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89° Capitulum Generale Ordinis Carmelitarum Discalceatorum
Avila 28 avril - 18 mai 2003

Documents

LA "REFONDATION" THÉRÉSIENNE DES FRÈRES CARMES DÉCHAUX
Teófanes Egido, ocd.

 

 

 

On m'a demandé une réflexion historique (et non spirituelle, par conséquent) sur la Réforme (litt."refondation") des Frères par sainte Thérèse: un événement dont l'inspiration est née ici, à Avila, et dont la réalisation a vu jour également sur les terres d'Avila, à Duruelo.

Tout d'abord, il est à supposer que nous connaissons tous la ligne essentielle de ce processus, qui n'a pas été tellement simple et ne doit pas être idéalisé, comme on a facilement coutume de le faire. Et donc, pour le fait même qu'il s'agit de choses connues, la réflexion historique prend une grande importance quand elle s'applique au souvenir; le souvenir est un merveilleux élément de réflexion. A nous de tenir compte ici, non pas tant d'un principe général, que surtout d'une réalité à laquelle nous sommes tous acclimatés: le fait que notre fondatrice ( comme tout le monde l'appelait à l'époque des fondations; plus tard, mais plus tard seulement, on entendra quelques voix dissonnantes à ce sujet), notre fondatrice a été une femme. C'était un cas exceptionnel,disons plus: un cas unique. Jusqu'alors, aucun Ordre monastique, ou mendiant, ou canonial, n'avait eu pour fondateur une femme; et dans le processus de fondation, on n'avait jamais vu la création d'un "second Ordre" arriver avant celle du premier, jamais une fondation féminine n'avait précédé la masculine.

1. Les motivations de la Mère Thérèse

Quand la Mère Thérèse s'est-elle décidée à fonder les Carmes Déchaux, et pourquoi? La Sainte Mère ( chez qui nous allons trouver la source principale de notre réflexion) nous donne elle-même la réponse à cette double question.

Le temps. C'était l'époque où elle se trrouvait tranquille et heureuse dans sa maison, toute livrée à la vie d'oraison et à la vie fraternelle. Car ne l'oublions pas, c'est bien son expérience de la prière qui devait l'engager dans son projet rénovateur, refondateur et fondateur de nouvelles formes de vie carmélitaine, tout comme il est dit dans votre document de travail Repartir de l'essentiel, au n° 45 . "Saint-Joseph d'Avila étant fondé, j'y demeurai cinq ans, rappelle-t-elle elle-même; je comprends maintenant que ce furent les années les plus paisibles de ma vie; mon âme regrette souvent leur calme et leur quiétude". Nous sommes alors en 1566 ou 1567, au temps où le le P.Général de l'Ordre, le P. Rossi, fait sa visite, une visite historique en réalité, vu que "Les Généraux de notre Ordre résident à Rome; jamais aucun d'eux n'était venu en Espagne" (Fondations, 1,1; 2,1). Peu de temps après, Thérèse reçoit des informateurs et des informations sur la situation de l'Eglise; car si elle vivait tranquille et cloîtrée avec ses moniales, elle était tout de même très bien informée. Voilà comment les informations d'alors la stimulèrent à multiplier ses couvents de moniales déchaussées, en même temps qu'à fonder une branche de frères du même Ordre.

Les motifs. Dans nos mémoires, la chose ne peut être plus claire: la naissance de l'Ordre des Frères relève de la sensibilité ecclésiale de la Mère Thérèse. Ces Frères apparaissent à l'horizon de ses préoccupations quand elle prend conscience de l'inutilité des armes et de la violence pour les conflits des guerres de religion, et quand elle perçoit la nécessité de multiplier ces groupes de femmes qui prient, mais aussi le besoin d'hommes de science, de prédicateurs, de missionnaires qui s'en iront baptiser tous ces Indiens qui meurent sans baptême. Et nous savons qu'en ces temps de foi généralisée, le fait de mourir sans baptême signifiait la condamnation éternelle, même si l'enfer pouvait s'atténuer dans les limbes.

Préoccupation pour l'Eglise d'Europe

En tout premier lieu arrivent les nouvelles sur la situation de l'Eglise d'Europe: la chrétienté est brisée.Ces nouvelles arrivent naturellement à travers la propagande que le roi envoie aux couvents, leur demandant des prières pour le succès de sa politique religieuse, qui d'ailleurs coïncide avec les intérets de la dynastie, et spécialement avec ses ambitions face à la France. De fait, l'image des "luthériens" qui se réflète chez Ste Thérèse est exactement celle qui se transmet dans les différentes communautés, comme l'ont bien souligné des spécialistes tels que Otger Steggink et J.L. Tellechea. En réalité, ils n'étaient pas "luthériens", mais bien calvinistes, huguenots, ceux que mentionne la Mère Thérèse; cependant la façon habituelle de parler les confondait tous.

Bien que nous l'ayons déjà lu plusieurs fois, rappelons encore les paroles du chapitre premier du Chemin de Perfection; écoutons-les, comme en famille on écoute la mère, en nous fixant sur ce qui la faisait pleurer amèrement, tant elle souffrait pour cette Eglise qu'elle aimait: "En ce temps-là, j'appris les malheurs de la France, les ravages qu'avaient faits ces luthériens, et combien se développait cette malheureuse secte. J'en eus grand chagrin, et, comme si je pouvais quelque chose, ou comme si j'eusse été quelque chose, je pleurais devant le Seigneur et le suppliais de remédier à tant de maux. Je me sentais capable de donner mille fois ma vie pour sauver une des nombreuses âmes qui se perdaient là-bas" (Ch. 1,2).

Les indiens qui se condamnent

Un peu plus tard, Thérèse prenait conscience de la mission évangélisatrice dans les Indes (d'Amérique), avec tout ce qu'elle suppose. Elle en parle avec une certaine réthorique, comme il arrive souvent dans ses écrits. Comme elle avait la moitié de sa famille - presque tous ses frères - là-bas, elle était certainement informée sur le sens qu'avait pour les Européens ce nouveau monde qui, comme j'ai eu l'occasion de la dire, a ébranlé ou détruit beaucoup de préjugés dans la vieille Europe. Thérèse connaissait certainement la vision officielle. L'autre allait lui arriver par un compagnon du P.Las Casas, un personnage tout particulier, le P.Maldonado.

Au premier chapitre des Fondations, après avoir affirmé la conscience ecclésiale de son petit groupe de contemplatives de Saint Joseph, elle évoque l'effet produit par la visite de ce Père missionnaire qui aimait fréquenter les parloirs de moniales: "Il se mit à me parler des millions d'âmes qui se perdaient là-bas faute de doctrine, il nous exhorta à la pénitence dans un sermon et par sa conversation, et partit. Je restais si meurtrie par la perdition de tant d'âmes que j'en étais hors de moi. Je me retirai en larmes dans un ermitage...Alors que j'étais ainsi en très grande peine, une nuit, en oraison, Notre-Seigneur se présenta à moi ainsi qu'il lui arrive de le faire, et me dit avec beaucoup d'amour, comme s'il eût cherché à me consoler: Attends un peu, ma fille, et tu verras de grandes choses. Ces mots se gravèrent dans mon coeur si fortement que rien ne pouvait m'en distraire" (Fond. 1, 7-8).

2. Chargée de patentes et de bons désirs, mais sans personne

Elle pleura, mais elle ne resta pas à pleurer. Elle vivait l'Eglise et elle l'aimait. Et elle souffrait pour cette Eglise qui, conformément à l'ecclésiologie du temps, se présentait comme l'unique instrument de salut pour les âmes. Pour elle, cet "attends, et tu verras de grandes choses" devait se réaliser à travers l'expansion des couvents de Soeurs et la fondation des "Frères contemplatifs" (selon l'appellation première des réformés ou déchaux): "Je considérai combien il était nécessaire, si nous fondions des monastères de religieuses, qu'il y eût des religieux soumis à la même Règle" (Fond 2, 5).

a) L'idée de la fondation des Frères est naturellement partie d'elle, tout en s'appuyant sur la médiation de l'évêque D.Alvaro de Mendoza (Fond 2, 4) qui sollicita "la permission de fonder dans son évêché quelques monastères de moines déchaux de la première Règle. Le P.Général eût bien voulu le faire, mais il trouva des oppositions dans l'Ordre même, et abandonna ce projet momentanément, pour ne pas troubler la Province". Seulement la Mère Thérèse était tenace; loin de se décourager, elle insista si bien, que les licences du P.Rubeo arrivèrent au début de 1567. Elles étaient très restrictives: deux maisons de contemplatifs seulement étaient autorisées, et uniquement à l'intérieur de la juridiction du Provincial de Castille. En bon Général, et tirant la leçon des précédentes réformes tentées dans l'Ordre, jamais sans conflits, le P.Rubeo craignait les tensions qui pourraient surgir.

b) Maintenant, sur qui compter? La Mère Thérèse sentait la difficulté à trouver de bonnes vocations parmi les séculiers, Et comme elle était consciente du déclin de l'Ordre en Castille, elle n'osait pas non plus compter sur les religieux Chaussés. Elle était vraiment démunie: quantitativement, qualitativement, comme aussi du point de vue personnel: "Quelques jours plus tard, je considérai combien il était nécessaire, si nous fondions des monastères de religieuses, qu'il y eût des religieux soumis à la même Règle; ils me semblaient rares en cette Province, au point de craindre de ne plus bientôt en trouver un seul, et remettant tout dans les mains de Notre-Seigneur, j'écrivis à notre Père Général une lettre pour le supplier....Son autorisation me réconforta, mon souci pourtant ne fit que grandir; il n'y avait pas à ma connaissance dans toute la Province de religieux capable de mettre le projet à exécution, ni de séculier qui puisse en prendre l'initiative. Sans cesse je suppliais Notre-Seigneur d'éveiller quelqu'un, ne fût-ce qu'une personne" (Fond 2, 4-5).

Ce pourrait être une tentation pour nous, de nous éloigner des paroles de la Madre; elles sont pourtant plus expressives que toutes les autres. La Sainte a eu ses incertitudes, elle s'est préoccupée pour les vocations: "Je n'avais pas non plus de maison, ni le moyen d'en avoir. Voilà donc une pauvre religieuse Déchaussée, sans nulle autre aide au monde que l'aide du Seigneur, chargée de patentes et de bons désirs, mais sans possibilité d'agir. Ni le courage ni l'espérance ne flanchaient, car le Seigneur qui avait donné ceci donnerait cela. Tout me semblait possible, et je me mis à l'ouvrage" (Fond 2,6).

3. L'échec de Duruelo

Nous savons déjà comment, de façon très providentielle pour elle, de façon très compréhensible pour les historiens, le problème commença à trouver des solutions: la question du lieu avec Duruelo, celle des personnes à Medina del Campo durant l'été 1567. les paroles de Thérèse sont très nuancées, pour nous parler de sa rencontre avec le P. Antoine de Heredia, puis avec Fr Jean de Saint Mathias qui devait faire encore une année d'études à Salamanque. Tous deux étaient imprégnés de l'idéal de leur temps, donc de l'esprit de rigueur tant apprécié dans la société. Chez Fr.Jean toutefois, elle pouvait noter un processus assez connu, évidemment pas instantané, mais qu'il est possible de suivre comme cheminement de conversion de la rigueur au thérésianisme.

Durant l'été suivant, le P. Antoine restait sur place, préparant le nécessaire pour Duruelo, dépouillé de presque tout, mais bien équipé d'horloges, de beaucoup d'horloges, afin de savoir marquer l'observance régulière. Cependant la Madre emmenait Fr.Jean (son "demi-moine", comme le désignera plus tard Gratien dans son propre "Livre des Fondations") avec elle à Valladolid. Et là, profitant du temps où la clôture n'était pas encore établie, s'organisa un véritable cours de formation accélérée, une sorte de noviciat pour Fr.Jean qui eut la bonne fortune de trouver la Mère Thérèse comme maîtresse de novice. Dans ses souvenirs, Thérèse insiste (Fond 13, 5): "Je partis avec le Fr.Jean de la Croix pour la fondation de Valladolid. Nous y passâmes quelques jours sans clôture, car des ouvriers réparaient la maison; cela me permit d'informer le P.Jean de la Croix de notre mode de vie, afin qu'il en connaisse bien toutes choses, nos mortifications aussi bien que notre amitié fraternelle et les récréations en commun. Tout cela est prévu avec beaucoup de modération, uniquement pour nous permettre de connaître nos fautes et de nous détendre un peu, et mieux supporter les rigueurs de la Règle. Il était si bon que j'avais, moi, bien plus à apprendre de lui qu'il n'avait à apprendre de moi; mais je n'en fis rien, occupée seulement à l'instruire des façons des Soeurs".

Le supérieur sera quand même le P.Antoine, toujours pointilleux à revendiquer la première place chronologique dans la Réforme. Avec lui, nous trouvons Fr.Jean et Fr. Joseph du Christ. Ainsi pouvait commencer la vie dans la masure, au petit hameau de Duruelo.

Les débuts ne furent pas exactement comme la Mère Thérèse les aurait rêvés. Elle n'était pas satisfaite de l'endroit où son projet de Carmel masculin avait pris naissance. Et ceci, non seulement à cause du lieu écarté, perdu dans la campagne ( elle-même perdit son chemin, quand elle voulut s'y rendre), avec une toute petite possibilité de prédication aux paysans voisins, mais surtout à cause du style de vie qui s'instaurait là et qui ne répondait pas à ce qu'elle avait envisagé, elle qui était de la ville et formée à la mentalité bourgeoise. Il suffit de lire les pages magistrales du chapitre 14 des Fondations, qui nous évoquent sa première visite à cette curieuse communauté des premiers Carmes Déchaux. On y perçoit sa déception derrière les mots de sa description, on décèle bientôt la réthorique dont elle a besoin pour nous rendre exemplaire tout cela qui n'est ni couvent ni rien du tout, avec les croix et les têtes de morts qui abondent dans cette crêche de Bethléem, la malédiction du temps où le P.Antoine pensait à son honneur, les mortifications, les voyages pieds nus, les conversations abordées, et finalement l'échec de la Madre dans sa tentative de ramener ces pénitents au sens commun, aux valeurs thérésiennes essentielles, au style de vie auquel elle tenait, tellement elle le jugeait important, ce style de vie: "Ces Pères possédaient ce qui me manquait, ils firent peu de cas de mes paroles et continuèrent comme devant; Je partis donc grandement réconfortée, sans toutefois louer Dieu autant que le méritait une grâce aussi insigne. Veuille Sa Majesté, dans sa bonté, m'accorder de m'acquitter à son service de tout ce que je lui dois, amen; car je comprenais qu'il me faisait ainsi une faveur bien plus grande que celle de fonder des maisons de religieuses" (Fond 14, 12).

Insistons sur cette dernière remarque pour souligner que la Madre entendait sa fondation

masculine comme une chose distincte de la fondation des moniales, et pour sentir l'importance que prenait à ses yeux le service ecclésial de ses frères. Mais notons aussi, comme elle-même le fait sur un ton ironique, que la rigueur pour la rigueur n'entrait pas dans ses desseins, même si ses premiers disciples refusaient de l'écouter sur ce point. Il est de fait que la première étape du Carmel masculin a été marquée par les tensions entre l'humanisme thérésien et la rigueur qui semble connaturelle à toutes les réformes. Après la mort de la Madre, c'est d'ailleurs cette tendance, celle de la rigueur baroque et criante, qui s'imposera. Mais en attendant, Thérèse ne se lasse pas d'exiger d'autres conditions.

Et voici la première: compter avec des hommes de science, avec ceux-là que Thérèse, comme il est normal en langue espagnole, assimile aux hommes de talent. Elle y reviendra avec plus d'insistance aux moments critiques, de 1576 à 1579. Rappelons-nous comme elle en parlait au rigoriste Ambroise Mariano, l'ingénieur tant apprécié de Philippe II, qui passait son temps à aménager des grottes pour le Carmel...ou pour des solitaires originaux. On disait que la Madre aurait aimé voir ses religieux déchaussés, mais déchaussés tout à fait. On attribuait même au P.Jean Roca la divulgation de cette opinion, de cette rumeur. Or nous la voyons reprendre elle-même la question dans une lettre de fin 1576, où elle insiste, entre autres choses, pour dire: "Comprenez, mon Père, que je suis d'accord pour insister beaucoup sur les vertus, mais pas sur la rigueur; vous pouvez le voir vous-mêmes dans nos maisons. Ce doit être que je ne suis pas très pénitente". C'est que, pour elle, rigueur ne veut pas dire vertu.

D'ailleurs elle l'avait déjà dit: "Ce que dit le P.Jean de Jésus, de marcher pieds nus,et ceci sur ma demande, m'amuse passablement. C'est une chose que j'ai toujours défendue au P.Antoine, car il allait commettre une erreur. Si l'on veut mon avis, je souhaite voir entrer chez nous des hommes de talent. Or un excès de rigueur ne peut que les effrayer, même s'il a été nécessaire que la vôtre fût telle pour vous distinguer des mitigés"" (lettre du 12 - 12- 1576, à Ambroise Mariano)

C'est une chose qu'elle répétera jusqu'à la fin de sa vie, jusqu'à ces jours de février 1581 où elle aura la joie de voir une Province séparée, préoccupée peut-être par les Constitutions à présenter au Chapitre d'Alcala, mais assez bien en route pour permettre à la Madre d'écrire à sa nièce Prieure à Valladolid: "Sachez que pour le gouvernement, je ne suis plus celle que j'étais; maintenant, tout va par amour" (17 -2 - 1581). C'est alors que l'occasion se présente pour deux fondations de Frères, dans les deux villes universitaires: Valladolid et Salamanque, où vont s'édifier les deux premiers couvents de la Vieille Castille, aprés le vide prolongé qui suivit Duruelo et Mancera. Maintenant la Madre pouvait écrire à Gratien: "Ce monastère (de Valladolid), je voudrais qu'il soit le premier, avec celui de Salamanque, à cause de l'importance de ces deux villes. En de tels lieux, l'important est de commencer, même s'il faut le faire dans un coin" (27 - 2 - 1581, 14-15).

"Je souhaite voir entrer des hommes de talent". Ceci veut dire: sainte Thérèse préférait voir ses fils intelligents plutôt qu'ascètes, sauveurs d'âmes plutôt qu'animés de rigueur. C'est une des raisons pour lesquelles elle se laissait fasciner par le P. Gratien: "Béni soit Dieu qui lui a donné un tel talent. Comme je voudrais savoir lui rendre grâce pour les faveurs qu'il nous accorde, et pour celle qu'il nous a faite en nous le donnant pour père": c'est ainsi qu'elle écrit à Marie de Saint Joseph. Quand elle s'exprime ainsi, en 1576, on sait que beaucoup de choses se sont déjà produites et se produisent encore. Mais pour l'instant, et pour revenir à ce que nous avons vu, reconnaissons que Duruelo fut un échec évident. Le fait est qu'au bout d'un an et demi il fallut émigrer à Mancera, un village voisin et tout aussi rural. Enfin, en 1600, on put passer de Mancera à Avila.

Ajoutons que ces premiers échecs affectaient dangereusement un problème essentiel aux débuts de notre expérience: le recrutement des vocations. Comme maître de novices, Fr.Jean n'eut pas beaucoup de travail, et dut compter avec ses absences à Pastrana et Alcala. A Duruelo, il n'y eut aucune profession; les deux postulants qui s'y formèrent prononcèrent leurs voeux à Mancera l'année suivante. Les actes de profession portent la signature du Saint.

5. La réussite de Pastrana

Le développement des couvents de contemplatifs, ou Déchaux, fut cependant surprenant dès les premières années; pas précisément à partir de Duruelo ou Mancera, mais dans un autre coin de Castille: Pastrana (1569). Le succès est explicable: c'est qu'on pouvait trouver à Pastrana, et de façon spectaculaire, ce que la société demandait: la rigueur. Une rigueur portée à des degrés inimaginables et criants, par les novices qui se mirent à affluer vite et en grand nombre, à cause surtout de la proximité d'Alcala de Henares, la ville universitaire.

Nous savons tous comment, pour tempérer les excès indescriptibles de ce noviciat de Pastrana, la Madre envoya Fr.Jean de la Croix, qui partit de Mancera pour une mission dont le succès n'allait pas être excessif. Tout se compliqua en effet en 1571, dès qu'apparut dans les parages une personne qui n'eut aucun mal à enflammer les novices: la bizarre Catherine de Cardona, la femme des grottes et des solitudes, dont Ste Thérèse se moque si joliment, Catherine qui aspirait à prendre l'habit de la Réforme, mais celui des Frères et pas des Soeurs. Voilà celle qui savait inculquer un idéal de pénitence apte à fasciner ces jeunes religieux, et qui en fascinera encore bien d'autres, longtemps après ces débuts.

Ainsi donc, tandis qu'à Mancera tout restait tranquille et sans beaucoup d'espoirs, tandis qu'en Vieille Castille aucun couvent contemplatif ne se fondait, l'essor se faisait irrésistible dans l'autre Castille, mais sous le signe de la rigueur, avec ces couvents qui répondaient si bien à l'attente d'une société baroque fascinée par l'exhibitionnisme de la pénitence.

Un simple regard sur le tableau des premières fondations nous conduit à l'évidence. Dans les années soixante, en contraste avec la solitude de Duruelo déjà déplacé en Vieille Castille, rien moins que dix fondations ont déjà vu le jour en Nouvelle Castille et Andalousie.

6. Crise de croissance

Pour comprendre le temps des conflits qui commencent vers 1570 pour se prolonger jusqu'au Chapitre d'Alcala de 1581, pour saisir les angoisses de la Mère Thérèse, les tensions, les craintes, les excès de certains religieux, il faut d'abord tenir compte de ce développement. On peut dire que l'époque conflictive fut en réalité une crise de croissance.

Tentative de réforme des Carmes

Rappelons en tout premier lieu que la réforme tridentine ne fut pas imposée de la même manière ni avec la même intensité à tous les Ordres religieux. Avec les Trinitaires et les Mercédaires, les Carmes se tenaient plutôt en queue. Mais pour ce qui touche à l'Espagne, le roi Philippe II avait plus de hâte et plus d'exigences que Rome. Et comme la réforme interne était en train d'échouer ches les mitigés, on fit appel à des commissaires extérieurs dominicains munis de pouvoirs étendus. A partir de 1569, ces commissaires réformateurs du Carmel furent le Père dominicain Pedro Fernàndez pour la Castille et le Père Francisco Vargas pour l'Andalousie. Le P. Fernàndez avait un programme concret: réformer l'Ordre en introduisant des Déchaux dans les couvents de Castille, éventuellement comme prieurs, afin d'activer les progrès; c'est ainsi qu'on trouvera le P.Antoine à Tolède, le P.Jean de la Croix à Avila avec quelques autres, avant de s'installer dans la maisonnette de l'Incarnation pour mieux se consacrer aux moniales de cette communauté, avec la Mère Thérèse comme Prieure, dans l'intention claire de réformer, et pas de déchausser. Le P. Vargas, lui, comme commissaire en Andalousie, préférait créer de nouvelles communautés de Déchaux; en quoi il s'opposait aux limitations exigées par le P.Général Rossi. Ceci laissait supposer un arrêt dans la croissance pour la Castille, en contraste avec l'Andalousie.

"En chaque maison on faisait ce qu'on voulait"

La cascade des fondations s'accompagna d'une multiplication des vocations. Mais c'était un développement anarchique, sans préoccupation d'identité, sans constitutions, sans normes. Les communautés se laissaient conduire selon le critère unique de la rigueur; c'étaient le temps et le lieu des "pénitences de bêtes" en Nouvelle Castille et en Andalousie. La Mère Thèrèse contemplait la chose avec perspicacité, mais aussi avec douleur, vu le peu de cas que les Frères faisaient d'elle. Elle en arriva à la tentation de regretter d'avoir fondé pour les hommes, comme elle le confesse au chapitre 23 des Fondations: "J'aurais parfois regretté de l'avoir entreprise (cette Réforme) si je n'avais eu si grande confiance en la miséricorde de Dieu. Je parle des maisons de religieux, car grâce à sa bonté celles des religieuses ont toujours bien marché; celles des religieux n'allaient pas mal, mais elles auraient pu rapidement déchoir, faute d'être érigées en Province indépendante; elles étaient gouvernées par les Chaussés...Notre révérendissime Père Général ne leur avait pas non plus donné de Constitutions. Chaque maison faisait ce que bon lui semblait. Jusqu'à ce qu'ils reçoivent leurs Constitutions et se gouvernent eux-mêmes, il y eut bien des difficultés, car si les uns étaient d'un avis, les autres soutenaient le contraire. J'en étais souvent bien lasse" (Fond. 23, 12).

Thérèse écrit ceci en conclusion de sa fondation de Béas. Comme elle vient de faire la connaissance du P.Gratien, elle tient à souligner ce que suppose pour elle la présence, le protagonisme, l'espoir de tout remettre en ordre qui lui arrivent avec ce jeune prêtre qui vient de faire profession, qui est cultivé, brillant prédicateur, qui aime son Ordre, qui vient d'être nommé visiteur pour l'Andalousie et le sera bientôt pour la Castille...mais qui ne tardera pas à devenir un nouvel élément de discorde. Si bien qu'il y eut de tout, dans ces années de tensions: agressions, calomnies, guerres de brefs et de contre-brefs. Et pourtant les pouvoirs du P.Gratien venaient du nonce Ormaneto, et répétons-le, en plein accord avec le roi.

Le conflit inévitable: le roi et les nonces; juridictions et survivance

En mai 1575, lors de son Chapitre Général à Piacenza, l'Ordre tenta de contrôler la situation. Consigne fut donnée pour la suppression de toutes les fondations contemplatives réalisées sans la licence du P.Général (pratiquement celles d'Andalousie). On prétendit dépouiller Gratien de ses pouvoirs de visiteur. Le P. Tostado fut alors nommé visiteur pour tous, avec des pouvoirs nouveaux. Or le roi n'admettait pas ces ingérences romaines intolérables pour sa politique régalienne. Tant que vécut le Nonce Ormaneto, les Déchaux purent donc se sentir plus ou moins tranquilles. Mais ensuite, comme le remarque la Madre: "Un saint nonce mourut, qui favorisait beaucoup la vertu et qui estimait donc les Déchaux. Il en vint un autre, que Dieu semblait avoir envoyé pour nous exercer dans la souffrance. Lointain parent du Pape, il doit être le serviteur de Dieu, mais il prit très à coeur de favoriser les Chaussés; d'après les rapports qu'on lui faisait sur nous, il crut bien faire en interrompant ce que nous avions commencé; il se mit à l'oeuvre avec une très grande rigueur, condamnant ceux qu'il crut capables de lui résister: il les emprisonna ou les exila" (Fond. 28, 3). Elle-même fut mise à l'écart. Et le conflit éclata, à propos des brefs obtenus du nonce défunt et des contre-brefs du nouveau nonce.

En réalité, une telle violence ne peut s'expliquer simplement par les chocs entre Madrid et Rome ou par les conflits de juridiction. Il nous faut y percevoir la persistance des attitudes: chez les uns le besoin de détruire les Déchaux, comme le dit la Sainte ; et chez les autres la peur des Chaussés, l'impossibilité de se développer, l'éventualité de se voir plutôt absorbés par les Chaussés. C'est ainsi que se déclancha, durant les premières années d'un Sega autoritaire, donc de 1576 à 1578, la persécution des Déchaux.

Persécution des Déchaux

Quiconque lit les Fondations, celles du P.Gratien (très bien éditées par Astigarraga), se fait à l'idée que les victimes persécutées et condamnées en cette circonstance furent lui-même, surtout lui, ainsi que le P.Antoine et le P.Mariano, puis dans un second temps le P.Roca.. Ce sont là les seuls noms cités. Mais il est clair que sa réclusion à la Cour, ou à Pastrana ou à Alcala, fut quelque chose de relativement supportable. La véritable victime, totalement absente dans le texte de Gratien, c'est le Fr.Jean de la Croix. Il était le plus démuni, il était resté à l'écart des affaires, il était seul et sans défense à Avila, quand les Chaussés, sous la protection du nonce et avec l'aide des forces séculières, se jetèrent sur lui pour le sequestrer; car c'est d'un authentique rapt qu'il fut victime durant la nuit du 3 au 4 décembre 1577. Dès le matin du 4, c'est-à-dire immédiatement, la Mère Thérèse, à Saint Joseph d'Avila, se chargea d'établir un acte notarié de la disparition.

La victime propitiatoire: Fr.Jean de la Croix

Je ne vais pas m'attarder sur l'événement tellement significatif mais mal connu de sa captivité tolédane. Dans le monde carcéral, les prisons conventuelles pouvaient devenir les plus douces si l'on pouvait compter sur un prieur compréhensif ou les plus cruelles si le prieur était rigoureux, ou aigri comme l'était, semble-t-il, celui de Tolède. Nous savons aujourd'hui beaucoup de choses du cachot de Tolède, mais pendant ces neuf mois personne n'eut la moindre idée de l'endroit où se trouvait le pauvre Fr.Jean de la Croix. On n'en savait rien, parce que la question n'intéressait personne. Les Déchaux qui évoluaient par la Cour ou dans ses environs, ceux qui avaient accès au roi Philippe II, comme par exemple son ingénieur toujours estimé Ambroise Mariano, n'étaient pas du tout préoccupés du sort de Fr.Jean, pas plus que Gratien ou Roca, ni Doria qui commençait pourtant à faire valoir ses talents de diplomate dans les régions du sud, à partir de Séville.

Les angoisses et la tendresse de la Mère Thérèse

La Mère Thérèse fut la seule à s'émouvoir, mais avec quelle profondeur ! Les lettres qu'elle écrit entre décembre et août débordent d'angoisse, de préoccupation et surtout de tendresse. Elles nous disent qui pleurait l'absence du P.Jean: les moniales de l'Incarnation, celles de Saint Joseph, Dona Guiomar de Ulloa, et Fr.Germain, le compagnon évadé "qui s'est montré bien courageux". Mais en face de cela, Thérèse ne peut que se lamenter sur l'inactivité de ceux qui pourraient faire quelque chose et peut-être beaucoup en intervenant auprès du roi (qui n'a jamais dû recevoir la lettre écrite au jour de l'emprisonnement) ou du nonce, et qui ne font rien "pour qu'on le rachète" "Je ne sais quel est ce sort, mais il n'est personne pour se souvenir de ce saint", écrit-elle le 19 août 1578, à quelques jours de l'évasion.

Elle a craint pour lui la mort: "Après tout ce qu'il a souffert, il est si épuisé que j'ai peur pour sa vie" (au roi). "Je crains un acte de folie". "Je préférerais le savoir parmi les Maures, ils le traiteraient sans doute avec plus de pitié".

Ce qui l'inquiétait surtout était de ne pas savoir où se trouvait Fr.Jean. Peu de jours avant son évasion, elle écrit encore au P.Gratien qui reste toujours sourd: "je suis épouvantée de cet enchantement du Fr Jean de la Croix". Et dans les mêmes jours, elle explique à Anne de Jésus ce qu'elle met sous cet euphémisme "enchantement" (encantamiento): "Vous ne sauriez croire, ma fille, la peine que j'éprouve. On a fait disparaître mon P.Jean de la Croix; nous n'avons aucune lumière, aucune piste pour savoir où il se trouve, tant ces Pères Chaussés mettent de diligence à en finir avec cette Réforme". En fait, elle ne savait rien. Comme dira plus tard Anne de St Barthélémy: "personne n'en savait plus que s'il eût été mort". Ainsi l'angoisse de la Madre se trouvait-elle intensifiée, du fait qu'elle ne pouvait "ni comprendre ni savoir où on l'avait emmené". Et Anne peut dire avec ingénuité:"Je m'étonne que Dieu, qui l'éclairait sur tant de choses plus faciles, ne lui ait pas révélé le lieu du bon Père Jean de la Croix qu'elle aimait tant".

Même après la libération, au moment de préparer le voyage pour le Chapitre à peine légal d'Almodovar (1578), Thérèse ne cache pas son souci au P.Gratien, et lui demande de ménager le P.Jean "qui est si mal". "Plaise à Dieu qu'il ne meure pas. Que votre Paternité ne manque pas de veiller pour qu'il soit bien traité à Almodovar. Soyez attentif et n'oubliez pas; je vous dis que, si celui-là meurt, il en restera bien peu comme lui à votre Paternité".

Je ne sais pas si les détails épars dans les lettres de Ste Thérèse proviennent du Saint lui-même. Plus tard, certains témoins aux procès ont dit que ces choses leur avaient été révélées par lui, ou qu'ils les tenaient de ses confidents. Toujours est-il que le confident le plus fidèle et le plus constant du Saint, Fr.Jean l'Evangéliste, dèjà vieux quand il fut consulté par Jérôme de Saint Joseph sur je ne sais quelles prophéties, confessa comme malgré lui: "jamais je ne l'ai entendu dire une chose qui aurait pu sembler surnaturelle ou qui aurait pu tourner à sa louange propre. Même sur sa prison et ses souffrances je ne l'ai jamais entendu parler, malgré les demandes qui lui en étaient faites".

7. La Province indépendante et la Chapitre d'Alcala (1581)

La prison trouva son sens. Les Carmes Déchaux en restèrent plutôt humiliés, tandis que Fr.Jean devenait tout un symbole. En Andalousie, on commençait à le prendre en considération. Bientôt il allait faire partie du groupe de tête, comme recteur, prieur, vicaire ou provincial, définiteur aux Chapitres, conseiller à la Consulta.

Entre temps, le conflit s'orientait peu à peu vers la seule issue possible: l'indépendance. Les Chaussés et le nonce persistaient à s'y opposer, mais les informations communiquées au roi le firent prendre conscience du cas. Et une fois Philippe II en lice, les adversaires ne pouvaient plus grand'chose. La Sainte le fait remarquer: "Je tins l'affaire pour terminée, comme elle l'est en effet par la miséricorde de Dieu....(Mais) rien n'eût été fait si Dieu n'avait pas agi par l'intermédiaire du roi. Nous sommes toutes obligées, mes Soeurs, à toujours le recommander à Notre-Seigneur dans nos prières, ainsi que ceux qui ont défendu notre cause et celle de la Vierge Notre-Dame. Je vous le recommande instamment" (Fond 28, 6-7).

C'est que le roi avait besoin d'Ordres religieux qui soient plus à lui qu'à Rome, qui soient de son Eglise plus que de celle du Pape. Aussi favorisa-t-il la solution de l'indépendance. Prenant comme modèle la Réforme franciscaine alcantarine, on voulut établir une Province propre pour les Déchaussés (puisqu'on pouvait employer désormais ce nom), une Province indépendante des Provinciaux, soumise directement au Général qui était compréhensif et réaliste (Pia Consideratione, 1580). L'indépendance devint une réalité au Chapitre d'Alcala (1581), financé par le roi. Et celui-ci fut vivement remercié par le groupe en choeur.

8. Changements de régime et prospérité accrue

De ce Chapitre d'Alcala comme assemblée constituante, sortirent les Constitutions des moniales et celles des religieux. En précisant la norme, on assurait l'uniformité encore manquante. Un Provincial fut élu, non sans opposition: le P.Gratien avec 11 votes contre les 7 du P.Antoine. Puis on s'appliqua au développement des couvents et des communautés. La Vieille Castille elle-même, qui n'avait toujours que le couvent de Mancera, sortit de sa léthargie. La Mère fondatrice n'était plus là pour le voir, mais rien que pour les deux années 1585-87, sous le rectorat du P. Alphonse des Anges à Salamanque, on vit une centaine de jeunes universitaires demander l'habit; parmi eux des futurs fondateurs, des missionnaires et même des historiens (Thomas de Jésus, François de Ste Marie Pulgar...) Tandis qu'en contraste avec cette tendance plus intellectuelle, spirituelle et apostolique du premier noyau, on voyait poindre en Nouvelle Castille et au nord de l'Andalousie l'aspiration érémitique et monastique.

Les fondations ne se firent plus attendre à Lisbonne, en Nouvelle Espagne et à Gênes. Naturellement ce développement devait entraîner des changements de régime. Le gouvernement personnel du P.Gratien devait laisser la place à une administration plus collégiale ( la Consulta ou la Diète, sorte de Définitoire) avec Doria qui allait régir les destinées de la Province à partir de 1585. Lui aussi devait avoir ses opposants; parmi eux le courageux Gratien, en certaines occasions Fr.Jean de la Croix qui se sentait responsable au sein de ce gouvernement. Mais le critère rigoureux de Doria ne manqua pas de prévaloir.

9. De Province à Congrégation (1588). Un nouvel Ordre avec deux Congrégations (1593)

Le changement fondamental fut celui de 1588, lorsque la Province se convertit en Congrégation, toujours soumise au Général Chaussé, mais avec son Vicaire Général propre et ses Provinciaux pour chacune des cinq Provinces de la Péninsule. La décision marqua le signal d'une nouvelle prospérité: les religieux furent bientôt au nombre de 1300. Et une nouvelle Province fut vite reconnue: celle de Saint Albert de la Nouvelle Espagne, autrement dit des Indes espagnoles.

En 1591, le Chapitre de Madrid devait être celui de la confirmation de Doria, donc de l'élimination des contradicteurs, et de l'éloignement de Fr.Jean de la Croix en particulier.

En 1593, et dans l'intéret de Philippe II, fut fondé l'Ordre nouveau des "Frères Déchaussés de l'Ordre de la Bienheureuse Vierge Marie du Mont-Carmel", avec pleine juridiction, en totale indépendance du Général des mitigés et de leurs Chapitres. C'était sans aucun doute l'objectif de sainte Thérèse; cependant ni elle ni le P.Jean de la Croix n'étaient plus là pour le voir. Gratien était déjà expulsé. Doria, jusqu'alors Vicaire, se convertissait en Préposé Général; il allait d'ailleurs mourir au bout de quelques mois, en mai 1594. On élira pour lui succéder le P.Elie de Saint Martin, sous le généralat duquel se fondera à Rome, en 1596, la Congrégation d'Italie qui, avec son esprit thérésien et son talent missionnaire, saura compléter la Congrégation d'Espagne, toujours contemplative et observante. L'Ordre pouvait déborder désormais des immenses terres de la monarchie espagnole pour s'ouvrir à l'option missionnaire de l'Eglise entière.

Conclusion

L'Ordre est né de la Madre et de Fr.Jean de la Croix, dans les douleurs de l'enfantement. Avec peu de vocations, puis avec beaucoup. Avec des conflits, comme sont nés tous les Ordres provenant d'une institution plus ancienne. Durant ces débuts, on a vu parfois surgir la crainte et la déception. Mais aux origines de cette entreprise ecclésiale, et dans le coeur de sa Mère fondatrice, jamais n'a manqué le sens de la nouveauté, jamais n'ont manqué l'illusion, la joie et l'espérance. Comme le disait la Mère Thérèse là-bas, au temps où elle se préoccupait de trouver ses premiers Frères: "Le courage et l'espérance ne manquaient pas; puisque le Seigneur avait déjà donné, il donnerait encore". Et voilà comment les diverses Congrégations, dans le respect de leur pluralisme, se sentaient unies dans leur style thérésien de vie, ce style qui, tout comme chez sainte Thérèse, prend une si grande importance dans nos Constitutions, ce style à retrouver dans le"retour à l'essentiel", le fil conducteur de ce Chapitre Général.

 

    
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