1. C’est avec une grande
joie que nous avons reçu la lettre de Sa
Sainteté le Pape Jean Paul II consacrée
à la place de Notre Dame au Carmel.
Inspirés par ce message du pape, nous
voulons nous aussi partager avec vous
nos réflexions sur l’importance de Marie
au sien de la spiritualité carmélitaine.
2. La Vierge Marie,
notre Mère, notre Patronne et notre
Sœur, est certainement l’un des dons les
plus éminents que nous ayons reçu de
Dieu et que nous partageons avec
l’Église entière. Elle constitue une
part essentielle de notre patrimoine
spirituel. Toutes les branches de notre
Famille Carmélitaine partagent un même
et profond souci de renouveler la
théologie, la spiritualité et la
dévotion mariales et notre amour de la
Vierge Marie. Notre dévotion et notre
amour pour elle se sont portés pendant
des siècles sur le Scapulaire du Carmel.
Nos Frères et nos Sœurs anciens se
souviendront de la célébration de 1951
pour le 700ème anniversaire
du Scapulaire. Le pape Pie XII en a fait
alors un chaleureux éloge dans la lettre
Neminem profecto latet qu’il
envoya aux Supérieurs Généraux des deux
Ordres du Carmel. Il est bon, cinquante
années plus tard, de réfléchir à nouveau
sur la valeur des dons de la Vierge
Marie au Carmel et de considérer leur
signification pour nous-mêmes et pour
l’Église aujourd’hui.
3. Nous sommes
pleinement conscient de la présence du
Carmel dans le monde et de sa diffusion.
Il est fermement implanté dans les cinq
continents, chacun d’entre eux possédant
une histoire et une culture propres. La
manière dont la Mère de Dieu est
comprise, prêchée et annoncée au peuple
de Dieu varie d’un pays à un autre comme
cela a été toujours le cas dans
l’histoire à travers les siècles. Nous
reconnaissons que nous ne pouvons donner
que des indications et des aperçus
globaux laissant à d’autres la tâche de
réfléchir sur notre héritage dans leur
culture particulière et d’en faire part
dans leur Église locale.
A.
Réfléchir
à notre héritage
4. « Depuis les origines
jusqu’à nos jours, (…) les diverses
générations du Carmel ont cherché à
modeler leur vie sur les exemples de
Marie. »
Chaque génération a la
responsabilité non seulement de vivre de
la tradition du Carmel mais aussi de
l’enrichir et de la transmettre. Il
s’agit d’une réalité vivante qui doit
demeurer exposée au monde d’aujourd’hui
et être proposée pour la vie concrète de
l’Église. La manière de vivre du Carmel
doit être en dialogue permanent avec le
présent et le passé. Les richesses de
notre tradition doivent en effet être
préservées mais d’une manière telle
qu’elles puissent conserver pertinence
et sens pour notre époque. Nous invitons
tous les membres de la Famille du Carmel
à saisir cette opportunité de revisiter
notre passé à la lumière des questions
qui jaillissent de notre attention aux
signes des temps.
1. Les
principaux aspects de notre spiritualité
mariale
5. Le Carmel considère
Marie comme Mère, Patronne, Sœur et
Modèle, ce dernier aspect étant
particulièrement lié à la compréhension
de Marie comme Vierge Très Pure. Ce ne
sont pas simplement des titres ou des
sujets de dévotion. Ces aspects
reflètent d’une certaine façon
l’expérience séculaire de nos deux
Ordres carmélitains. Nous invitons tous
les Frères et Sœurs du Carmel à
considérer de nouveau le témoignage de
ceux qui nous ont précédés et à
envisager comment ces richesses
pourraient être partagées entre nous et
au sein d’une communauté plus large.
2.
Mère
6. Quand les premiers
Carmes arrivèrent en Europe, Marie était
déjà assez largement considérée comme
mère spirituelle, suivant en cela le
moine cistercien Guerric d’Igny
(+ 1157). Les Carmes invoquaient alors
volontiers Marie comme leur Mère et
comme Vierge comme l’exprime l’hymne
Flos Carmeli : « Mère très douce,
qu’aucun homme ne connut. »
Le mot « Mère » exprime déjà
un aspect essentiel de notre relation à
Marie dans notre tradition. Nous nous
considérons ici comme ses fils et ses
filles. Le titre de Mère était à
l’honneur dans l’Ordre. Nous invoquions
Marie du titre de « Mère et beauté du
Carmel » en écho à Isaïe 35, 2 qui était
usité dans la liturgie dès la fin du
Moyen Age.
7. Les
saints du Carmel ont repris ce vocable
en appelant Marie leur Mère. Sainte Thérèse de
Lisieux pouvait ainsi affirmé : « Elle
est plus Mère que Reine. »La liturgie carmélitaine
a aussi montré depuis des siècles un
attachement particulier au passage de
l’Évangile qui nous montre Marie au pied
de la Croix (Jn 19, 25-27) où elle
« devient la Mère associée à l’offrande
de Jésus et donnée à tous les hommes
quand Jésus lui-même la remet à son
disciple bien-aimé. »
8. Considérant Marie
comme Mère, nous sommes invités à
réfléchir à notre relation avec elle :
elle veille sur nous comme une Mère ;
nous l’aimons et la respectons comme ses
fils et ses filles. De plus, voyant en
elle notre Mère, nous nous tournons vers
son divin Fils dans la dépendance duquel
nous vivons
. Les Pères de l’Église
exprimaient déjà combien une mariologie
équilibrée servait une authentique
christologie.
9. Le fait
que nous contemplions Marie comme Mère
et Beauté du Carmel peut se révéler un
don important pour toute l’Église. Il y
a déjà plus d’un quart de siècle, le
pape Paul VI invitait les théologiens à
considérer le mystère de Marie sous
l’angle de la beauté. Dans un monde où se
rencontre tant de souffrance et de
laideur, nous sommes invités à élever
nos regards vers Marie et à nous reposer
dans la contemplation de sa beauté, car
elle est pour nous un signe de la faveur
de Dieu qui « en elle préfigurait
l’Église, la fiancée sans ride, sans
tâche, resplendissante de beauté. »
Nous encourageons nos
théologiens à réfléchir davantage sur
cette dimension relativement négligée de
la mariologie carmélitaine.
3.
Patronne
10. Le titre de Patronne
du Carmel a une longue histoire dans
l’Ordre. La première chapelle située au
milieu des cellules au Mont Carmel était
dédiée à Marie. Durant l’époque féodale,
un tel patronage impliquait des
relations et des services réciproques.
Par la suite, à partir de son arrivée en
Europe vers 1230 et durant les 150 ans
qui suivirent, le Carmel connut une
existence quelque peu précaire. Pendant
cette période, les Frères ont appris à
faire confiance en l’aide et en la
protection de Marie. La survie même de
l’Ordre lui fut attribuée et les Frères
se sentirent l’objet de sa protection et
de son attention. Dans les dernières
décennies du 13ème siècle
apparaît l’idée selon laquelle l’Ordre
du Carmel fut spécialement fondé en
l’honneur et à la gloire de Marie .
11. Même si la
symbolique du patronage ne trouve pas
d’échos immédiat dans certaines cultures
où le Carmel est aujourd’hui implanté,
sa réalité fait partie de la richesse de
notre vie mariale. La notion de
patronage implique une relation
réciproque. Nous sommes conscients de
l’attention de Marie pour l’Église, pour
le Carmel et pour nous-mêmes. De telles
vérités sont pour nous source de
confiance et d’espérance. Mais la
réalité même du patronage nous rappelle
l’importance de notre réponse : nous
sommes appelés à honorer, à servir et à
aimer notre Mère et Patronne. Les
exemplaires des plus anciennes
constitutions qui existent encore
et les Ordinale
de l’Ordre sont très clairs
pour préciser comment honorer Marie par
des gestes, des prières et des
célébrations
. Dès le 13ème
siècle, les antiennes Salve Regina
et Ave Maris Stella
sont fréquemment récitées. La
consécration du Samedi à la Vierge
connaît par la suite une place
prééminente dans les dévotions mariales
de l’Ordre. A l’époque médiévale, on
célébrait également de nombreuses messes
votives à son honneur. Tout ce qui
précède montre comment les Carmes
honoraient alors leur Patronne.
12. La recherche
d’expressions convenables de leur
relation à Marie pour elles-mêmes et
pour les autres dans l’Église constitue
un enjeu pour les communautés locales du
Carmel. La réalité du patronage, si ce
n’est le terme même, sera ainsi promue
pour notre époque.
4.
Sœur
13. Quand
les Frères ermites arrivèrent en Europe
après avoir quitté le Mont Carmel,
autant les papes que les gens de
l'époque faisaient référence à eux comme
les Frères de la Bienheureuse Vierge
Marie du Mont Carmel. Même si cette
appellation évoquait plutôt leur origine
et que d'autres Ordres se considéraient
aussi comme les frères de la Vierge
Marie, les Carmes se sont efforcés de
promouvoir la réalité énoncée par leur
titre : s’ils sont les Frères de Marie,
elle est certainement aussi leur Sœur.
Arnold Bostius (+ 1499) qui a fait la
synthèse de notre tradition ancienne
écrivait : « Les humbles Frères du
Carmel peuvent exulter et chanter de
joie : « La Reine du Ciel [est] ma sœur
! Je puis donc agir avec confiance et
sans crainte. » »
14. Même si
l'appellation de 'sœur' n'a jamais été
autant usitée que des titres comme
'Mère' et 'Patronne', il est bon de
noter que le pape Paul VI l'a employée
quand il nous considère comme les
enfants d'Adam qui ont de ce fait Marie
comme Sœur
. Ce titre possède
semble-t-il trois avantages pour la
réflexion actuelle au Carmel. Il montre
bien, comme le fait également le titre
de Patronne, que Marie a pour nous une
attention privilégiée et que notre
relation avec elle est toute empreinte
de simplicité et d'intimité. Il présente
Marie comme notre sœur aînée qui nous
précède sur le chemin de la foi. De
plus, il est difficile à certaines
cultures de considérer en Marie une Mère
spirituelle. L'accueillir comme une sœur
peut être alors plus aisé et plus
attirant pour eux. Cette réalité de la
présence fraternelle de Marie peut être
partagé plus largement avec toute
l'Église.
5.
Marie
modèle et Vierge très pure
15. Marie a été
considérée très tôt dans l'Eglise comme
modèle du disciple. Elle l'est également
à toutes les époques de l'histoire du
Carmel. Les auteurs carmélitains -
anciens et modernes - cherchent à
montrer combien Marie est précisément le
modèle de notre vie carmélitaine. John
Baconthorpe (+ vers 1348) a écrit un
commentaire de la Règle du Carmel dans
lequel il présente les convergences
entre la vie de la Vierge et la vie
carmélitaine
. La conscience de ce lien
entre Marie et le Carmel s'est
développée dans le temps et notamment
dans des représentations artistiques :
Marie y est présentée revêtue de l'habit
du Carmel.
16. Marie est un exemple
pour le Carme et la Carmélite
particulièrement en tant que Vierge très
pure - Virgo Purissima. Nous
possédons une littérature abondante sur
ce titre. Le manteau blanc est un signe
de notre imitation de Marie. La dévotion
bien connue des Carmes et des Carmélites
à l'Immaculée Conception et leur défense
de cette vérité témoignent aussi de
l'amour du Carmel pour la Vierge. Sa
pureté n'est cependant pas réduite à la
chasteté ou au célibat. Marie est toute
pure, car son cœur n'est point divisé et
demeure toujours pleinement ouvert à
Dieu (elle est en cela le modèle suprême
du vacare Deo). Ainsi, le double
objectif du Carmel tel qu'il est exprimé
dans l’Institution des Premiers
Moines peut trouver en Marie sa
réalisation parfaite
.
17. D'innombrables
textes du Carmel considèrent en Marie la
parfaite expression de son idéal
contemplatif et le modèle de la docilité
à l'Esprit Saint
.
18. Pour le Bienheureux
Titus Brandsma, Marie est l'exemple de
toutes les vertus et est ainsi
doublement notre Mère. Sa vie est le
miroir dans lequel nous pouvons
contempler comment nous sommes appelés à
nous unir à Dieu
.
19. Depuis le concile de
Vatican II, nous avons été encouragés à
fonder notre dévotion mariale sur la
Sainte Écriture
. Si, dans le passé, les
auteurs et les prédicateurs du Carmel
ont été trop enclin à se centrer sur des
aspects extraordinaires et miraculeux,
notre tradition recèle aussi d'une
certaine sobriété qui nous permet
d'offrir à nos contemporains une image
de Marie qui soit vivante et fidèle à
l'Écriture. Sainte Thérèse de Lisieux
n'était pas du tout attirée par les
pensées sur la Vierge qui n'étaient pas
conforme à la vérité. Si elle avait pu
faire un sermon sur Marie, elle dit
elle-même qu'elle aurait présentée
proche de nous et imitable
. Elle a livré sa pensée sur
la Vierge dans son poème "Pourquoi je
t'aime ô Marie !"
dans lequel elle contemple
avec amour la vie de Marie telle qu'elle
nous est décrite dans les Écritures.
20. Les aspects
essentiels que nous avons évoqués à
propos de la Vierge Marie au Carmel sont
très importants pour une compréhension
authentique du Scapulaire du Carmel.
B.
Le
Scapulaire du Carmel
21. Pour
redonner vie et sens au Scapulaire du
Carmel, il nous faut considérer celui-ci
à l'intérieur du contexte plus large des
relations du Carmel avec Marie. Ce qui
est important pour nos saints, c'est de
vivre une intimité personnelle avec la
Mère de Dieu et de s'engager à la
prendre comme modèle du disciple du
Christ. Accueillir Marie comme Mère,
Patronne, sœur et modèle peut nous
permettre d'entrer dans une connaissance
intime de Marie et dans une relation
plus profonde avec elle. Ce n'est que
dans cette perspective que le Scapulaire
peut être reçu comme un signe qui
favorise la croissance spirituelle dans
la vie chrétienne.
1.
Les
origines du Scapulaire
22. La recherche
historique sur chacun des aspects du
Scapulaire doit se poursuivre dans nos
deux Ordres. Cependant, indépendamment
des résultats des recherches qui
pourront être menées à l’avenir, nous
pouvons être sûrs de la valeur de cet
ancien symbole, fondé sur une tradition
vénérable
. Les Carmes doivent trouver
une manière de présenter le Scapulaire à
ceux qui sont convaincus de
l'historicité de la vision et à ceux qui
ne trouvent pas que les éléments
historiques soient probants. La vérité
centrale de cette vision est
l'expérience vécue au Carmel : Marie, sa
patronne a protégé et permis la
persévérance du Carmel. Ses prières sont
efficaces pour ouvrir à la vie
éternelle.
2.
Un
sacramental de l'Église et un signe
sacré
23. A
travers les siècles, l’Église
institutionnelle a toujours approuvé le
Scapulaire et cela jusqu’au récent
rituel pour la bénédiction et
l’imposition du Scapulaire de la
Bienheureuse Vierge Marie du Mont Carmel
. Des grâces spirituelles
mais aussi des obligations sont liées au
port du Scapulaire, signe de dévotion à
la Sainte Vierge
. « La dévotion à Marie ne
peut se limiter à des prières et à des
hommages en son honneur en certaines
circonstances, mais doit constituer un
"habit", c'est-à-dire une manière
habituelle et permanente de conduite
chrétienne, tissée de prière et de vie
intérieure, grâce à la pratique
fréquente des Sacrements et l'exercice
concret des œuvres de miséricorde
spirituelle et corporelle. »
24. Les sacramentaux
sont des signes sacrés. Ils ont une
dimension symbolique. Nous avons
l’habitude d’entendre que nos sociétés
souffrent d’une crise du symbolisme
religieux, alors que nous constatons par
ailleurs qu’elles peuvent être fortement
mobilisées par un symbolisme d’ordre
profane. Par exemple, les drapeaux
nationaux ont un impact réel sur de
nombreuses personnes. Les symboles sont
des réalités matérielles ou des images
qui pointent au delà d’elles-mêmes. Leur
sens et leur puissance évocatrice
résident le plus souvent dans leur
pouvoir de nous affecter à plusieurs
niveaux. Ils ne communiquent pas
seulement des informations, mais ils
nous rejoignent dans la sphère des
sentiments. Ils peuvent cependant être
ambiguës : des symboles religieux
peuvent ainsi favoriser des pratiques
magiques si leurs significations
spirituelles et théologiques ne sont
plus suffisamment manifestées. Ils sont
alors réduits à n’être qu’un simple
porte-bonheur.
25. Les symboles ont
besoin d’être continuellement
revivifiés. La vie d’un symbole peut
être divisée en quatre phases. Tout
d’abord, l’expérience d’engendrement qui
fait apparaître le symbole. Pour nous,
elle a consisté à la prise de conscience
de la protection de la Vierge Marie et
de son pouvoir d’intercession pour notre
salut. Dans un deuxième temps, le
symbole est davantage l’objet d’une
réflexion. Le Carmel a surtout compris
le Scapulaire en lien avec Marie comme
Patronne qui veille sur ses Frères, qui,
à leur tour, lui offrent leur service.
Dans cette période de réflexion,
l’accent fut particulièrement mis sur la
bienveillance de la Vierge au delà de la
mort pour notre salut et notre
libération rapide du Purgatoire. On se
trouve dans la troisième phase de la vie
d’un symbole quand son lien avec
l’expérience originelle se distant. Le
symbole est alors ou oublié ou perçu
avec scepticisme. D’autres peuvent aussi
s’y attacher aveuglément dans une
attitude fidéiste qui n’est pas non plus
fidèle aux origines du symbole. On est
alors parfois très proche de la magie. A
ce stade, marqué par une attitude
sceptique ou fidéiste, une
reconstruction réfléchie du symbole est
requise. Cette quatrième étape est une
tâche qui concerne chaque génération.
Nous devons apprécier la place du
Scapulaire au sein de l’ensemble de la
spiritualité carmélitaine en corrélation
étroite avec les principaux thèmes
mariologiques.
26. Une telle entreprise
de réflexion et de reconstruction du
symbole du Scapulaire implique
particulièrement que nous examinions et
que nous fassions nôtre le fait que
Marie soit pour nous une Patronne qui
veille sur nous comme une Mère et une
Sœur. Notre Mère entretient en nous la
vie divine et nous enseigne comment
cheminer vers Dieu. Notre Sœur marche
avec nous au cours du processus de
transformation et nous invite à faire
nôtre sa propre réponse : « Qu’il me
soit fait selon ta Parole ! » (Lc 1, 38)
Mais la réalité de ce Patronage implique
une relation réciproque. Nous
accueillons l’amour de Marie ; nous
sommes aussi appelés à l’imiter et à
honorer sa fidélité à son Fils.
3.
L’habit de
Marie
27. Le Scapulaire est
essentiellement un habit. Ceux qui le
reçoivent sont agrégés ou associés à des
degrés divers au Carmel, Ordre consacré
à la Vierge Marie pour le bien de toute
l’Église
. Nous pouvons approfondir la
valeur de ce don en réfléchissant sur le
sens que possède les vêtement dans
l’Écriture. Un habit est nécessaire pour
nous protéger contre les éléments (cf.
Si 29, 4). C’est une bénédiction de Dieu
(cf. Dt 10, 18 ; Mt 6, 28-30) Il
symbolise toutes les promesses divines
de restauration (cf. Ba 5, 1-4). Nous
devons être ultimement revêtus
d’immortalité (cf. 2 Co 5, 3-4). Mais en
attendant, nous devons être revêtus de
l’homme nouveau (cf. Col 3, 10). Nous
devons en effet revêtir le Christ (cf.
Rm 13, 14). Nous somme aussi appelés à
retenir de notre Règle que nous devons
endosser l’armure de Dieu
. Cette armure est totalement
défensive, la seule arme offensive étant
le glaive de la Parole de Dieu. (cf. Ep
6, 17) Revêtir le Scapulaire nous
rappelle aussi que par le baptême nous
revêtons le Christ. Nous prenons aussi
conscience de notre dignité comme
membres du Carmel de la Vierge Marie et
de notre invulnérabilité lorsque nous
endossons l’armure de Dieu.
28. Pour
apprécier la valeur du Scapulaire, il
est à la fois nécessaire de revenir à
notre tradition et de regarder autour de
nous pour nous familiariser à la
sensibilité de notre monde d’aujourd’hui
et à ses composants culturels. L’habit
de la Vierge est un thème fécond aussi
bien dans la spiritualité des Églises
d’Orient que d’Occident. En Orient, le
voile ou le manteau de Marie est un
signe de protection. En Occident,
revêtir son habit signifie lui
appartenir. Ces deux dimensions sont
abordées conjointement par Sainte
Bénédicte de la Croix – Edith Stein.
Elle parle du « saint habit de la Mère
de Dieu, le brun Scapulaire » et exprime
qu’ « au jour du 16 juillet nous rendons
grâce du fait que Marie nous ait revêtu
des vêtements du salut », « signe
visible de sa maternelle protection. »
Sainte Thérèse de Jésus fait
référence plusieurs fois à « l’habit de
la Vierge »
. Elle prend plaisir à parler
de la manière dont le Père Gracian fut
comme trompé par la Vierge Marie pour
lui donner son habit
, et elle remarque : « Elle
ne manque jamais de favoriser ceux qui
se mettent sous sa protection. »
29. Profondément
consciente que l’habit du Carmel est
celui de Marie, Sainte Thérèse de Jésus
expose les implications concrètes pour
la vie de ses membres : Tous ceux qui
portent ce saint habit sont appelés à la
prière, à la contemplation
et à l’humilité
. Il serait aisé de
multiplier les références faites par les
saints et les auteurs spirituels
carmélitains à l’habit du Carmel
.
30. Notre tradition
affirme avec forte conviction que
l’habit et le Scapulaire n’ont pas
d’effet salvifique en eux-mêmes mais en
ce qu’ils sont l’habit de Marie qui nous
affilie à la famille du Carmel et nous
engage à vivre en conséquence en suivant
son exemple. Il nous faut méditer les
vérités essentielles que sont la
protection dont nous sommes l’objet de
la part de Marie, son intercession à
l’heure de notre mort et au-delà. Nous
devons de notre part avoir envers elle
une attitude filiale et fraternelle qui
exprime que nous sommes vraiment ses
frères et sœurs consacrés à son service
pour la gloire de son Fils. Le
Scapulaire est un signe qui nous
entraîne à vivre de telles relations
avec Marie.
31. Dans
le contexte actuel, Marie nous montre
comment écouter la Parole de Dieu dans
l’Écriture et dans la vie, comment être
ouverts et disponibles à Dieu et se
faire proche des besoins de nos frères
et sœurs dans un monde où la pauvreté –
sous des formes variées – les prive de
leur dignité. Marie nous révèle le
chemin de la femme vers Dieu et elle
demeure à nos côtés comme femme, icône
de la tendresse de Dieu, femme qui a été
confrontée à de nombreuses épreuves pour
accomplir la vocation qu’elle a reçue de
Dieu
. Elle demeure le signe de la
liberté et de la libération pour tous
les opprimés qui crient vers Dieu.
Pour nous-mêmes, le
Scapulaire est une expression de notre
confiance en l’amour de Marie. Il
exprime notre volonté d’être témoins de
notre adoption filiale par le baptême et
d’être ses fils et ses filles. Il révèle
notre désir d’être revêtus de ses
vertus, de son esprit contemplatif et de
la pureté de son cœur. Ainsi revêtus de
la Vierge, nous méditons comme elle la
Parole et nous nous comportons en
disciples de son fils dans notre
engagement à œuvrer pour le Royaume de
Dieu : œuvres de vérité et de vie, de
sainteté et de grâce, de justice,
d’amour et de paix.
32. Si, dans notre
tradition, le sens premier du Scapulaire
consiste à être revêtu par Marie de son
habit, nous avons besoin de garantir que
l’engagement est vraiment compris comme
une investiture. Davantage de réflexion
doit être consentie dans ce domaine.
4.
Le
Scapulaire : un acte d’offrande
33. En
renouvelant la consécration du monde à
Marie au cours de la fête de
l’Annonciation 1984, le pape Jean Paul
II a employé le mot d’ « offrande ». En
d’autres circonstances, il a parlé
d’appartenance à Marie, de consécration,
de service, de se recommander à elle et
de se remettre entre ses mains. Nous
pouvons concevoir cette offrande comme
ce qui caractérise la dimension mariale
du Carmel et comme un appel à la
contemplation et à la prière. Alors que
pour présenter le Scapulaire, parler en
terme de consécration et d’offrande à
Marie peut se révéler fécond, il existe
de nombreuses autres voies possibles
dans l’ensemble du Carmel. Beaucoup
parlent du Scapulaire dans un contexte
d’évangélisation. L’acceptation du
Scapulaire peut être un temps fort pour
la conversion de personnes ou de
communautés. Le Scapulaire a aussi sa
place dans le riche contexte de la piété
populaire. Il a reçu l’approbation du
pape Paul VI dans son exhortation
apostolique sur l’évangélisation,
Evangelii nuntiandi
, et a été recommandé par la
Conférence des évêques d’Amérique Latine
(CELAM) à Puebla en 1979
. Ceux qui portent le
Scapulaire expriment combien ils ne
comptent pas sur eux-mêmes et ont besoin
de l’aide divine qu’ils recherchent en
ce cas par l’intercession de Marie. Ils
tendent ainsi vers elle « qui occupe
dans la Sainte Église la place la plus
élevée au-dessous du Christ et nous est
toute proche. »
5.
Un trésor
de notre famille
34. Il est clair après
ce que nous avons vu que le Scapulaire
est l’un des trésors de notre Famille
carmélitaine. Quand nous parlons du
Scapulaire, nous devrions insister sur
l’appartenance à la grande Famille du
Carmel. Il ne serait pas convenable
d’engager des personnes à recevoir le
Scapulaire sans leur expliquer avec
attention ce qu’ils reçoivent. Puisque
le Scapulaire est un symbole, sa
signification doit être clairement
établie. Nous devons insister en
particulier sur le fait que celui qui le
porte se doit de vivre une relation
authentique avec Marie tout en espérant
des faveurs de sa part. Si nous devons
être revêtus de l’habit de la Vierge,
nous devons aussi nous efforcer d’être
revêtus de ses vertus. Le Scapulaire est
un des moyens dont nous disposons pour
diriger les personnes vers Marie et par
elle vers son Fils.
C.
CONCLUSION
35. Alors que le Carmel
célèbre le Scapulaire en cette année,
c’est l’occasion pour nous tous de
réfléchir à nouveau sur ce don et sur sa
signification. Le Carmel se caractérise
par un riche pluralisme ce qui rend
possible des expressions différenciées
de notre patrimoine marial. Tous les
membres de la Famille du Carmel ont à
relever ce défi, et recevront sûrement
pour cela le don de l’Esprit, d’inculturer
le charisme et le patrimoine du Carmel.
Nous ne pouvons que demander à nos
Frères, aux communautés de nos Sœurs
moniales et aussi aux membres de nos
Ordres séculiers de penser dans la
prière et de manière créatrice à ce don
du Scapulaire. Nous devons surtout
rechercher à relier le Scapulaire au
patrimoine marial que nous avons reçu et
à notre service contemplatif et actif de
l’Église.
36. Que la Vierge Marie,
notre Patronne, notre Mère et notre
Sœur, nous enveloppe tous du manteau de
sa protection spéciale afin que, revêtus
de son habit, nous puissions être
conduits sur la sainte montagne, le
Christ notre Seigneur dans la dépendance
duquel nous vivons.
16 mai 2001, Fête de
Saint Simon Stock, Aylesford,
Angleterre.
Joseph
Chalmers O. Carm,
Prior General // Camilo Maccise OCD,
Superior General