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89° Capitulum Generale Ordinis Carmelitarum
Discalceatorum
Avila 28 avril - 18 mai 2003
Documents
LES GRANDES LIGNES DE
LA SPIRITUALITÉ THÉRÉSIENNE
P.Tomàs Alvarez, ocd.
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Avant tout merci de m'avoir invité à partager avec vous ces moments de
réflexion précapitulaire. J'adresse au Seigneur tous mes meilleurs voeux
pour le succès du Chapitre que vous tenez dans la ville de la Sainte.
Le sujet proposé à ma réflexion par le P.Général porte sur la spiritualité thérésienne. Nous le retrouvons donc une fois de plus. Bien conscients du fait qu'au fond il s'agit seulement de rappeler ce que vous savez, ce que nous savons tous, pour l'avoir si souvent repensé, même dans les ambiances capitulaires. Mais disons que, dans notre cas, ce "rappel" retrouve sa portée biblique. nous rappelons quelque chose qui appartient à l'histoire de notre salut: Historia Salutis. La consigne biblique est donc valable pour nous: "Rappelle-toi, Israël. Rappelle-toi le chemin que le seigneur ton Dieu t'a fait parcourir pendant ces quarante années dans le désert...Prête attention, garde-toi bien d'oublier ces événements...Qu'ils ne quittent pas ta mémoire tout au long de ta vie" (Dt, 4,9; 6,12; 8,2; 16,12...) Quant à nous, si nous "rappelons", ce n'est pas seulement pour
réveiller notre mémoire historique, mais pour dire notre reconnaissance au
passé, vivre le présent, et préparer le futur. Ceci dans un esprit de
fidélité et d'espérance. Par "spiritualité thérésienne", je n'entends donc pas ici un exposé
spirituel plus ou moins dense, mais la vie qui nous vient de la Sainte et
que nous partageons avec elle; c'est-à-dire un courant de vie qui coule à
l'intérieur du courant évangélique de l'Eglise et à l'intérieur du Carmel,
un courant qui, après avoir pris historiquement sa source dans la personne
de la Sainte, arrive jusqu'à nous au bout de quatre siècles, afin que nous
en vivions et l'enrichissions encore au coeur de l'Eglise, face au Carmel
de demain. Naturellement, ce courant de vie s'alimente à certaines
expériences plus ou moins incarnées dans nos grands modèles d'hier et d'aujourd'hui;
il prend appui sur l'idéal et la doctrine des saints; il s'encourage de
constants désirs de rénovation, comme il est essentiel à tout organisme
vivant et à tout mouvement vital. Le point de départ. Au point de départ de notre spiritualité thérésienne -toujours à l'intérieur
de l'Eglise- nous trouvons le fait d'expérience religieuse profonde
vécu par la Sainte. Et nous naissons, comme groupe religieux dans le
cadre de l'Eglise, de l'expérience religieuse vécue par nos deux Saints,
Thérèse de Jésus et Jean de la Croix. Celle de Thérèse - la seule qui va
nous retenir pour le moment- a été racontée et affirmée par elle-même dans
le Livre de sa Vie. Dans ce texte, elle rappelle d'abord sa
propre histoire personnelle du salut, avec sa vocation, son combat, sa
conversion, sa complète "catarsis" du coeur...bref, tout le processus qui
devait culminer dans une grâce débordant de sa personne pour se déverser
sur tout le petit groupe des pionnières qui se retrouvent à San José,
avant de se multiplier rapidement, du vivant même de la Sainte.
Heureusement pour nous, cette grâce initiale n'allait pas se limiter à se répandre et se préciser dans ce qui nous est rapporté par ce premier livre. La Sainte en témoigne elle-même et sur un ton péremptoire, au début des chapitres où elle relate la fondation du Carmel de San José. Là, elle se montre bien consciente du fait que le don des grâces reçues par elle doit déboucher sur une grâce de groupe. Retrouvons plutôt ses paroles textuelles: "Un jour où j'avais communié, le Seigneur me commanda vivement d'y
travailler de toutes mes forces (à la fondation). Il me promit que le
monastère devait se faire sans aucun doute,parce que Dieu y serait très
bien servi,et me dit de le consacrer à saint Joseph. Celui-ci garderait
l'une de nos portes, Notre-Dame garderait l'autre...Il me dit encore que
ce couvent serait une étoile resplendissante, et que malgré le relâchement
des Ordres religieux, je devais croire que Dieu n'y serait pas mal servi;
qu'adviendrait-il du monde, s'il n'y avait des religieux ? Le Seigneur me
chargea de communiquer à mon confesseur ce qu'il m'ordonnait" (Vida,
32,11). Paroles remplies d'émotion, qui non seulement constituent "l'acte de
naissance" de notre groupe, mais qui témoignent du moment où Thérèse se
vit conférer son charisme de fondatrice, comme une pure grâce qui
dépassait ses propres possibilités humaines. Son charisme est une grâce
qui lui vient d'en-haut comme une irruption prophétique, comme un "commandement"
du Seigneur: "Il me commanda vivement", commence le texte qui va se
terminer sur "ce qu'il m'ordonnait". Et ce commandement sera répété "bien
des fois" ("A bien des reprises, le Seigneur revint me parler sur ce sujet":n.12).
Après quoi, dans un second moment, il prendra appui sur l'assistance
maternelle de la Vierge Notre-Dame (33, 14). Et dans un troisième temps,
nous aurons la promesse de "grandes choses", quand lui sera annoncée sa
mission de fondatrice des Déchaux (Fondations, 1, 8), et au moment où.
ayant découvert Fr.Jean de la Croix pour entreprendre la fondation
masculine, elle se l'associe, elle le forme et l'aide à s'engager dans le
style de vie adopté pour ses Carmels. Ce qui nous est démontré dans ces textes thérésiens, c'est la
continuité qui s'affirme chez Thérèse, entre son expérience de vie
personnelle et mystique, et la grâce initiale reçue par elle, d'abord pour
son groupe de Carmélites Déchaussées, ensuite pour Fr.Jean de la Croix et
les Carmes Déchaux. Il nous importe donc de retrouver les éléments de ce
fait de grâce destinés à se transmettre en héritage à tous ceux qui
doivent -qui devons- les partager. Les contenus de l'expérience initiale de la Sainte Fondatrice
Toute expérience religieuse entraîne normalement - soit implicitement,soit explicitement - une expérience de Dieu. Or il est certain qu'une expérience de Dieu authentique ne peut se produire sans une expérience nouvelle du côté des hommes. C'est bien ce qui arrive dans ce que nous avons appelé "expérience religieuse profonde" chez notre Sainte. Mais tout d'abord, avant d'aborder cette composante humaine ("le style
de vie fraternelle que nous avons ensemble"), commençons par la composante
théologale: son expérience de Dieu. Nous nous y arrêterons uniquement dans
la mesure où cette expérience théologale devient déterminante ou
caractéristique de la spiritualité thérésienne qui nous est transmise par
la Sainte. 1° Son expérience de Dieu. Pour un mystique quel qu'il soit, pour une mystique aussi réaliste que Thérèse, le mystère de Dieu est un abîme d'attraction. Un abîme fascinant. Pour l'homme, Dieu est "pura fascinatio", disait St Augustin. Et pour Thérèse à peine convertie, la première expérience profonde consiste, d'après ses propres termes, dans "un sentiment de la présence de Dieu, de telle façon qu'il m'était impossible de douter qu'il fût en moi ou que je fusse tout abîmée ("engolfada") en lui"(Vida 10.1). La nouvelle idée ou image de Dieu qui naît d'une telle expérience est décisive. Image nouvelle qui libère Thérèse de la théologie et de la catéchèse de son temps. Nous retrouvons encore un exposé de cette première expérience profonde dans un texte bref mais révélateur, aux touches remarquables. C'est dans les premières pages de son récit. Reprenons-le: "J'ai souvent pensé avec émerveillement à la grande bonté de Dieu; mon
âme s'est délectée à considérer sa grande munificence et sa miséricorde.
Qu'il soit béni pour tout, car j'ai clairement vu qu'il n'a jamais manqué
de me payer, même en cette vie, toute bonne aspiration. Pour misérables et
imparfaites que fussent mes actions, ce mien Seigneur les amendait peu à
peu, il les perfectionnait, leur donnait de la valeur, et il cachait
immédiatement mes fautes et mes péchés. Sa Majesté permet que même les
yeux qui les ont vus s'aveuglent, et il les efface de leur mémoire. Dieu
dore les fautes; il fait resplendir une vertu que le Seigneur lui-même a
mise en moi, en me faisant, à peu de chose près, violence pour que je l'accepte"
(Vida 4,10). On n'a pas l'impression que cette image d'un Dieu qui est bonté,
magnificence, miséricorde, toujours intéressé et engagé avec Thérèse dans
les choses qui la concernent, ait été prise dans la théologie, la
catéchèse ou la pastorale de l'époque. Elle dérive plutôt directement de
l'expérience du mystère de Dieu, d'une découverte de sa présence dans la
vie humaine. Avec d'ailleurs deux points de référence, deux moments
culminants dans la vie de la Sainte: - Dans un premier moment, elle découvre avec étonnement le Dieu intérieur. Dieu est en elle, et pas comme une sorte de complément qu'on pourrait appeler "grâce sanctifiante", mais comme impliqué lui-même dans la vie concrète. Thérèse en parle avec émotion, comme d'un événement déterminant pour sa propre histoire du salut: "J'ignorais, au début, que Dieu est lui-même en toutes choses.." ceci jusqu'au jour où sa présence s'est affirmée à elle de manière irrécusable, et qu'elle a saisi "comment il communique avec nous; et ceci me consola fort" (Vida 18. 15). Dieu et l'âme sont comme l'éponge et l'eau: "C'est comme quand une éponge est plongée dans l'eau et en reste gonflée; ainsi me semblait-il sentir mon âme se remplir de cette divinité" (Rel 18,1, et 40). - Vient un second moment, non plus ponctuel mais prolongé à travers ses
années de fondatrice, où Thérèse découvre par expérience comment Dieu
intervient de manière active et réelle dans la vie et dans les tâches des
hommes, comme par exemple dans ses propres initiatives de fondatrice.
Effectivement, pour qui ne tient pas compte de cette expérience d'un Dieu
présent dans l'histoire des hommes, le "Livre des Fondations" devient tout
simplement inintelligible; or c'est précisément lui qui nous rapporte les
commencements de notre famille religieuse. D'où un nouveau détail à
souligner: l'expérience que Thérèse fait de Dieu et de son mystère n'est
pas purement intimiste, elle est explosive, criante. Elle déborde le champ
du privé et du secret, pour se faire témoignage prophétique. Aussi Thérèse
témoigne-t-elle par écrit, non seulement de l'existence, mais encore de l'assistance
et de l'action mystérieuse de Dieu dans le tissu de l'histoire humaine. Un
protagoniste secret dans l'histoire des hommes. Il est clair que cette expérience dont témoigne Thérèse se réalise dans
un monde et dans un contexte culturel essentiellement théocratiques, donc
bien distincts et bien distants de notre monde et de notre culture tout
imprégnée de cet humanisme autosuffisant qui conduit, non seulement à l'incroyance,
mais assez facilement à l'expulsion du facteur Dieu, aussi bien dans notre
lecture du cosmos que dans la construction de notre histoire. Mais c'est précisément ici, où l'expérience et le témoignage de la Sainte reviennent influencer notre spiritualité pour aujourd'hui, en lui imprimant un caractère théologal bien typique. Dans une culture comme la nôtre, tellement portée à la margination de Dieu, que ce soit dans le domaine cosmique, social ou historique, la parole de la Sainte retentit pour nous demander d'interpréter et surtout de réaliser notre vie dans sa dimension théologale. Elle nous interpelle tout simplement, nous chrétiens et Carmes du XXIème siècle, sur le sens profond de la vie que nous vivons. Notre mode de vie est-il inclusif de Dieu, oui ou non ? Sommes-nous à même d'en témoigner réellement face au monde et à la culture de notre temps, oui ou non ? Et notre témoignage passe-t-il à travers des paroles plus ou moins creuses, ou bien savons-nous témoigner sur la base de notre expérience religieuse ? Rendre témoignage à l'existence de Dieu à partir de l'expérience
caractéristique de nos Saints: Thérèse de Jésus, Jean de la Croix, Thérèse
de l'E.J., Edith...comment ceci pourrait-il cesser de nous interpeller
dans notre existence même, comme groupe religieux si fort marqué par eux ?
2° L'expérience christologique. L'expérience religieuse vécue par la Sainte est une expérience
chrétienne: expérience de Dieu en Christ. Avec référence à l'Humanité
du Seigneur, on pourrait dire: par définition. Une telle expérience s'alimente
avant tout à un retour constant au Christ historique de l'Evangile, qui
est maintenant le Christ glorieux. Avec toute une histoire des
réalisations christologiques qui se prolongent durant la vie de Thérèse.
C'est à tel point que tous les événements "néo-évangéliques" rapportés
dans la biographie ne sont plus simplement des épisodes divers et isolés:
Ils entrent vraiment dans la trame de la vie de Thérèse; l'expérience
mystique qu'elle fait de "Lui" devient histoire et biographie pour elle.
Sur le plan de l'expérience, on voit comment histoire et mystique, non
seulement s'entrecroisent, mais se fondent. Dans la dernière étape de sa
vie - son temps de fondatrice-, elle-même serait bien incapable de relater
la petite aventure des fondations sans y mêler continuellement la présence,
l'intervention, la parole qui vient de Lui: "Attends et tu verras"; "Le
Seigneur m'a dit"; "Celle-là te convient"; "Maintenant tiens bon"; "C'est
moi"; "C'est moi-même".... De fait, dans la vie de la Sainte, il y a un moment qualifié pour l'entrée
dans l'orbite -disons: dans le mystère- du Christ Jésus. C'est le moment
auquel Thérèse, tout comme St Jean de la Croix, fait allusion par l'emploi
du mot "déjà" (le monosyllabe "ya", difficile à bien cerner) pour rappeler
ce qui est "déjà" arrivé comme définitif dans sa vie. C'est le "Je vis
déjà hors de moi"; ou chez le Saint: "Je ne vis déjà plus en moi"; ce que
Thérèse reprend dans son poème: "je me suis déjà livrée, j'ai tout donné".
Elle peut d'ailleurs s'appuyer sur la parole entendue: "N'aie pas peur,
personne ne pourra plus t'arracher à moi". Nous n'analyserons pas davantage son expérience christologique pour l'instant,
mais nous avons à découvrir ce Jésus évangélique qu'elle voudrait nous
transmettre, à nous qui vivons de son charisme. Pour Thérèse, Jésus est le
"Livre vivant", le Maître intérieur, la Parole de Dieu, le Seigneur, le
Modèle de vie ("Dechado", suivant un mot qu'elle affectionne). Jésus est
"la Vérité", il est "la Beauté" ("O Beauté qui surpassez..")."A voir le
Christ, son immense beauté demeura imprimée en moi", pourra-t-elle s'exclamer.
Mais il est aussi le "C'est Moi" évangélique qui expulse toutes les
craintes en assurant une sécurité définitive: Il est l'Eau vive et la
source d'eau vive. Il est le Christ de l'Amour, il est l'Epoux, il est
l'Ami: "l'Ami véritable qui ne manque jamais"... En d'autres écoles, ou en d'autres courants de la spiritualité
chrétienne, il est souvent possible de préciser quelle facette du mystère
de Jésus s'impose à l'attention: on s'inspire de Jésus "pauvre", ou "prêtre",
ou "crucifié", ou "prédicateur", etc... Chez notre Sainte, c'est le
mystère même de son Humanité, donc non seulement son histoire évangélique,
mais son histoire pascale, qui se prolonge dans sa personne et dans sa
vie, dans la vie de quiconque veut suivre Jésus. Voilà bien ce qui rend
possible la rencontre avec lui dans le tissu vital de notre existence.
Voilà pourquoi il devient possible à Thérèse, et presque inévitable, de le
traiter comme un ami dans sa vie d'oraison. A partir de quoi elle nous
proposera sa leçon d'oraison comme celle d'une authentique affaire d'amitié,
dans la certitude que prier, c'est correspondre à l'amour que lui-même
nous assure. Et à partir de l'oraison, la même attitude voudra envahir
toute la vie. Pour Thérèse, la vie chrétienne consiste avant tout à actualiser la relation personnelle avec le Christ Jésus. Etre chrétien, ce sera développer ce processus relationnel, tout en travaillant à une vraie configuration à lui. Et ceci culminera dans une identification au "Serviteur de Yahveh", surtout dans le service des autres. Thérèse nous le proposera explicitement au dernier chapitre des Septièmes Demeures: "Savez-vous en quoi consiste: être vraiment spirituelles? (= être vraiment Carmélites?) - C'est se faire esclaves de Dieu, être marquées de son fer qui est celui de la croix, de telle sorte qu'il puisse vous vendre comme esclaves de tout le monde, comme il 'a été lui-même". Quelques lignes auparavant, elle a livré la consigne où elle condense en quelques mots tout simples la spiritualité christologique qu'elle prétend nous transmettre: "Fixez les yeux sur le Crucifié, et tout vous deviendra peu de chose". Et nous savons comme elle-même se plaisait à répéter: "Puissent mes yeux te voir, O bon et doux Jésus !" Aussi insiste-elle de façon presque surprenante sur le devoir de "le regarder". Au débutant, elle demande de "regarder celui qui le regarde". Pour les lecteurs du Chemin, elle y revient: "Regardez-le!..Je ne vous demande qu'une chose, le regarder". En conséquence, elle insistera jusqu'au bout - et ceci, à l'encontre de certains courants de son temps - pour démontrer que, même sur les grands sommets de la vie mystique, la contemplation demeure impensable, sans une référence à l'Humanité du Seigneur. Impensable donc aussi de vivre la spiritualité thérésienne sans nous
sentir marqués par l'expérience que Thérèse de Jésus et Jean de la Croix
on faite de cette même Humanité.... 3° Vie mariale: de son expérience mariale à notre spiritualité
carmélitaine. Aux expériences théologale et christologique de la
Sainte, nous ajoutons son expérience mariale. Son expérience christologique était une expérience du Jésus évangélique,
en même temps que du Jésus pascal, dans la vie personnelle de Thérèse. La
même chose se produit envers Marie. Son expérience est celle de la Vierge
de l'Evangile qui écoute la Parole et la pratique; mais c'est en même
temps l'expérience d'une présence mariale dans la vie de la Sainte et du
groupe qui se met à sa suite. Disons qu'il s'agit d'une expérience
étroitement unie à sa vocation de Carmélite et à son charisme de
Fondatrice. Pour la Sainte, la chose est claire et caractéristique: elle a bien
conscience d'étre Carmélite par référence à la Vierge Marie. Et que nous,
ses fils et ses filles, nous sommes du Carmel parce que nous appartenons à
une famille consacrée à la Vierge. Nous sommes la famille de la Vierge
Marie du Mont-Carmel, nous portons l'habit de la Vierge, nous suivons la
Règle de la Vierge, nous vivons dans des maisons de la Vierge. D'où une
conscience d'appartenance mariale que Thérèse exprime dans profession de
vie carmélitaine qui est bien d'elle: "NOUS VENONS DE CETTE MAISON",
affirme-t-elle. Dans le cadre de cette rencontre internationale, permettez-moi de
souligner, dans le contexte historique et culturel de la Sainte, la force
sémantique de cette audace à nous définir ainsi. D'après elle, nous ne
sommes pas seulement, nous les Carmes, un Ordre religieux; nous sommes une
"caste" - une caste dont les ancêtres sont les prophètes bibliques (notre
père Elie, est-il dit aux sixièmes Demeures), et dont l'origine
généalogique remonte à la Vierge Marie, "notre Mère", "notre Maîtresse et
Patronne". Il vaut la peine de relire tout ce texte de la Sainte, tel qu'il
est écrit aux 5èmes Demeures de Château intérieur, quand la Sainte parle
incidemment de la vocation contemplative et mystique de ses lecteurs du
Carmel: "Telle fut notre origine. Nous descendons de cette caste, celle de nos
saints Pères du Mont-Carmel qui, dans une si grande solitude et un si
profond mépris du monde recherchaient ce trésor...cette perle précieuse
dont nous parlons.."(V Dem,1,2). Affirmation qui sera reprise à la fin du
livre des Fondations, où Thérèse rappellera l'érection officielle des
Déchaux au Chapitre d'Alcala, peu de temps avant sa mort. "Fixez toujours
les yeux sur la caste dont nous venons, celle de ces saints prophètes; que
de saints nous avons !.."(Fond.29,33). En commençant, je vous rappelais que, "dans l'expérience religieuse
profonde de la Sainte", il y avait aussi la composante d'une expérience
mariale. Mais ce n'est pas le moment de nous perdre maintenant dans une
évocation de ce rosaire d'expériences thérésiennes à travers le mystère de
Marie. Ce qu'il nous faut rappeler, c'est que la "mariophanie" la plus
marquante et la plus impressionnante pour Thérèse nous est rappelée par
elle-même comme intimement liée à sa vocation de fondatrice chez nous.
Aussi sera-t-elle située aux origines de la nouvelle famille du Carmel. Je
vous renvoie, pour la lecture, à ce passage délicieux du chapitre 33ème
de la Vida ( et cf son complément dans les dernières pages du livre: ch.
36,24 ; 39,26. Voir aussi dans la "Relation" les passages: 14,15, 25,
30...). Je vous rappelle simplement une paire de détails, d'ailleurs bien
connus de tous. Le premier se trouve, de façon surprenante, dans les
premières pages que la Sainte écrit pour son petit groupe de pionnières de
San José, là où elle veut les aider à prendre position contre la misogynie
ambiante, et leur inculquer la valeur ecclésiale de leur vie de Carmélites.
Elle leur adresse donc sa célèbre "apologie de la femme", en se basant sur
la condition féminine qu'elle ont en partage avec la Vierge. Elle s'adresse
à Jésus, pour en appeler à lui contre les juges de la terre, "qui sont
tous des hommes": "Seigneur de mon âme, vous n'avez pas pris les femmes en
horreur, vous, quand vous cheminiez par le monde. Vous les avez toujours
traitées avec une grande piété, et vous avez trouvé en elles autant
d'amour, et certainement plus de foi que chez les hommes. Et puis il y
avait votre très sainte Mère, sur les mérites de laquelle nous nous
appuyons, et dont nous portons l'habit" (Chemin Esc.) Vous savez que,
malgré l'importance mariale et carmélitaine de ce passage, le censeur (qui
n'était pas Carme) tint à l'éliminer du Chemin. Mais le texte marial carmélitain le plus spécifique de Thérèse sera
peut-être celui qui veut nous inculquer le sens de notre filiation mariale:
"Louez Dieu, mes filles, d'être vraiment les filles de cette Mère (dont,
vous comme moi, nous protons indignement l'habit). Vous n'avez donc pas
sujet de rougir de ma misère, puisque vous avez une si bonne Mère.
Imitez-la; considérez quelle doit être la grandeur de cette Dame et le
bonheur de l'avoir pour Patronne, puisque mes péchés et le fait que je
sois celle que je suis n'ont nullement discrédité ce saint Ordre" (III Dem,3,1-3).
Je vous ai dit que l'expérience christologique de la Sainte culmine
dans sa doctrine sur notre configuration à Jésus. Or sa ligne mariale va
dans le même sens: la Vierge Marie est "Mère, Dame et Patronne", mais il
nous importe de "lui ressembler". "Imitons un peu, mes filles, la grande
humilité de la Vierge très sainte dont nous portons l'habit, nous qui
devrions être confuses de nous dire ses religieuses; car pour beaucoup que
nous pensions nous humilier, nous sommes bien loin d'être les filles d'une
telle Mère et les épouses d'un tel Epoux" (Chemin 13,13). 4° Son sens de l'Eglise Thérèse a également une très forte expérience ecclésiale, et celle-ci
affecte le charisme qu'elle nous transmet. Elle pourrait se définir en
deux mots: expérience douloureuse et expérience filiale
du peuple de Dieu en marche. Douloureuse, de par sa condition de femme, donc supposée ignorante et
hors circuit; - par sa profession de moniale claustrée elle est marginale,
par sa vie mystique elle est constamment suspectée - comme lectrice elle
se voit privée, en un moment vital, de sa petite réserve de livres
spirituels, sous le coup d'un décret inquisitorial: "je l'ai senti très
fort", peut-elle noter (Vida 26,5). - dans sa mission de fondatrice, elle
est dénoncée pour avoir agi contrairement aux décisions de Trente et
contre les injonctions de St Paul sur "la réclusion des femmes" (R.19) -
dans son expérience mystique, elle se voit obligée au geste dégoutant et
humiliant de "la figue", puis amenée à comparaître devant l'Inquisition de
Séville. - comme écrivain, elle est encore humiliée à voir sequestrer le
livre de la Vie ("mon âme" dira-t-elle) apparemment irrécupérable.
Telle est la litanie du chapitre douloureux. Pour ce qui est du "filial", nous avons en revanche sa réaction et son attitude constante d'adhésion amoureuse à "la sainte mère Eglise catholique romaine", comme elle l'appelle. Avec sa déclaration de soumission absolue de toute sa vie mystique à "ce que retient l'Eglise": donc soummission illimitée de son charisme mystique à l'institution hiérarchique (je vous renvoie pour la lecture au chap. 25,12 de la Vida). Pour l'Eglise, ou pour une vérité de l'Eglise, Thérèse est toujours prête à donner sa vie. Dans un langage hyperbolique, elle en arrive à écrire que "plutôt que de paraître m'élever contre la moindre des cérémonies de l'Eglise, pour Elle ou pour n'importe laquelle des vérités des saintes Ecritures, j'étais prête à mourir mille morts" (Vida 33,5). Cette dernière affirmation hyperbolique ayant été écrite dans le
contexte de préparation de la fondation de San José, on peut la considérer
comme étroitement liée à son double charisme, de mystique et de
fondatrice. C'est ce dernier aspect qui nous intéresse ici. La première page du Chemin est caractéristique, avec ce cri qu'elle
fait entendre: "Le monde est en feu"... et nous, que faisons-nous ? On ne
peut qu'être frappé par l'attention accordée par la Sainte aux "grandes
nécessités de l'Eglise", aux signes des temps (les "misères de la France",
disons: de l'Europe), à la rupture de l'unité dans la "chrétienté", à
l'immense tableau d'une Amérique qui n'est pas encore chrétienne, aux
catastrophes occasionnées par la guerre, etc...toutes choses déterminantes
pour le sens ecclésial qu'elle s'appliquera à nous transmettre.
La rupture de l'unité dans l'Eglise de son temps a marqué les origines
de sa fondation de San José. De même, le panorama de l'Amérique en voie de
découverte, coïncidant avec la première expansion du Carmel au-delà des
murailles d'Avila et l'ouverture de Duruelo, ne pouvait que marquer son
idéal missionnaire. De son sens mystique et historique de l'Eglise, Thérèse nous lègue
aujourd'hui des éléments de toute actualité. Ceci, non seulement dans la
ligne d'un service missionnaire, mais dans l'intention de stimuler notre
amour filial envers la "Mère Eglise", notre adhésion à sa présence et à
son oeuvre évangélisatrice, notre communion à ses épreuves, ses
humiliations, ses souffrances, tout en tenant compte du contexte épocal et
culturel qui est le nôtre et qui n'est guère à comparer au status de l'Eglise
au temps de la Sainte. N'est-il pas clair que son expérience globale et
presque martyrisée voudrait orienter notre sens ecclésial pour aujourd'hui,
face au présent et à l'avenir de notre sainte Eglise ? L'humanisme dans l'expérience thérésienne Je vous disais en commençant que toute expérience religieuse profonde
implique, en même temps qu'une expérience du mystère de Dieu, une nouvelle
expérience de l'humain. Ainsi en est-il pour les prophètes bibliques:
Moïse, Elie, etc...et pour Jésus lui-même selon les deux versants de sa
vie: attention et obéissance au Père, attention et service aux pauvres.
Dans le cas de la Sainte, on retrouve clairement les deux mêmes pôles, et dans l'expérience et dans l'enseignement. On pourrait les désigner, au moins imparfaitement, par les deux mots : mystique et humanisme. Et les deux auront leur projection sur la spiritualité que nous partageons avec la Sainte. En effet, le théologal christologique est déterminant de l'anthropologique sociologique dans la vie religieuse qu'elle nous propose. Le mystico-théologal détermine ici l'humaniste. Il est symptomatique de voir comment la Sainte, quand elle se propose
de fonder Duruelo, prend avec elle Fr.Jean de la Croix et l'emmène de
Médina à Valladolid, non pas pour lui inculquer un sens théologal où il
est déjà passé maître, mais bien pour lui apprendre, selon ses paroles
textuelles "le style de vie fraternelle et de récréation que nous avons
ensemble". (Si nous prenons le texte: "Commes nous passâmes quelques jours
sans clôture...cela me permit d'informer le P.Jean de la Croix de notre
mode de vie, afin qu'il connaisse bien toutes choses (en vue de Duruelo),
nos mortifications aussi bien que le style de vie fraternelle et de
récréation que nous avons en commun...Il était si bon que j'avais, moi,
bien plus à apprendre de lui qu'il n'avait à apprendre de moi; mais je
n'en fis rien, occupée seulement à l'instruire des façons des Soeurs" (Fond,
13,5). On voit comment le P.Jean lui-même (notre pionnier) est entré dans
l'école du thérésianisme. Toujours est-il que l'intéressant à retenir, c'est qu'à ce moment,
alors que la Sainte n'a encore fondé que trois Carmels et aucun pour les
Déchaux, elle est déjà consciente d'avoir inauguré un "style" de vie
religieuse, et se montre intéressée à pouvoir transmettre ce style à son
groupe naissant de Frères. Un lecteur assidu de la Sainte se serait probablement attendu à la voir,
au moment de définir ce style nouveau, insister en premier lieu sur une
composante nettement contemplative. Qu'elle ait écrit: "style d'oraison,
de vie fraternelle et de récréation". Or le fait est qu'il n'en est rien.
A l'égard de Fr.Jean, elle omet même (au moins pour commencer) la
composante théologale, pour définir son nouveau style sur la base de ses
composantes humaines:" fraternité et récréation", à quoi s'ajoute une
troisième donnée bien typique de l'humanisme thérésien: l'importance de la
culture. Par souci de fidélité à la Sainte, je me limiterai donc à ces trois
point, pour les commenter brièvement: 1° Style de vie fraternelle C'est déjà par lui qu'avait commencé le Chemin de perfection: La première des trois vertus que l'auteur propose aux lectrices de son livre, c'est "l'amour des unes pour les autres"."Dans cette maison, où il n'y a pas plus de treize religieuses, et où ce nombre ne doit pas être dépassé, toutes doivent être amies, toutes doivent s'aimer, toutes doivent s'entraider" (4,7). C'est un retour bien clair à la consigne évangélique de l'amour comme norme première du code religieux sur la vie commune. Afin de rendre possible ce régime d'amitié, Thérèse limite
catégoriquement le nombre des candidates à admettre: des 180 de sa
communauté de l'Incarnation, elle descend à 13 pour San José. Quand elle
passera dans ses couvents, on la verra supprimer tous les titres de
"Dona", et mettre fin aux différences sociales dans les appellations,
entre celles de la noblesse et celles du peuple. "Toutes doivent être
égales" (27,6). "La table des services commencera par la Mère Prieure" (Const.7,1).
"Que la Prieure mérite d'être aimée" (Const. 11,29). Quand la Sainte fait
la connaissance de Fr.Jean de la Croix, c'est avant l'entrée de Soeur Anne.
Elle ne s'est donc pas encore heurtée à la tentation de faire des
distinctions parmi les Soeurs, chose qui deviendra inévitable plus tard,
lorsqu'on verra se présenter des jeunes filles excellentes mais
analphabètes. A celles-ci, Thérèse accordera souvent une attention
spéciale, leur enseignant elle-même la lecture et l'écriture. Mais le plus remarquable de ce nouveau style de vie fraternelle reste
peut-être l'ouverture au dialogue et les possibilités de communication que
Thérèse introduit dans son groupe.Nous avons un indice très fort à ce
sujet, entre bien d'autres, dans son dialogue épistolaire, qui élargit l'espace
des relations fraternelles intracommunautaires et des relations entre
communautés. On a noté avec justesse que, dans la première partie de la
vie carmélitaine de la Sainte (ses 27 années à l'Incarnation), nous n'avons
aucune trace de quelque dialogue épistolaire entre la communauté de l'Incarnation
et les communautés de Piedrahita ou de Fontiveros: trois communautés très
nombreuses cependant, et toutes trois dans le petit triangle du diocèse d'Avila.
Eh bien, en inaugurant un nouveau style de vie -si bien centré pourtant
sur la contemplation et si bien enfermé dans ses clôtures-, la Sainte a
développé tout un réseau de communications, malgré les difficultés du
temps, entre les Carmels de la Castille, de la Manche et de l'Andalousie.
On a même l'impression de la voir elle-même à la tête de ce réseau (on
dirait aujourd'hui: cette agence) de communications. Le courrier, les
poésies échangées à l'occasion des fêtes, les nouvelles, les envois de
cadeaux et de surprises, l'aide économique mutuelle, etc...devaient créer
un sens authentique de la fraternité et un esprit de famille. "Si nous
portons toutes le même habit, c'est pour que nous sachions nous aider les
unes les autres, puisque ce qui est à l'une est à toutes", écrit-elle à la
communauté de Valladolid, quand celle-ci a besoin de 200 ducats pour
financer le travail de ceux qui traitent à Rome la cause des Déchaux (en
1579; lettre 295,4). Il est évident qu'entre son temps et le nôtre, nous avons à faire un
grand saut quantitatif et qualitatif en matière de moyens de communication,
mais la consigne thérésienne sur la vie fraternelle reste valide et nous
interpelle toujours. Ce qui nous intéresse n'est pas le souvenir
épisodique; c'est l'esprit qui nous anime, c'est le "style". 2° Style de...récréation A quoi se référait exactement la Sainte, quand elle parlait à Fr.Jean de la Croix d'un style de récréation dans le champ de la vie religieuse ? Quand elle le lui présentait comme un élément intégrant de cette vie carmélitaine qu'elle lui proposait expressément pour Duruelo ? Je ne crois pas que, dans cette circonstance précise, on puisse considérer la chose comme un simple correctif discret pour répondre à l'attrait cartusien du jeune Fr.Jean. Je ne crois pas non plus que la Sainte se limite à penser (même si elle
y pense), aux deux heures de récréation quotidienne (matin et soir) qu'elle
a introduites chez elle, et qui seront codifiées plus tard dans les
Constitutions de San José, à côté des deux heures d'oraison (également
matin et soir). Pour elle, ces deux heures d'échange et de détente avaient
pour intention d'encourager la mise en pratique de la consigne sur la vie
fraternelle, et d'inviter à "prendre un peu de repos, afin de pouvoir
porter la rigueur de la Règle", comme l'explique encore la Sainte (Fond.13,
15). Et notons que ces deux heures de récréation sont retenues dans le
schéma des Constitutions de Duruelo, qui sont calquées sur les
Constitutions thérésiennes. Bien au-delà du détail sur les deux heures, ce que la Sainte a
introduit et qu'elle veut maintenant souligner, c'est certainement un
aspect festif de sa conception même de la vie religieuse. Ici, oui,elle
pourrait bien offrir un correctif au hiératisme médiéval toujours
persistant autour d'elle Dans la vie religieuse, Thérèse se présente comme un apôtre de la joie.
Elle ne veut pas de "saints encapuchonnés" - même durant les temps d'oraison
(cf.V Dem.3, 11). Elle le dira à ses pionnières, en conclusion du Chemin,
dans un passage mémorable: "Donc, mes Soeurs, efforcez-vous d'être
affables autant que vous le pourrez sans offenser Dieu, comprenez toutes
les personnes que vous fréquentez, qu'elles aiment votre conversation, qu'elles
aspirent à votre manière de vivre et d'agir; la vertu ne doit ni les
effrayer ni les inquiéter. Il est très important que des religieuses
soient jugées d'autant plus sociables par leurs soeurs qu'elles sont plus
saintes; et même, si vous êtes très peinées lorsque leur conversation
n'est pas telle que vous le voudriez, ne vous écartez point d'elles, si
vous voulez être utiles et aimées. Nous devons donc beaucoup nous efforcer
d'être affables pour plaire aux personnes que nous fréquentons et les
satisfaire, et tout spécialement nos soeurs" (Ch.41, 7). Pour elle, la vie religieuse est donc une "fête"; elle la célèbre comme telle. Sans rien quitter à son caractère de consécration, mais bien plutôt pour l'accentuer. Ceci se voit très bien dans le recueil de ses poèmes, avec ses deux séries de poèmes festifs: ceux qui chantent la fête intérieure avec l'Epoux (penchant théologal), et ceux qui célèbrent la fête communautaire; que ce soit en accord avec la liturgie (surtout au temps de Noël), ou à l'occasion des prises d'habit ou des professions des soeurs, ou tout simplement dans un moment de bonne humeur communautaire et de jovialité pure (penchant humaniste). Et ces poèmes sont à peu près toujours susceptibles d'être mis en musique et chantés. Un exemple nous suffira: la nièce de Quiroga, le futur Grand Inquisiteur, se prépare à prendre l'habit; la Sainte lui compose un couplet en trois vers, mais qui sera chanté: "Qui vous a amenée ici, jeune fille, 3° "La science est une grande chose" Signalons encore un dernier trait de l'humanisme thérésien, un dernier, mais important: sa soif de culture. ce trait peut se résumer dans n'importe laquelle de ses affirmations à ce sujet: ""La science est une grande chose; elle nous instruit, nous qui savons peu de choses" (Vida 13.16); "J'ai toujours aimé le savoir" (Vida 5,3); "La science...est un grand trésor...surtout si l'humilité l'accompagne" (Vida 12, 4); "un bon savant ne m'a jamais trompée"(ib); "Je suis restée l'amie des bons livres" (Vida 3,7). Pour elle, la science, les lettrés, les bons livres...sont toujours des moyens de "culture". Thérèse a eu la chance de vivre à une époque de grande intensité
culturelle et religieuse. Et à mi-distance entre les deux grandes
Universités d'alors: Salamanque et Alcala. On a pu dire que, si elle-même
et ses moniales n'ont jamais pu fréquenter les classes à l'Université,
Thérèse a fait tout son possible pour attirer l'Université dans ses
Carmels, en la personne des grands théologiens dominicains et jésuites.
Elle s'enthousiasme de Banez et du P.de Granada (cf Lettre 82). A ses
soeurs, elle donne le conseil de "s'informer toujours auprès des hommes de
science"...Et dans ses Constitutions à leur intention elle inclut - et
c'est peut-être la première fois dans l'histoire - toute une liste de
lectures. De plus, elle exige que la Prieure sache pourvoir la maison de
bons livres: "parce que c'est aussi nécessaire pour la nourriture de l'âme
que l'alimentation pour celle du corps" (Const. 2,7). Pour nous autres Déchaux, il suffira d'une simple énumération de
détails. - Pour commencer, elle est enchantée de découvrir un jeune qui vient de
l'Université de Salamanque (le Fr.Jean) et d'apprendre que son compagnon
(le P.Antoine) est Maître en théologie; Mais une chose qui peut nous intéresser beaucoup en matière de thérésianisme, c'est le cas exceptionnel de "Thérèse elle-même face à la culture". Une femme comme elle, culturellement située en zône marginale, épuisée de travail, toujours à court de temps (et à cause de ses maladies et à cause du temps qu'elle doit donner à la prière), est encore capable d'écrire toute une pile de livres, et ceci durant son activité de fondatrice. Il est facile d'établir la statistique des pages écrites de sa main et qui nous sont parvenues: sans compter ses lettres, nous possédons encore aujourd'hui plus de 1500 pages autographes d'elle. Pour une femme du XVIème siècle, c'est tout un record. Avec la particularité que ces pages, dont le contenu est
essentiellement religieux, ont une valeur correspondante sur le plan
artistique, littéraire, psychologique, etc...En outre, ces textes ont
aussi le mérite de se présenter comme les précurseurs (peut-être même les
provocateurs) de toute une tradition culturelle et littéraire à l'intérieur
du Carmel, une tradition qui commence avec les écrits de Fr.Jean de la
Croix, pour se poursuivre dès la première génération carmélitaine, à
travers les pages de Maria de San José, des deux Ana, de Cecilio del
Nacimiento, etc...avant de nous arriver avec Teresa des Andes et Edith
Stein. Le plus déterminant pour nous réside dans le fait qu'elle-même et Fr.Jean de la Croix ont transmis à notre Carmel un héritage culturel (et non seulement spirituel) qui nous compromet en tant que groupe, en alimentant un courant de spiritualité qui continue à couler à l'intérieur de l'Eglise. Ceci nous garde responsables d'une inculturation interne, avec de sérieuses implications sur notre service pastoral au niveau ecclésial. Je pense qu'à l'heure actuelle, au temps du "Tertio millennio ineunte",
cette dimension culturelle de notre spiritualité thérésienne se trouve
accrue et aggravée, et qu'elle exige une prise de conscience renouvelée.
Ceci pour des motifs divers. Enumérons seulement les plus évidents:
a)- Parce qu'au patrimoine primordial de nos deux Saints du XVIème
siècle se sont ajoutés dernièrement les apports des grands spirituels des
XIXème et XXème siècles, avec une double actualisation: celle d'une
"nouvelle doctrine" et celle de "nouveaux types" carmélitains.
b)- Parce qu'avec la proclamation de trois de nos Saints comme "Docteurs
de l'Eglise" (la Sainte, le Saint, Ste Thérèse de Lisieux), à quoi s'est
ajouté la proclamation d'Edith Stein comme Patronne de l'Europe, c'est l'Eglise
elle-même qui reconnaît la validité et l'actualité des services magistraux
et pastoraux de notre Carmel au niveau de l'Eglise universelle. Qu'il nous
suffise de rappeler le contenu de la récente encyclique "Tertio millennio
ineunte". Je me rappelle pour ma part les paroles de H.U.Von Balthasar à
ce sujet. Voici ce qu'il écrit dans l'introduction à son ouvrage sur Soeur
Elisabeth de la Trinité, dans l'original français que d'ailleurs il
remaniera par la suite: "Il semble que, dans les temps modernes, aucun
Ordre n'ait reçu autant que le Carmel des grâces précises de mission,
grâces qui représentent manifestement un avertissement et un contrepoids
aux courants du monde et de l'Eglise pendant la même période...A côté de
Thérèse de Lisieux et de Charles de Foucauld se présentent d'autres
grandes orantes, telles Elisabeth de la Trinité,...Edith Stein. Parmi
elles, les Carmélites sont porteuses d'un double message qui, d'une part
s'adresse au Carmel lui-même, de l'autre envisage l'Eglise entière à
travers le Carmel" (pp.21-22), c)- Parce que l'actuelle implantation du Carmel dans des nations et des
cultures nouvelles s'accompagne de la traduction et de la pénétration des
écrits les plus représentatifs de notre mini-culture spirituelle, appelée
à diffuser l'Evangile dans des milieux jamais atteints jusqu'ici. La
continuelle traduction des oeuvres de la Sainte, de Jean de la Croix, de
Thérèse de Lisieux et d'Edith dans un rayon d'expansion presque mondial
est un fait frappant, qui ne semble dépassé que par la diffusion et les
retraductions de la Bible et des documents du Concile Vatican II.
Pour ce qui concerne notre prise de conscience, cette expansion de type pentecostal est une réalité qui nous affecte et donc ne peut nous laisser indifférents, du moins si nous entendons le thérésianisme, pas seulement comme la vie du "petit groupe" que nous sommes, mais aussi comme un courant spirituel qui nous déborde et nous compromet dans le sens de notre service ecclésial, et si nous tenons compte du fait qu'actuellement les moyens de diffusion et de communication (presse, cinéma, télévision, internet...) Ont révolutionné l'espace des possibilités et des services...en exigeant de nous une préparation sérieuse et une bonne programmation technique. * Je terminerai sur une paraphrase de la parabole évangélique de l'arbre
et ses fruits: Que l'arbre soit bon, ceci ne dépend pas de son mur de clôture, pas non
plus du feuillage verdoyant dont il se pare, même quand le mur peut le
défendre de tous les voleurs, et que le feuillage le comble de fraîcheur
et de beauté. L'arbre est bon par les racines saines qui lui transmettent
la sève de vie et par les fruits qu'il offre au jardinier. Ainsi, je pense,
pour l'arbre de notre Carmel: s'il est bon, il ne le doit pas aux
structures, aussi nécessaires qu'elles soient, ni au feuillage des
apparences, voyantes mais caduques. Il le doit aux racines qui l'alimentent
d'une sève vitale, afin qu'il produise chaque été des fruits
nouveaux qu'il pourra offrir au Jardinier, pour son Eglise et pour l'Humanité.
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