Conferenza
del P. N. Generale in occasione della celebrazione dei
400 anni di presenza delle nostre Monache in Francia,
tenuta a Parigi il 13 giugno 2004:
I - La perception du charisme
Nous pouvons
commencer notre réflexion sur "la vocation des
carmélites dans l’Eglise en ce monde d’aujourd’hui"
en citant un passage du prologue du document capitulaire
d’Avila de l’année deux mille trois, “En marche avec
Sainte Thérèse de Jésus et Saint Jean de la Croix”
:
“Nous
avons ou nous pouvons avoir aujourd'hui une
connaissance de notre charisme comme jamais
peut-être dans notre histoire. De nos jours plus que
jamais, les lecteurs les plus divers, dans et hors de
l'Église, en appellent à nos saints et à la spiritualité
de notre famille. Ils réclament légitimement de nous que
nous leur fassions part de cette richesse. Nos
Constitutions, en particulier le chapitre premier,
récapitulent les éléments essentiels de notre charisme.
Leur expression est le fruit d'une prise de conscience
renouvelée à partir de Vatican II. Toutefois, nous
devons nous demander comment nous pouvons répondre grâce
à notre charisme aux exigences des signes des temps dans
l'Église et dans le monde, ainsi qu'aux grandes et
légitimes aspirations humaines et religieuses des
nouvelles générations, afin qu'elles puissent remplir,
de manière plus efficace et actualisée, la mission du
Carmel thérésien au troisième millénaire” (n°1).
Nous trouvons
dans ce texte deux affirmations. La première : “De
nos jours plus que jamais, les lecteurs les plus divers,
dans et hors de l'Église, en appellent à nos saints et à
la spiritualité de notre famille”. Nous pouvons
assez facilement vérifier cette affirmation à caractère
sociologique. Les éditions en langue originale, les
traductions, les études, les cours, les conférences, les
expositions, les citations, toutes ces données
auxquelles nous avons accès depuis plusieurs dizaines
d’années surpassent incomparablement par leur abondance,
leur variété, leur profondeur tout ce qui s’est réalisé
autrefois. C’est une immense richesse pour notre époque.
La deuxième affirmation : “Nous avons ou nous pouvons
avoir aujourd'hui une connaissance de notre charisme
comme jamais peut-être dans notre histoire”. Voilà
une assertion d’un autre genre, plus difficile à
vérifier, car il s’agit d’une évaluation qualitative.
Que nous puissions mieux saisir le charisme
aujourd’hui par rapport aux siècles passés ne peut être
l’objet d’une constatation directe comme dans le premier
cas.
Comment
peut-on faire une telle affirmation? Comment la soutenir
avec plausibilité et sans une certaine arrogance? On
peut répondre : parce qu’aujourd’hui, nous avons une
perception de l’historicité comme jamais nous ne l’avons
eue auparavant. Le sens de l’historicité,
caractéristique de la modernité, nous donne de percevoir
le conditionnement historique de l’homme et de
ses valeurs. L’homme moderne s’est rendu compte
par la critique historique que les valeurs (ou du moins
leurs modalités d’expression) ne sont pas
les mêmes à travers les époques et les cultures,
qu’elles sont conditionnées par “ le temps et
l’espace ”.
Cela invite à
la distinction entre les “ valeurs ” et l’ “ expression
de celles-ci ”, tributaires d’une époque ou de
circonstances déterminées. Lorsque nous n’avons pas
cette conscience de l’historicité, nous continuons
d’identifier, ou du moins de lier de manière nécessaire
et permanente, les valeurs à leur revêtement historique.
La conscience de l’historicité permet une libération
mentale, une libération théologique. Nous devons donc
distinguer les valeurs proprement dites de leur
expression historique.
En ce sens,
nous pouvons avoir aujourd’hui une perception plus
pointue du charisme (la valeur) qu’aux siècles passés ;
nous pouvons considérer le charisme en tenant compte des
conditionnements du temps. Si nous ajoutons à cela les
progrès de notre connaissance historique en ce qui
concerne aussi bien l’époque concernée que les œuvres et
les biographies, l’affirmation selon laquelle nous
pouvons mieux connaître le charisme aujourd’hui devient
moins surprenante.
On trouve
dans la citation du prologue du document capitulaire
déjà cité, une référence à nos nouvelles
Constitutions :
“Nos
Constitutions, en particulier le chapitre premier,
récapitulent les éléments essentiels de notre charisme”.
Ces éléments
essentiels sont justement saisis grâce à cette
connaissance nouvelle que nous avons, comme le rappelle
cette autre citation :
“Leur
expression est le fruit d'une prise de conscience
renouvelée à partir de Vatican II”.
Pourtant,
l’aggiornamento de nos Constitutions ne constitue pas
une solution parfaite et définitive:
“Toutefois,
nous devons nous demander comment nous pouvons répondre
grâce à notre charisme aux exigences des signes des
temps dans l'Église et dans le monde, ainsi qu'aux
grandes et légitimes aspirations humaines et religieuses
des nouvelles générations”.
II - Toujours en chemin
Nous voyons
par cette dernière citation que la réalité des
Constitutions n’empêche pas que la vie religieuse et son
charisme continuent de nous interpeller en vue de
trouver une expression significative pour aujourd’hui.
Remarquons que malgré tous les documents conciliaires et
le renouvellement des Constitutions, nous avons reçu du
Magistère,
longtemps après,
l’Exhortation apostolique sur la vie consacrée, un
document qui n’est pas la simple répétition des
enseignements précédents.
La
bibliographie actuelle sur la vie religieuse témoigne du
fait que malgré le renouvellement des Constitutions,
qui présuppose déjà un renouveau théologique, fruit de
Vatican II, on s’interroge constamment sur l’identité de
la vie religieuse en général et sur les charismes
particuliers des diverses familles religieuses.
Dans le
document d’Avila, on trouve un écho de cette donnée de
la recherche théologique,
toujours vivante,
dans le paragraphe intitulé “ Une situation d'exil et
d'espérance ” :
“Nous
vivons dans une époque que certains ont comparée à
l'exil. De même qu'Israël se trouva en cette période de
son histoire dépouillé de toutes ses sécurités ... de
même dans l'Église et dans la vie consacrée,
particulièrement en Occident, nous avons perdu beaucoup
des éléments de sécurité que nous avions dans un passé
récent. Se sont faits jour la recherche, l'incertitude,
la pluriformité, la désorientation. Comme le peuple
d'Israël, la vie consacrée s'est tout à coup retrouvée
sans ses certitudes du passé.
L'exil
n'est pas seulement un événement extérieur. Il s'agit
d'une expérience spirituelle. L’expression "sortir
de...", omniprésente dans les écrits sanjuanistes, ainsi
que le symbole de la "Nuit obscure" définissent tout
notre chemin spirituel. L'inévitable passage "par des
chemins nouveaux, inconnus et inexplorés...pour aller
vers des terres inconnues", toujours selon Jean de la
Croix (NO II, 16, 8), désigne la même réalité. En
situation d'exil, les personnes qui ont dû franchir des
frontières conservent cependant dans leur cœur des liens
spirituels et la nostalgie de ce qu'elles ont quitté.
Elles souffrent de ce qu'elles ont perdu, car cela
continue à faire partie de leur identité. La vie
consacrée, et notre Ordre en particulier, a dû tracer de
nouvelles frontières à partir d'une situation d'exil. Or
il faut avoir une profonde vie spirituelle pour
affronter de nouveaux confins et franchir de nouvelles
frontières”
(no
7).
Le document
d’Avila ne se montre pas moins optimiste en cette
situation d’exil, c’est-à-dire de recherche,
d’incertitude, de désorientation, lorsqu’il affirme :
“Loin de
nous faire perdre notre identité, les expériences
nouvelles faites avec un discernement priant, nous
conduiront à la préserver sous une forme renouvelée.
L'exil est une occasion de nous remettre en chemin avec
espérance...” (n°7).
Dans le
document Gaudium et Spes, le Concile avait
constaté, il y a environ
quarante ans, les changements profonds, rapides,
universels de notre monde. La conscience de ces
transformations est certainement plus évidente pour
nous.
Qu’arrive-il?
Pourquoi ces nouveaux questionnements et ces nouvelles
recherches? Il paraît évident qu’une conséquence ou un
signe de ces changements et de ce chemin d’exil est le
manque de vocations, le vieillissement et la diminution
des religieux en Occident. Pourquoi? On peut
certainement donner plus d’une réponse, car il s’agit
d’un fait complexe. On peut dire, en tous cas, qu’il y a
une perte du sens religieux en Occident, au moins dans
le sens entendu autrefois, et qui pouvait engendrer de
nombreuses vocations religieuses.
Et plus
encore, même chez ceux qui vivraient la persistance du
sens religieux, le sens de la vie religieuse ainsi que
la perception qu’ils en ont, ne sont plus les mêmes. Ce
changement de perception est le fait non seulement des
plus jeunes ou des laïcs, mais aussi de nous-mêmes.
Mentionnons
d’abord une valorisation de la création et donc une
valorisation d’un chemin séculier comme appel
vocationnel. Cela implique la valorisation, le respect
et le développement de la personne dans ses
potentialités, comme dessein du Dieu de la création et
de la rédemption. Cette vision positive de la création
et la conviction que le dessein de Dieu selon la foi
chrétienne est de promouvoir le Royaume de Dieu jusqu’en
ce monde-ci (malgré ou contre la réelle résistance de
celui-ci) obligent à repenser et à repositionner la vie
religieuse. C’est pourquoi de nombreux religieux
s’interrogent sur le sens de la vie religieuse dans le
monde et l’Eglise d’aujourd’hui. Voilà pourquoi tout
l’Ordre d’abord, et le Chapitre Général ensuite, a
réfléchi sur la nécessité de “retourner à l’essentiel”.
III - Comment trouver et vivre notre
identité ?
Pendant que
nous répondons de manière responsable aux nécessités
immédiates et œuvrons tout naturellement à la promotion
vocationnelle en faisant connaître notre genre de vie et
sans perdre espérance, nous devons toujours réfléchir
sur notre identité et sur ce que nous voulons être comme
religieux.
A)
Conditions
1)
Il y a une condition ou une base permanente à ce
questionnement : la nécessité d’une profonde
spiritualité.
Il y a
beaucoup de définitions de la spiritualité et surtout
plusieurs manières de voir et de vivre celle-ci. Cela
est d’ailleurs vrai aussi plus généralement de la
religiosité. On ne peut pas présupposer que les éléments
définissant une profonde spiritualité soient clairs et
évidents pour tous. Pour illustrer ce que nous entendons
par spiritualité, nous pouvons nous référer à l’un ou
l’autre de nos grands témoins.
Prenons les
écrits de Saint Jean de la Croix. Au moins quatre
siècles nous séparent de lui. Nous pouvons affirmer que
son monde culturel et religieux est en grande partie
différent du nôtre. Notre siècle est différent non
seulement du point de vue temporel, mais aussi dans sa
mentalité et sa sensibilité religieuse. Certaines
expressions de notre saint pourraient être formulées
autrement. Mais au-delà de tout cela, nous percevons
qu’il y a chez lui une profonde et véritable
spiritualité. C’est une évidence pour tous.
Saint Jean de
la Croix ne se préoccupe pas des observances
extérieures. Il les respectait certainement dans sa vie
quotidienne, car elles étaient importantes pour lui
compte tenu de la mentalité de l’époque : cela allait de
soi pour lui comme pour les autres. Pourtant son
attention se situait à une autre profondeur, au niveau
de ce "je ne sais quoi" qui, de toute façon et
indépendamment des circonstances, était déterminant pour
lui et devenait le critère pour juger des choses
extérieures. On peut percevoir cette intention dans son
enseignement lorsqu’il déclare avec une certaine
ironie :
"(Les
spirituels)... se persuadant que n'importe quelle
sorte de retraite et de réformation dans les choses est
suffisante! " (2S7,5).
C’est en ce
sens qu’aujourd’hui, en notre monde si changeant, nous
avons besoin d’une spiritualité profonde, authentique,
personnellement et communautairement, non pas d’une
spiritualité de façade qui deviendrait simple
extériorité.
Quant à nous,
nous configurons
cette spiritualité dans l’espace de la tradition
carmélitaine. Nous bénéficions d’un esprit de famille
qui nous aide et nous éduque. Nous nous trouvons ici
justement pour cela.
Certains
aspects, voire de nombreux aspects sont devenus
discutables au fil de l’évolution historique. Il arrive
même parfois qu’ils n’aient plus aucune signification
pour nous. A l’inverse, d’autres réalités acquièrent un
sens humain et spirituel évident.
Quoiqu’il en
soit, nous portons de toute façon cette spiritualité
profonde comme une nécessité intime et une exigence de
recherche radicale. Nous bénéficions aussi de
l’expérience de la famille carmélitaine dans
l’expression concrète de celle-ci.
Cette double
dimension de la spiritualité, à savoir “ personnelle ”
en tant que nécessité intime, et “ objective ” dans son
expression concrète dans la tradition carmélitaine, nous
guide dans la recherche et la réalisation des structures
pour aujourd’hui. Les structures externes sont toujours
nécessaires et doivent toujours être recréées. Nous
sommes dans les dimensions du temps et de l’espace et la
spiritualité a besoin d’expressions concrètes et
visibles. Mais aujourd’hui la spiritualité profonde est
la première référence obligée.
2)
Il y a à cela une prémisse inévitable : notre existence
ici et maintenant, l’aujourd’hui. Nous nous
référons aux caractéristiques culturelles, sociales et
religieuses de ce monde actuel auquel nous appartenons.
Certaines de ces caractéristiques sont énoncées dans
"Novo Millennium Inuente", dans le document de
Lisieux, "Commencer toujours", ainsi que dans le
document d’Avila déjà cité. On signale évidemment les
aspects positifs et négatifs de notre monde
d’aujourd’hui. Il n’est pas nécessaire de rappeler une
fois de plus ces caractéristiques.
Acceptons-nous en toute simplicité de faire partie de ce
monde aussi bien culturellement que théologiquement? Je
ne crois pas que l’on puisse défendre que pour être
carmes, carmélites, il soit nécessaire d’être des
personnes des siècles passés. Pour le dire autrement,
une personne d’aujourd’hui ne pourrait-elle pas être
religieux, religieuse, carme, carmélite, sans copier
servilement les modèles du passé? Ne doit-elle pas
plutôt s’inspirer profondément de l’esprit de notre
histoire familiale, discerner ce qu’il faut revivifier,
recréer, faire vivre et ainsi être “ elle-même ”, carme
ou carmélite aujourd’hui?
3)
Parmi les valeurs positives de la conscience moderne, il
y a celle de la dignité de la personne. Je veux
parler ici de la dignité du religieux dans sa vocation
personnelle et communautaire. Nos grands saints ont
expérimenté cela dans le cadre de leur époque et on en
trouve un écho très clair dans leur doctrine. En accord
avec notre conscience moderne, la vie religieuse et
contemplative doit favoriser le développement de la
“personne ”.
C’est un
vaste sujet dans lequel intervient la fidélité à sa
propre vocation parce que l’infidélité peut avoir, même
si cela n’est pas toujours le cas, des conséquences
négatives sur le développement de la personne. Mis à
part cette observation, sans nul doute importante, les
relations à l’intérieur même de la vie religieuse
doivent avoir comme finalité le développement de la
personnalité, de la capacité de jugement, de
l’indépendance de ce jugement, de la liberté de donner
son opinion. Elles doivent permettre de développer ses
compétences pour le service des autres. Ce n’est pas le
moment d’expliciter toute cette thématique qui me semble
aller de soi. Nous parlons d’une personne qui a la
vocation, ou, dit d’une autre manière, qui est animée
par une profonde spiritualité. Nous ne parlons pas d’une
personne qui s’est trompée ou qui est momentanément
désorientée.
B)
Caractéristiques
Tenant compte
de ces exigences, la carmélite qui veut suivre le Christ
aujourd’hui pourrait avoir les points de repères
suivants :
1)
La motivation essentielle de son engagement et de la
fidélité à celui-ci doit être Jésus-Christ et son
Evangile.
On pense
théoriquement qu’il en a toujours été ainsi, de telle
sorte que la Règle et les Constitutions étaient
considérées comme l’explicitation concrète de l’Evangile,
mais cela ne devrait jamais être un présupposé. L’Evangile
ne peut pas être quelque chose que l’on présuppose ou
qui serait trop général de sorte qu’il doit être
“ traduit ” en des normes concrètes. Il semble
qu’historiquement beaucoup d’énergies aient été
consacrées, tant au plan personnel que communautaire,
non pas directement à l’Evangile, mais à des expressions
historiques que l’on croyait être la manifestation
nécessaire de celui-ci.
L’Evangile
que nous envisageons ici est l’Evangile de l’humanité de
Dieu manifestée en Jésus-Christ notre Seigneur et
Sauveur. De nombreuses questions soulevées tout au long
de l’histoire et qui encore aujourd’hui occupent la
conscience religieuse ne se trouvent pas dans l’Evangile.
L’Evangile en
lui-même est radical et exige un engagement fort et
pourtant sans raideur ; il n’y a rien d’autre à lui
ajouter. Combien de temps et combien d’énergie
prenons-nous pour méditer sur les valeurs du Royaume?
Nous le verrons de plus en plus clairement dans
l’avenir : seule aura compté l’authenticité
évangélique.
Les grandes
figures de notre Ordre sont avant tout des témoins de l’Evangile.
En fait, l’Evangile est toujours la norme, non pas
seulement la base présupposée, mais la norme dynamique
et permanente. Toutes les autres traditions ne valent
que si elles tirent leur lumière de l’Evangile et
conduisent à celui-ci. Cela apparaît aujourd’hui comme
une exigence indiscutable.
2)
La prière. Dans l’expérience et la tradition du
Carmel thérésien, la prière de Jésus, c’est-à-dire son
rapport permanent avec le Père et son être rempli de
l’Esprit, est particulièrement vécue et assumée. La
prière de Jésus dans son rapport au Père exprime une
totale confiance filiale et un engagement pour la venue
du Royaume.
En accord
avec l’expérience des communautés du Nouveau Testament
et de l’Eglise postérieure, Jésus lui-même est devenu le
"lieu" par excellence de la rencontre avec le "Tu"
divin, le Dieu éternellement présent sur le visage du
Christ.
Voilà la clé
de cette oraison contemplative comprise comme relation
interpersonnelle,
comme rencontre intime, comme "amitié avec celui dont
on se sait aimé" (Thérèse de Jésus -V8,5). C’est
cela l’élément mystique de la foi chrétienne que
l’expérience carmélitaine (sans en être le propriétaire
exclusif, bien sûr) met en lumière.
Etant donnée
la nature humaine, cette prière exige aussi un temps, un
lieu et des conditions, comme nous le voyons dans la vie
de Jésus lui-même ainsi que dans la tradition
carmélitaine et chrétienne. C’est véritablement une
chose délicate, susceptible d’être confondue avec les
moyens ou les attitudes extérieures.
C’est un lieu très exposé au manque
d’authenticité. La prière peut
être remplie de fausses attentes,
le lieu d’une mystification comme peut
l’être en général la religion, dont l’âme est justement
la prière.
Le rapport de
Jésus avec le Père, rapport plein de confiance, d’amour,
d’engagement pour le Royaume, constitue la nature et
toute l’amplitude de la prière chrétienne.
En
définitive, il s’agit d’une réalité bien différente des
moyens et des pratiques, même si elles sont nécessaires.
Il s’agit de la dimension du coeur pris dans son
acception biblique. L’expérience et la doctrine de Jean
de la Croix nous invitent entre autres choses à vivre
cette réalité profonde.
3)
Dans l’expérience et la pensée de Thérèse d’Avila, la
dimension communautaire est liée à l’authenticité de
la prière. Il suffit de faire référence à la première
partie du Chemin de Perfection où elle parle de
la vie fraternelle en communauté, sans laquelle elle ne
conçoit pas la vie de prière au Carmel. Cette vie
communautaire qui allie silence, recueillement, actes
communautaires, récréations, et ce dans le cadre d’un
espace restreint et familial, est loin d’être une vie
individualiste. L’idéal érémitique est seulement évoqué
pour inviter et exhorter à la recherche du visage du
Seigneur, à l’engagement et à la capacité d’offrir des
sacrifices spirituels. La vie même de la fondatrice,
riche de contacts continuels, ses lettres et sa
préoccupation d’être présente dans la communauté
considérée comme sa propre famille, sont l’expression
d’une véritable communauté fraternelle vécue comme une
évidence, presque sans besoin d’être justifiée ou d’être
mise en relief. Cet élément constitutif du charisme
thérésien apporte une nouveauté de vie et d’inspiration
dans l’histoire de l’Eglise.
C’est un
élément décisif pour la réflexion de l’Eglise sur la vie
religieuse en tant qu’expression de sa propre essence et
de sa mission dans le monde (cf. Vita Consecrata).
C’est pourquoi, le terme de “ communion ” qui a
acquis une dimension universelle, exprime ce qui
constitue le grand défi pour l’Eglise et pour le monde
du nouveau millénaire (cf. Novo Millennio Inuente).
La vie
fraternelle est un lieu décisif pour l’être-à-venir de
la vie religieuse et carmélitaine non seulement à titre
d’idéal ou pour la réflexion théologique, mais surtout
comme réalité concrète.
Si la vie
religieuse, surtout dans sa dimension de vie
communautaire, se justifiait seulement par la vie de
prière, (prière que nous avons définie comme élément
mystique), on pourrait aujourd’hui la remettre en
question. De fait, si nous avons un appel à la prière,
nous pouvons nous y livrer dans la solitude y compris
dans le cadre d’une vie séculière normale.
Alors
pourquoi chercher à la vivre dans la vie communautaire?
Serait-ce pour chercher ensemble comme frères ou soeurs
le visage du Père, le visage du Fils? Serait-ce pour
vivre et donner corps au Royaume en vivant la fraternité
qui est l’âme de l’Evangile? Mais si tout cela ne se
vérifie pas dans la réalité, l’appel à la vie religieuse
pourra-t-il voir le jour dans l’âme des nouvelles
générations qui veulent des faits bien concrets et non
pas seulement des théories ou des idéaux?
4)
Ouverture à l’Eglise et à l’humanité : Dans le
Chemin de Perfection, Sainte Thérèse insiste
beaucoup sur la dimension ecclésiale de la vocation dans
le nouveau Carmel. Cette nouveauté fut suscitée
par sa sensibilité ecclésiale, son expérience intime et
personnelle de l’Eglise de son temps et par la
connaissance des mondes nouveaux où tant de personnes
ignoraient le message du salut. Cette ouverture
appartient à l’essence même de la vocation du Carmel
thérésien selon
les paroles expresses de la fondatrice. Aujourd’hui,
cette conscience ecclésiale s’identifie avec la
solidarité envers tout homme :
"Les joies
et les espoirs, les tristesses et les angoisses des
hommes de ce temps, des pauvres surtout et de tous ceux
qui souffrent, sont aussi les joies et les espoirs, les
tristesses et les angoisses des disciples du Christ, et
il n'est rien de vraiment humain qui ne trouve écho dans
leur coeur" (Cf Gaudium et Spes).
Ce qui est
vrai pour l’Eglise, pour l’ensemble des disciples du
Christ, n’est pas moins vrai pour les carmélites, en un
sens réel et historique. Bien au contraire, on peut même
dire qu’elles en sont affectées plus directement. La vie
contemplative est celle qui permet de s’identifier le
plus profondément à l’autre, d’assumer intérieurement
ses sentiments.
La vie
contemplative est spécialement le lieu de la compassion
et de l’espérance. La vie consacrée active met en
lumière la compassion du Christ à travers des oeuvres de
libération de l’homme et de la femme. Est-ce que la vie
contemplative stricte exclurait ce devoir, cette
dimension inhérente à l’Evangile?
Comme nous
l’avons dit, la vie contemplative doit toujours se
concevoir à partir de l’Evangile, donc de manière à
vivre réellement à sa manière propre la compassion
et l’espérance. Elle doit le faire selon son
mode propre, c’est-à-dire selon les conditions de la vie
contemplative, mais de telle sorte que cela ne rende pas
vaine la compassion évangélique. En tout premier lieu,
cela exige que la contemplation elle-même soit une
réelle compassion et un acte d’espérance pour l’humanité,
comme nous le voyons dans l’expérience de Thérèse de
Lisieux ou dans l’identification d’Edith Stein aux
victimes d’un monde injuste et cruel. La vie
contemplative est réelle lorsqu’elle approfondit ainsi
cette sensibilité ecclésiale et humaine. Elle est
contemplative (identification intime) aussi bien envers
l’humanité.
De plus, même
sans activité directe, un Carmel authentique rayonne de
multiples manières la compassion et l’espérance. Il peut
s’organiser pour y parvenir de manière toujours plus
efficace. Il est clair qu’il ne peut pas par lui-même
faire beaucoup de choses tout comme les communautés
actives d’ailleurs. Il peut accueillir les nécessiteux
et les diriger vers les organisations diocésaines ou
autres. Ils
auront là réponse à leurs besoins. On peut avoir un
style de vie propre et en même temps être intégré dans
un réseau efficace d’aide. Les carmélites ne sont ni
absentes ni non-engagées face aux questions du monde et
des hommes de notre temps.
Elles ne
seront peut-être pas directement et publiquement
belligérantes, mais leur vie et leurs choix clairement
exprimés montreront leur option par rapport au nouvel
ordre du monde. Leurs vies, leurs idées, leurs
convictions et leurs idéaux sont une condamnation
non-équivoque de toute injustice et de tout esclavage.
5)
Le style de vie. Le Carmel thérésien a un style
de vie favorisant la liberté fraternelle, l’égalité, la
joie, la simplicité. Il ne s’agit pas d’un élément qui
s’ajoute aux autres, mais plutôt une manière de voir, de
sentir et d’agir qui pénètre toutes les réalités de la
vie. Cette manière illumine de l’intérieur tant chaque
personne que toute la communauté. Ce style de vie se
démarque de celui plus rigoriste de l’époque de Thérèse
et appartient indubitablement à son charisme.
L’expérience
de Thérèse de Lisieux approfondit de manière
particulière cette dimension : la simplicité,
l’authenticité, le "naturel" et la joie sont
découverts non seulement comme dons personnels, mais
comme regard théologal sur Dieu et sur la personne
humaine. Toute mascarade de spiritualité, de pénitence
et de rigidité est démasquée. L’humour souriant face à
ses propres souffrances est l’une des plus fines
expressions de son style de vie.
6)
La visibilité. La vie contemplative doit être un
témoignage de vie évangélique. Un Carmel doit montrer
spontanément un visage de vie évangélique, surtout dans
les composantes que nous avons évoquées plus haut.
C’est un
devoir pour tous les disciples du Christ de se détacher
des manières et expressions du passé qui assombriraient
leur témoignage. La vie contemplative, malgré sa nature
de vie cachée, doit révéler cette vie évangélique tout
autant que doit le faire la vie active. Je crois même
davantage, parce que le propre de la vie contemplative
est de manifester avec une transparence immédiate ce qui
la fait vivre. Tout carmel doit se demander avec
sincérité et liberté : quelle image projetons-nous?
Est-ce l’Evangile ou une sous-culture historique qui se
présente au regard extérieur et impose son évidence?
Il ne s’agit
pas de vivre de manière exhibitionniste, mais de vivre
simplement, naturellement, en
nous libérant des signes culturels d’une
autre époque qui pourraient faire écran à la réalité
vitale non seulement pour les autres, mais peut-être
aussi pour nous-mêmes.
IV - Conclusion
En
réfléchissant à "la vie des carmélites dans l’Eglise
en ce monde d’aujourd’hui", j’ai essayé d’indiquer
un certain horizon humain et spirituel.
S’interroger
de cette manière est aujourd’hui un lieu commun non
seulement pour la vie religieuse en général, mais aussi
pour la présentation des autres réalités de la foi
chrétienne.
Les
orientations que j’ai données ne sont certes pas des
recettes, même si nous reconnaissons que la vie réclame
des indications précises. Nous devons en effet toujours
finir par concrétiser notre vie. Pourtant le point de
départ est décisif : Avec quel esprit? Avec quels
présupposés? Pour quelle signification?
Synthétisons
notre propos par une formule : "Avec le Christ, en
chemin dans la famille carmélitano-thérésienne."
Avec le
Christ.
Même si en notre temps, les interrogations peuvent être
urgentes et nombreuses, nous ne serons pas démunis si
nous sommes vraiment avec le Christ. Ces questions nous
obligent encore plus à nous centrer sur le Christ et à
poser son Evangile sur notre cœur.
En chemin.
Prenons conscience que le monde, les personnes et
nous-mêmes vivons des transformations. La réponse
positive aux changements est d’être sensibles et
ouverts, discernant la voix de Dieu pour aujourd’hui
dans les appels de l’humanité. C’est l’acceptation
sereine que le manque de points de repères concrets et
durables peut être notre chemin. Ceci
n’est pas étranger à la mentalité carmélitaine. Elle
parle d’une lumière qui brûle invisible au cœur de la
nuit : c’est l’amour du Christ qui se fait présent
aussi sur tous les visages humains.
"Tout est
à moi, parce que le Christ est à moi" (Jean de la
Croix –Prière de l’âme énamourée).
Voilà la
profondeur spirituelle que j’ai voulu rappeler, on
exprime la même réalité en disant que la vocation
authentique est plus que jamais nécessaire. Cette
vocation qui sait toujours écouter, répondre, et se
mettre en route.
Paris, le 13
juin 2004
P. Luis
Aróstegui Gamboa ocd
Préposé Général
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