-107. 
29. Id. p. 12. 
30. Id. p. 11 
31. Cf. Id. p. 264. 
32. Cf. Id. p. 165. 
33. E. STEIN, Kreuzesliebe, in ESW XI (Freiburg, 1987) p. 122. 
34. Cf. Endliches und Ewiges Sein, in ESW II (Freiburg, 1977) pp. 109-110. 
35. Lettre 17.10.1933, in ESW IX (Freiburg, 1977) p. 189. 
36. E. STEIN, Über Geschichte und Geist des Karmel, in ESW XI (Freiburg, 1987) p. 8. 
37. ESW XVIII (Freiburg, 1998). Ce livre fut conçu comme son"Habilitationsschrift" (pour obtenir une chaire de philosophie). 
38. E. STEIN, Über Geschichte und Geist des Karmel, in ESW XI, pp. 8-9. 
39. Lettre 15.12.1934, in ESW IX (Freiburg, 1977) p. 26. 
40. Lettre 26.03.1939, in ESW IX, p. 133. 
41. E. STEIN, Eine Meisterin der Erziehungs- und Bildungsarbeit: Teresia von Jesus, in ESW XII (Freiburg, 1990) p. 180. 
42. Lettre 2. Noël 1932, in ESW VIII (Louvain-Freiburg, 1976) p. 125. 
43. E. STEIN, Kreuzeswissenschaft, in ESW I (Louvain-Freiburg, 1983) p. 107. 
44. E. STEIN, Verborgenes Leben und Epiphanie, in ESW XI (Freiburg, 1987) p. 145. 
45. JEAN-PAUL II, Homélie du 1er mai 1987, à Cologne. 
46. E. STEIN, Kreuzeswissenschaft, in ESW I (Louvain-Freiburg, 1983) pp. 252-253

 

     
[ English [ Italiano] [ Español] [ Français ] [ Deutsch]
[ ] [  ]

Updated 20 mar 2006 by OCD General House
Corso d'Italia, 38 - 00198 Roma - Italia
 ++39 (06) 854431  FAX ++39 (06) 85350206