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Ordo Carmelitarum Discalceatorum ( O.C.D. )

OBJECTIFS DU SEXENNAT

Luis Aróstegui, OCD, Préposé Général.

 

1. Pour cette première rencontre avec vous, Provinciaux, Supérieurs et Délégués des diverses circonscriptions de l’Ordre, il me semble tout naturel de vous exposer avant tout les objectifs du sexennat, tels  que je les conçois personnellement, et tels que nous les avons brièvement mis en commun en Définitoire, au début de notre mandat. 

   En un certain sens, ces objectifs sont déjà formulés dans le document capitulaire d’Avila: En marche avec Ste Thérèse de Jésus et St Jean de la Croix. Repartir de l’essentiel (2003). Ce document en effet, dont l’élaboration était due au P.Général et aux Définiteurs précédents, mais sur lequel l’ensemble de l’Ordre avait eu la possibilité de collaborer en apportant sa contribution, fut approuvé par le Chapitre, dans l’intention de nous offrir à tous un document de base pour le nouveau sexennat. Et ceci, tant pour la partie doctrinale que pour la pratique. Si donc on trouve dans la partie pratique des indications qui concernent directement le Définitoire, il n’empêche que le document tout entier engage à différents niveaux la responsabilité du gouvernement général, qui est tenu d’en assurer l’efficacité concrète. 

  Des déterminations qui affectent plus spécialement le Définitoire, nous nous occuperons tout à l’heure. Pour l’instant, il me semble important d’attirer d’abord votre attention sur deux objectifs généraux, que nous pourrions presque qualifier de spirituels, puisqu’ils se réfèrent à la recherche d’un certain esprit, d’une manière d’être, de sentir, de vivre et d’agir.

Ces deux objectifs plus généraux sont la Communion et l’expérience de Dieu vue comme expérience de la dignité de la personne humaine. 

I. Communion. 

  Comme nous le savons, la conscience actuelle de l’Eglise vis-à-vis d’elle-même, autrement dit  sa propre conscience au sujet du message et de la réalité de Jésus, c’est la conscience d’être communion, de créer la communion. C’est la prise de conscience exprimée dans la parole bien connue de Jean-Paul II: “Faire de l’Eglise la maison et l’école de la communion: voilà le grand défi qui s’impose à nous pour le millénaire qui commence, si nous voulons à la fois être fidèles au dessein de Dieu et répondre aux espérances profondes du monde” (NMI 43). En accord avec cette prise de conscience, la vie religieuse se présente dans le document “Vita Consecrata” comme un signe de communion dans l’Eglise (Ch.2). “La vie fraternelle tend à réfléter la profondeur et la richesse de ce mystère (de l’Eglise), en se constituant comme un espace humain habité par la Trinité” (41). “Aux personnes consacrées, il est demandé d’être vraiment expertes en communion et d’en pratiquer la spiritualité comme témoins et artisans du projet de communion qui est au sommet de l’histoire de l’homme selon Dieu” (46). “L’Eglise confie aux communautés de vie consacrée le devoir particulier de développer la spiritualité de la communion d’abord à l’intérieur d’elles-mêmes, puis dans la communauté ecclésiale et au-delà de ses limites, en poursuivant constamment le dialogue de la charité, surtout là où le monde d’aujourd’hui est déchiré par la haine ethnique ou la folie homicide” 51).

  Evidemment, cette conscience de notre foi chrétienne reste toujours à la base de nos options et de nos décisions. Eh bien, cette théologie ne peut demeurer inactive; elle se doit de motiver et animer nos convictions sur la vie religieuse et sur notre propre comportement. 

  Ceci dit, quand je parle de la communion comme objectif du présent sexennat, je me réfère à quelque chose de plus particulier. L’expérience de ces deux dernières années a confirmé en moi la  nécessité d’un véritable travail de communion: ce que je voudrais vous communiquer maintenant.

  Deux motifs me semblent justifier cette nécessité : l’un est historique, et l’autre est actuel. 

1. Raison historique 

  Tous, nous connaissons suffisamment l’histoire générale de notre Ordre pour savoir la divergence  qui, après la mort de notre Ste Mère Thérèse de Jésus, se fit sentir dans la conception même de ce qu’on appelait alors “l’esprit” -nous dirions aujourd’hui: le charisme- du Carmel thérésien. Cette divergence, qui a demandé bien des nuances et donné lieu à bien des interprétations, je crois qu’elle fut finalement une divergence spirituelle, si l’on considère la profondeur de son impact humain et évangélique. 

   Pour rappeler et illustrer la réalité de cette divergence et son ampleur, il suffirait d’évoquer ici le procès d’expulsion, et ensuite le refus de réadmission, malgré une réhabilitation pontificale, de ce P.Carme que notre Ste Mère Thérèse considérait sans réserve comme “cabal” à ses yeux, c’est-à-dire: juste, idéal...C’était Jérôme Gracián de la Mère de Dieu. 

  Une autre affaire décisive, et  révélatrice des différences, ce fut l’érection de la Congrégation italienne, à la suite de l’aventure que je viens de rapporter, et qui se fit en deux étapes : 1597 et 1600. Deux Congrégations du Carmel de Thérèse d’Avila virent ainsi le jour, avec des Constitutions différentes, des Supérieurs différents, et des aires d’expansion différentes. D’un côté la Congrégation d’Espagne (St Joseph) qui, tout en admettant l’apostolat, maintenait comme idéal la forme de vie contemplative, en insistant sur l’érémitisme, la clôture et l’observance régulière - et d’un autre côté la Congrégation italienne qui, dès ses débuts (cf les premières Constitutions de 1599, qui n’étaient pas encore imprimées), prenait une option claire pour l’apostolat, aussi bien dans sa législation que dans sa pratique; après quoi, encouragée par le Pape lui-même, elle se reconnaissait un charisme spécial pour les missions. 

   Et cette divergence spirituelle se fait remarquer encore davantage dans la profondeur des âmes, quand on voit comment la même Congrégation italienne qui, dans ses Constitutions et dans sa pratique, accordait une notable importance à l’apostolat comme expression de la charité à l’égard du prochain (telle que l’envisageaient les premières Constitutions ), se sentit bientôt , lorsque le Pape Paul V, pour lui donner la possibilité d’une action missionnaire précise, voulut l’orienter vers la Perse, obligée de réfléchir pour savoir si vraiment les missions étaient partie intégrante du charisme carmélitain (1603-1605). Chose plus surprenante encore: après un engagement et une expérience missionnaire d’environ trois décades, le Chapitre Général de 1632, présidé par un nouveau Général qui avait été lui-même un missionnaire de la première heure, s’imposa de reconsidérer le  problème, avant de retrouver la place exacte des missions dans le charisme carmélitain. L’exemple et les motivations de la Congrégation espagnole n’étaient certainement pas sans exercer alors une influence sur les capitulants; mais le simple fait que les membres de la Congrégation italienne, après s’être investis officiellement et pratiquement dans les missions avec l’encouragement des Papes, aient ressenti le besoin d’une nouvelle décision officielle, met bien en relief la profonde divergence qui existait à l’époque, ainsi que le désarroi qui atteignait les esprits, leur quittant la sécurité, l’enthousiasme et jusqu’à la joie de la vocation. 

 On sait que le théoricien de la Congrégation italienne pour la défense des missions fut le Vén. Jean de Jésus-Marie, considéré à juste titre comme le formateur des Carmes dans les débuts de la Congrégation, en même temps que l’écrivain mystique et humaniste dont l’influence devait être décisive. Naturellement, il n’était pas seul. Au Chapitre de 1605, de même qu’à celui de 1632, tous les capitulants se montrèrent disposés à renoncer à leurs charges pour partir vers les missions, affirmant par là leur conviction et leur volonté missionnaire. Mais les raisons invoquées restent cependant celles qu’on trouve sous la plume du Vén. P. Jean, dans plusieurs de ses ouvrages. Je me limiterai à rappeler l’argument qui semble décisif à ses yeux: “Ou bien nous approuvons l’esprit de la Vierge Thérèse notre Mère, ou nous ne l’approuvons pas; dans le même sens, ou bien nous la vénérons comme notre fondatrice, ou nous ne le faisons pas. Evidemment, désapprouver son esprit serait témérité pure; la renier comme fondatrice serait ingratitude extrême. En conséquence, puisqu’il est manifeste que la Bse Thérèse a désiré l’oeuvre des missions plus ardemment que le martyre lui-même, et qu’elle a orienté dans ce but ses efforts,  ses prières et celles de ses disciples, afin d’obtenir pour ceux qui travaillent à la conversion des hérétiques d’abondants fruits d’apostolat, qui oserait nier qu’elle avait l’intention de réaliser, à travers ses fils nos frères, ce qu’elle-même ne pouvait faire avec ses filles ?” (Tractatus 2, 11-12)

  Tel est le sens de l’argument avancé par l’auteur dans ses différents écrits, quitte à y ajouter d’autres raisonnements puisés à la tradition carmélitaine. Ce que nous pouvons noter, c’est la nouveauté du critère charismatique, qui veut s’inspirer de la Mère Fondatrice. Pour nous, qui sommes aujourd’hui formés par la conscience ecclésiale actuelle et habitués à en retrouver l’expression dans nos Constitutions, la chose semble aller de soi. Mais n’oublions pas qu’à l’époque, Thérèse de Jésus n’était même pas béatifiée; et si, au début du XVIIè siècle, ses écrits et sa réputation avaient déjà franchi plusieurs frontières, elle restait loin d’être reconnue universellement comme critère en matière de charisme. 

   Comme chacun sait, la Congrégation espagnole, en conséquence de ses avatars historiques, devait s’éteindre au moment de s’unir à la Congrégation italienne en 1875. A partir de ce moment, les uniques Constitutions de l’Ordre unifié furent celles de la Congrégation italienne, celles qui, approuvées en1632, devaient rester en vigueur jusqu’au Concile Vatican II.

   Aujourd’hui, nous avons des Constitutions renouvelées après ce dernier Concile. Ce sont elles qui nous assurent une base adaptée pour construire la communion de l’Ordre, avec profondeur doctrinale et inspiration pour notre capacité d’adaptation.

  Et cependant l’expérience me dit qu’il nous reste encore à faire pour avancer dans la compréhension et l’assimilation de notre charisme. 

2. Raisons actuelles 

   Le second point nous est suggéré par le pluralisme qui s’impose actuellement pour l’expansion de l’Ordre, et par la diversité à noter dans l’accueil du charisme. 

  Jamais comme aujourd’hui l’Ordre n’a été répandu à travers les continents, les langues et les cultures. Ce seul fait ne peut que conditionner déjà la compréhension et la mise en oeuvre du charisme, en fonction des cultures et des sensibilités. Et cependant, il nous faut ajouter que nous assistons actuellement à une fragmentation culturelle qui affecte notre  perception des valeurs en cours, et  dans notre cas le charisme même du Carmel thérésien. 

  Le phénomène n’est pas absolûment nouveau. Il y a longtemps que, dans les Provinces qui pourtant se sentaient profondément unies dans le charisme, une diversité se faisait sentir entre un noviciat et une maison d’études, un désert et une mission, un couvent et son église où les tâches et les attributions étaient différentes. Il devenait évident que toutes les personnes ne pouvaient incarner le charisme de la même manière, compte tenu des situations. Or ce conditionnement s’intensifie de nos jours, en s’étendant. Et en se transformant. Il faut en effet reconnaître que ces différentes manières de vivre connues dans le passé, si elles entraînaient une certaine diversité dans les apparences, permettaient toujours de sauvegarder, même si dans la réalité tout n’était pas clair, un certain type idéal de vie commune qui restait comme un critère d’appréciation, un point de référence auquel il fallait tendre. Or il semble bien qu’aujourd’hui cette conception d’un mode unique et idéal de vie charismatique communautaire ne peut plus se présenter. On dirait plutôt que, selon les cultures et les sensibilités, une certaine diversité dans les formes de vie autour du même charisme est perçue comme une valeur. Aussi peut-on dire que la diversité n’est pas conditionnée seulement par les circonstances externes, mais que nous sommes affrontés à une perception différentes des valeurs elles-mêmes. La conséquence est que certaines formes déterminées peuvent exprimer une valeur pour certaines sensibilités, tandis que d’autres formes d’expression seront nécessaires pour d’autres sensibilités. 

  Naturellement, nous aurons à tenir compte des nuances que ces considérations exigent. Personne ne prétendra que l’arbitraire puisse devenir la norme, personne ne croira que n’importe quoi peut valoir pour n’importe quoi, que tout peut devenir indifférent. Car il est indispensable, précisément, de fixer inlassablement les yeux sur l’authentique évangélique, l’authentique charismatique que nous avons à chercher. Disons simplement que, de manière générale, nos observations peuvent avoir leur valeur comme constatation de la  situation spirituelle aujourd’hui. 

  Voilà pourquoi notre préoccupation pour la communion voudra tenir compte de ce problème. Entre un passé auquel nous avons fait référence et qui se prête à une connaissance toujours meilleure, à une méditation en profondeur, et  une actualité culturellement multiforme, nous avons à nous sentir en authentique communion de famille. Je crois que l’essentiel en la matière, c’est la communion d’âmes. Quand les  formes se font différentes, l’union spirituelle devient plus décisive. 

3.  Comment obtenir effectivement cette communion? 

   Nous pouvons toujours prendre une comparaison dans ce qui se passe au sein d’une famille humaine normale, où le fait d’être des frères et des soeurs se perçoit à partir de l’expérience, de la conscience positive de la famille, de la communauté de vie solide, affectueuse et stimulante, en compagnie des parents et des frères et soeurs. Ainsi se créent spontanément les liens fraternels humains et spirituels.

  Dans notre cas, et un peu de la même manière, notre union dynamique, notre communion, le sentiment d’être frères et soeurs dans une famille charismatique, dépendent certainement de la qualité de notre vie avec les mêmes parents. Autrefois, le sens de l’appartenance à une même communauté spirituelle était facilité, et en quelque sorte assuré par un schéma de vie commune bien réglé. Des formes extérieures communes à tous permettaient d’identifier, jusqu’en profondeur, les groupes religieux. Le mode de vie faisait partie de l’identité. On pouvait certainement prendre appui sur une relation intérieure spirituelle avec les parents et les figures qui avaient marqué l’histoire de la famille. Et la même relation spirituelle se concrétisait dans les traditions et les dévotions chères à toute la  famille. 

  Il est certain qu’aujourd’hui plus que jamais, nous avons aussi besoin d’une connaissance aimante de nos saints parents, d’une familiarité vraie avec leur expérience, leur vie, leur doctrine, et ceci non seulement pour inspirer notre vie spirituelle personnelle, mais encore pour constituer notre communion entre nous, pour nous constituer en communauté de frères. Plus que jamais, oui: pour les raisons signalées tout à l’heure sur toutes ces différences culturelles qui ne sont pas seulement géographiques, mais aussi intérieures, inter-sociales, pour ces différences de sensibilité religieuse qui nous laissent à peine un minimum de traits extérieurs encore communs, quelques méthodes d’action encore universelles. C’est que les formes extérieures se sont fragmentées. Voilà pourquoi notre connaissance doit être vitale, ouverte à un expérience spirituelle; elle ne peut plus se contenter d’être simplement intellectuelle. 

  Le charisme, avec les expériences spirituelles réalisées en famille, est une réalité dynamique.  C’est une culture spirituelle qui peut toujours grandir, grâce à la vie spirituellement authentique de la famille, comme un fleuve qui reçoit de nouvelles sources et de nouveaux affluents. Il reste hors de doute qu’au long de notre histoire des figures prestigieuses ont enrichi, à travers leurs inspirations et leurs initiatives, notre charisme, notre esprit de famille, notre horizon spirituel.Par exemple Thérèse de Lisieux ou Edith Stein. Et ce ne sont pas seulement les religieux et religieuses canonisés ou béatifiés, mais encore bien d’autres, qui nous ont ouvert, grâce à leur vision personnelle ou leur doctrine, grâce à leur vie et leur action, de nouveaux domaines et des possibilités, tant leurs vies et leurs initiatives se sont avérées créatrices. Aussi notre  connaissance affectueuse de ces réalités ne peut que créer l’esprit de notre famille et sa communion. En revanche, l’ignorance ne pourrait que diminuer et appauvrir notre horizon actuel.

  Disons qu’en général, toute connaissance de ce que l’histoire nous apporte d’authentique, en développant notre horizon humain en vitalité et profondeur, se fait plus importante que jamais pour revitaliser et intensifier la communion chez nous. 

  Ajoutons encore qu’ une connaissance suffisante de la  réalité actuelle de nos frères et soeurs, de leurs projets et de leurs réalisations, est également importante pour le sens de la communion dans l’Ordre. Une famille saine est respectueuse, elle n’intrigue pas, elle n’asservit pas, mais elle s’intéresse, elle se réjouit et souffre, elle apprend des autres. Et ceci, surtout dans une famille spirituelle.

  La pluriformité actuelle peut donc être, et elle l’est souvent, une richesse. Ceci suppose une diversité telle qu’elle se puisse expérimenter comme nous appartenant à tous. Si notre appartenance mutuelle doit être autre chose qu’un simple nom, c’est qu’il nous faut prendre au sérieux notre communion dans la pluralité. 

4.   Conditions 

A. La pluriformité 

 Tout ceci nous demande d’admettre une pluriformité, du fait que le Carmel thérésien, tout comme le Corps mystique de St Paul,est lui aussi un corps composé de différents membres, ce qui lui confère sa richesse, son unité, sa communion. 

B.  L’identité 

 Notre famille du Carmel a une identité, un esprit, un certain nombre de caractéristiques reconnues de tous ses membres.

  Une première caractéristique, c’est l’attitude contemplative, un besoin d’oraison, non seulement  théorique mais existentiel et réel, qui soit une inclination naturelle, et pas la conscience d’un devoir. Et puisque tous les membres s’y sentent appelés par une vocation intérieure, ils savent normalement créer des moyens d’expression, réaliser une ambiance favorable, là où ils se trouvent et quelles que soient leurs conditions de vie. 

  Une fraternité toute simple entre des frères égaux, c’est aussi une caractéristique du Carmel thérésien. Certes, l’histoire  nous rappelle bien les anciens solitaires du Mont-Carmel, remarquables dans leur recherche de la contemplation et dans leur disposition au sacrifice; mais le Carmel thérésien a voulu ajouter pour nous cet élément nouveau: un style de fraternité détendue et joyeuse pour ceux qui constituent ensemble un petit collège autour du Christ (pensons plutôt à l’icône évangélique de Ste Thérèse, à son intuition théologique de notre vie religieuse !).

  L’amour et le service du Royaume sont l’aliment du Carmel thérésien. On retrouve la prière et la mission de Jésus: que le Règne vienne. Aussi les Carmes s’éveillent-ils très vite à ce souci qui fut dèjà pour Ste Thérèse une “inclination” mise en elle par le Seigneur (une vocation),  aussi ardente que son besoin même de l’oraison comprise comme don d’elle-même. C’est bien ce sens ecclésial, cette découverte de l’humanité perdue dans les ténèbres extérieures (comme elle l’imaginait), qui provoquaient ses pleurs et sa tristesse. Son Carmel en est marqué. 

C.  Trois attitudes 

  Les attitudes souhaitables que je vais signaler sont à la fois les conditions d’une communion authentique et les fruits d’une exacte fidélité au charisme historique, dans l’acceptation de notre pluralisme. 

  Attitude positive: Face au nouveau, au différent, à tout ce qui peut intepeller, tâchons de percevoir avant tout ce qui se présente comme valeur; demandons-nous toujours ce qu’il est possible de faire pour apporter une réponse adéquate, engagée, et qui soit de service évangélique. Ceci affecte autant nos situations  sociales, culturelles ou ecclésiales, que la situation diversifiée du charisme thérésien. 

  Attitude intégrante: Il s’agit de maintenir le sens des valeurs essentielles et authentiques, en même temps que le sens de l’ensemble, afin de percevoir comment ce qui nous est différent vient pour nous compléter, nous enrichir: à nous de l’admettre, comme les autres le font. C’est un fruit qui nous vient de nos racines carmélitaines. En ce sens, un esprit intégrant est inclusif: Il s’exprime en divers domaines et sous des formes différentes. Il s’affirme. Il amplifie ses horizons. 

  Attitude créative: Quiconque perçoit le charisme de cette manière cultive un comportement créatif, en fonction des temps nouveaux et des nouveaux lieux. Il ne s’oblige plus à répéter les modéles du passé, il s’ouvre en toute vérité et authenticité aux nouvelles formes d’incarnation, tout en continuant son discernement au sujet des expériences antérieures. Ainsi le passé se convertit en vie, en tant qu’il inspire et anime une plénitude actuelle, dans la joie et l’initiative. 

  A la faveur de ces attitudes et dans nos horizons concrets, si nous faisons tout pour assimiler, dans notre formation initiale puis permanente, cette connaissance affectueuse et vitale de nos grands témoins et des autres qui sont autant de témoins de Jésus-Christ, je crois que nous aurons  bien travaillé à  renforcer notre communion interne, à éveiller notre âme commune tant nécessaire aujourd’hui. Si nous assurons cette âme, en toutes circonstances et dans le respect de nos vocations plus particulières, nous serons à même de vivre sous l’inspiration vraie du charisme carmélitain thérésien, et nous nous sentirons unis à tous nos Frères Carmes par un esprit intérieur renforcé. 

  II. L’expérience de Dieu, comme expérience de la dignité de l’homme

 

  Tout comme le problème de la communion, au sens large en même temps que précis où nous l’avons abordé, ce second point n’est pas un objectif limité au sexennat: c’est un cheminement de profondeur et d’humanité que nous avons à parcourir.

  Qu’est-ce à dire?  Le Carmel thérésien, sans prétendre à la moindre exclusivité, se présente cependant de façon particulière comme lieu de l’expérience de Dieu. En disant ceci, nous nous reférons de façon générale à la présence, l’importance et l’expérience de l’oraison, telle que la tradition spirituelle du Carmel l’offre à l’Eglise. Et dans le cadre de l’oraison, nous pensons à une expérience spécifique de Dieu, du Dieu qui apparaît chez les grands témoins témoins du Carmel,  à la relation d’amitié, d’amour, mais aussi d’espérance contre toute espérance, de foi contre toute foi, comme on le voit dans les “nuits” familières au Carmel.

  Comme nos Constitutions et le Document d’Avila nous le rappellent, il est évidemment de la mission naturelle des Carmes de guider les personnes dans l’expérience de Dieu, et ceci surtout par les voies de l’oraison. Il est même affirmé, tant dans les Constitutions que dans le Document d’Avila et bien d’autres textes de l’Ordre, que nous sommes spécialement chargés  d’une pastorale de la spiritualité.

  Aussi je tiens à préciser qu’en conséquence, et peut-être pour aujourd’hui plus que jamais, il est toujours nécessaire de savoir expliquer le sens de l’expérience de Dieu, et donc de la  relation avec lui, et donc de ce qui fait l’essence de l’oraison. Et j’en arrive maintenant  à ce qui donne son titre à ce paragraphe: l’expérience de Dieu, comme expérience de la dignité de la personne humaine. 

  L’expérience authentique de Dieu, celle qui est vraie, celle qui a su s’exprimer de façon adéquate, a toujours été nécessairement une expérience de la dignité de l’homme. En Jésus il n’existe aucune dichotomie, il ne peut pas y en avoir.

  Mais si nous parlons d’expérience, et surtout d’expérience exprimée, nous avons au Carmel des exemples clairs de cette unité vécue. A ce sujet, j’aime me reférer à St Jean de la Croix. Parce qu’il est radicalement orienté vers Dieu, vers l’union avec Dieu. Parce qu’il est radicalement théologal. Dans ses écrits, tout comme dans les témoignages qui nous disent son comportement, nous remarquons qu’il ne se préoccupe nullement de démontrer la dignité humaine; son souci est l’union de la personne avec Dieu. Il est certain qu’il aurait pu se préoccuper  de bien d’autres questions qui intéressent l’Eglise, comme elles nous intéressent nous-mêmes. Et pourtant, en s’occupant ainsi “verticalement” de l’union à Dieu, il nous fait une démonstration incomparable de la dignité de la personne humaine. Ses écrits n’expriment pas seulement Dieu, ils montrent l’homme. C’est au point que certains, beaucoup peut-être, n’arrivent pas à le croire, ne croient pas que tout ce qu’il dit soit possible, que l’homme puisse être cela, qu’il soit destiné à cela, que tout cela  puisse arriver. En conséquence, son lecteur peut rester aussi sceptique au sujet de Dieu qu’au sujet de l’homme. C’est que l’homme de St Jean de la Croix se définit par une union d’amour avec l’infini. Tandis que l’homme de la psychologie, de la sociologie, et souvent de notre propre expérience, poursuit son chemin sans avoir grand’chose à voir avec tout cela, lui semble-t-il. Si bien que, pour nous dire quelque chose de la dignité de l’homme, les écrits de St Jean de la Croix sont toujours une source inégalée. 

  Une expérience authentique donc, comme je l’ai dit. La différence pour aujourd’hui, c’est qu’il nous revient de l’exprimer explicitement, d’abord à travers la réalisation personnelle et communautaire, puis dans la communication pastorale, de telle façon qu’il ne reste plus aucune place à la dichotomie. A ce compte, la spiritualité et l’expérience de Dieu peuvent nous parler de l’homme concret, du monde et de la vie réelle. Pour le reste, nous avons d’autres disciplines, d’autres esprits qui ne sont pas adonnés à la spiritualité. Il n’empêche que, pour notre part, si nous sommes incapables de parler de l’homme concret, nous ne parlons pas non plus du Dieu vrai. 

  Voilà bien ce qui permet au Document d’Avila de nous orienter avec justesse: “La dimension orante et contemplative du Carmel devra être vécue et présentée comme une ouverture à la transcendance, comme une source d’engagement et d’espérance sur les voies de la transformation du monde, comme un chemin pour un dialogue oecuménique et interreligieux en fonction des diverses situations socio-culturelles” (61). “Nos communautés, centrées sur l’absolu de Dieu, devront être des écoles d’oraison qui transforment progressivement leurs membres en de véritables contemplatifs, capables de découvrir Dieu présent et proche dans les événements, dans les personnes, dans le positif et le négatif de l’histoire; un Dieu qui nous questionne et nous interpelle” (65). “On vivra l’expérience de Dieu et on en témoignera au milieu des défis de chaque aire socio-culturelle et ecclésiale. On aidera à découvrir Dieu comme  source de plénitude, comme libérateur, comme le Dieu de l’espérance, comme Père-Mère, comme Quelqu’un de proche” (ib).

  Il en résulte, comme le suggèrent ces quelques références au Document d’Avila, que la spiritualité d’aujourd’hui se doit de découvrir la dignité de la personne humaine avec toutes ses conséquences; il faut donc qu’elle soit concrète, incarnée, historique, matérielle, individuelle et sociale. C’est la spiritualité de la venue du Royaume, celle que Jésus  propose et réalise dans l’Evangile. Aussi ne cessera-t-elle pas de sembler dangereuse, elle pourra se voir persécutée, dans la mesure même où l’Evangile peut toujours l’être. C’est qu’il s’agit nécessairement d’une spiritualité qui se prétend transformatrice de la personne et de la société. 

  Le chemin à parcourir est certainement long, c’est une chemin jamais terminé pour notre vie. Voilà pourquoi, comme je l’ai souligné en commençant, il s’agit d’un objectif qui, loin de se limiter au présent sexennat, doit nous rester constant pour tout l’avenir. Comprenons que notre parole sur Dieu, tout comme  notre parole à Dieu, doit être pleine de véritable humanité concrète. Mais nous voyons bien qu’un tel objectif est nécessaire et qu’il doit se manifester en toute clarté chez nous. Comme dans toute l’Eglise, il est vrai, quand il s’agit de transmettre le message de Jésus. Sachons cependant que les Carmes, en tant qu’héritiers privilégiés de la spiritualité de certains témoins prestigieux, ne pourront jamais éluder ce devoir tout spécial qui touche à l’âme même de leur vie de famille. 

  III. La formation 

  Si les deux objectifs que je viens de mentionner semblent plutôt des objectifs à longue portée sur les routes de l’avenir, il est un objectif concret et plus immédiat qui, tout en conditionnant aussi notre avenir lointain, s’impose à l’attention de Définitoire: c’est le problème de la formation. Nous l’avons perçu dès nos débuts, au moment de programmer, avec nos visites,  les congrès et les réunions de toute sorte. Mais maintenant, la question se trouve confirmée par l’expérience de nos visites pastorales et fraternelles, ainsi que par une meilleure connaissance de l’état de l’Ordre, avec ses expériences et ses épreuves. 

 Ce problème de la formation est en relation étroite avec celui de la communion, sur lequel j’ai voulu insister. Il n’est pas sans lien avec notre conception de l’oraison et de la spiritualité, comme également avec la mission de l’Ordre. Il a aussi à voir avec la question des sorties de l’Ordre, qui nous impose un sujet précis de réflexion pour le présent Définitoire extraordinaire. Il est indubitable que cette réflexion va nous conduire à une conviction toujours plus profonde et plus compromettante sur l’importance décisive de la formation. Formation initiale et formation permanente, dans la ligne de “Vita Consecrata”. Nous nous réjouissons tous de pouvoir assister à l’expansion de l’Ordre, et nous consacrons généreusement nos forces en ce sens. Mais il semble qu’une importance plus grande encore doive être accordée, dans la mesure du possible, à la formation de ceux qui sont déjà Carmes: formation personnelle et formation communautaire.  Notre devoir est de reprendre avec sérieux l’affirmation conciliaire, selon laquelle l’avenirde la vie consacrée dépend de la formation de ses membres. D’ailleurs l’expérience le confirme pleinement.  Ce que je tiens à rappeler ici, c’est que cette formation, entendue comme assimilation personnelle et communautaire, outre qu’elle se révèle décisive par elle-même, constitue en même temps un objectif pratique immédiat, sur lequel débouchent les deux premiers objectifs que nous avons retrouvés. 

  Enfin, sachons-le, nous aurons beau insister sur les moyens à employer, l’avenir n’en sera pas garanti de façon absolue. Après tout, nous ne pouvons mettre notre espérance que dans le Seigneur. Il n’empêche que la formation, l’assimilation personnelle et communautaire de l’Evangile de Jésus-Christ et de l’expérience du Carmel, la réponse personnelle et responsable aux situations nouvelles, en un mot: tout cet ensemble, doit jaillir de la formation, d’une manière d’être naturelle et  familiale relativement indépendante des circonstances, quand elle s’applique à vivre toujours davantage ce qui se cache au fond des coeurs.

 Santiago du Chili, 4 octobre 2005

Luis Aróstegui, OCD, Préposé Général.

     
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