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P. Luis Aróstegui Gamboa
  P. N. Praepositus Generalis

Carmélites d’aujourd’hui
en chemin avec le Christ

ocdgen@pcn.net

              

 

 

 Conferenza del P. N. Generale in occasione della celebrazione dei 400 anni di presenza delle nostre Monache in Francia, tenuta a Parigi il 13 giugno 2004:   

I - La perception du charisme 

Nous pouvons commencer notre réflexion sur "la vocation des carmélites dans l’Eglise en ce monde d’aujourd’hui" en citant un passage du prologue du document capitulaire d’Avila de l’année deux mille trois, “En marche avec Sainte Thérèse de Jésus et Saint Jean de la Croix” : 

Nous avons ou nous pouvons avoir aujourd'hui une connaissance de notre charisme comme jamais peut-être dans notre histoire. De nos jours plus que jamais, les lecteurs les plus divers, dans et hors de l'Église, en appellent à nos saints et à la spiritualité de notre famille. Ils réclament légitimement de nous que nous leur fassions part de cette richesse. Nos Constitutions, en particulier le chapitre premier, récapitulent les éléments essentiels de notre charisme. Leur expression est le fruit d'une prise de conscience renouvelée à partir de Vatican II. Toutefois, nous devons nous demander comment nous pouvons répondre grâce à notre charisme aux exigences des signes des temps dans l'Église et dans le monde, ainsi qu'aux grandes et légitimes aspirations humaines et religieuses des nouvelles générations, afin qu'elles puissent remplir, de manière plus efficace et actualisée, la mission du Carmel thérésien au troisième millénaire” (n°1). 

Nous trouvons dans ce texte deux affirmations. La première : “De nos jours plus que jamais, les lecteurs les plus divers, dans et hors de l'Église, en appellent à nos saints et à la spiritualité de notre famille”. Nous pouvons assez facilement vérifier cette affirmation à caractère sociologique. Les éditions en langue originale, les traductions, les études, les cours, les conférences, les expositions, les citations, toutes ces données auxquelles nous avons accès depuis plusieurs dizaines d’années surpassent incomparablement par leur abondance, leur variété, leur profondeur tout ce qui s’est réalisé autrefois. C’est une immense richesse pour notre époque. La deuxième affirmation : “Nous avons ou nous pouvons avoir aujourd'hui une connaissance de notre charisme comme jamais peut-être dans notre histoire”. Voilà une assertion d’un autre genre, plus difficile à vérifier, car il s’agit d’une évaluation qualitative. Que nous puissions  mieux saisir le charisme aujourd’hui par rapport aux siècles passés ne peut être l’objet d’une constatation directe comme dans le premier cas.  

Comment peut-on faire une telle affirmation? Comment la soutenir avec plausibilité et sans une certaine arrogance? On peut répondre : parce qu’aujourd’hui, nous avons une perception de l’historicité comme jamais nous ne l’avons eue auparavant. Le sens de l’historicité, caractéristique de la modernité, nous donne de percevoir le conditionnement historique de l’homme et de ses valeurs. L’homme moderne s’est rendu compte par la critique historique que les valeurs (ou du moins leurs modalités d’expression)  ne sont pas les mêmes à travers les époques et les cultures, qu’elles sont conditionnées par “ le temps et l’espace ”.

Cela invite à la distinction entre les “ valeurs ” et l’ “ expression de celles-ci ”, tributaires d’une époque ou de circonstances déterminées. Lorsque nous n’avons pas cette conscience de l’historicité, nous continuons d’identifier, ou du moins de lier de manière nécessaire et permanente, les valeurs à leur revêtement historique. La conscience de l’historicité permet une libération mentale, une libération théologique. Nous devons donc distinguer les valeurs proprement dites de leur expression historique. 

En ce sens, nous pouvons avoir aujourd’hui une perception plus pointue du charisme (la valeur) qu’aux siècles passés ; nous pouvons considérer le charisme en tenant compte des conditionnements du temps. Si nous ajoutons à cela les progrès de notre connaissance historique en ce qui concerne aussi bien l’époque concernée que les œuvres et les biographies, l’affirmation selon laquelle nous pouvons mieux connaître le charisme aujourd’hui devient moins surprenante. 

On trouve dans la citation du prologue du document capitulaire déjà cité, une référence à nos nouvelles Constitutions : 

Nos Constitutions, en particulier le chapitre premier, récapitulent les éléments essentiels de notre charisme”. 

Ces éléments essentiels sont justement saisis grâce à cette connaissance nouvelle que nous avons, comme le rappelle cette autre citation : 

Leur expression est le fruit d'une prise de conscience renouvelée à partir de Vatican II”. 

Pourtant, l’aggiornamento de nos Constitutions ne constitue pas une solution parfaite et définitive: 

Toutefois, nous devons nous demander comment nous pouvons répondre grâce à notre charisme aux exigences des signes des temps dans l'Église et dans le monde, ainsi qu'aux grandes et légitimes aspirations humaines et religieuses des nouvelles générations”. 

II - Toujours en chemin   

Nous voyons par cette dernière citation que la réalité des Constitutions n’empêche pas que la vie religieuse et son charisme continuent de nous interpeller en vue de trouver une expression significative pour aujourd’hui. Remarquons que malgré tous les documents conciliaires et le renouvellement des Constitutions, nous avons reçu du Magistère, longtemps après, l’Exhortation apostolique sur la vie consacrée, un document qui n’est pas la simple répétition des enseignements précédents. 

La bibliographie actuelle sur la vie religieuse témoigne du fait que malgré le renouvellement des Constitutions, qui présuppose déjà un renouveau théologique, fruit de Vatican II, on s’interroge constamment sur l’identité de la vie religieuse en général et sur les charismes particuliers des diverses familles religieuses. 

Dans le document d’Avila, on trouve un écho de cette donnée de la recherche théologique, toujours vivante, dans le paragraphe intitulé “ Une situation d'exil et d'espérance ” :           

Nous vivons dans une époque que certains ont comparée à l'exil. De même qu'Israël se trouva en cette période de son histoire dépouillé de toutes ses sécurités ... de même dans l'Église et dans la vie consacrée, particulièrement en Occident, nous avons perdu beaucoup des éléments de sécurité que nous avions dans un passé récent. Se sont faits jour la recherche, l'incertitude, la pluriformité, la désorientation. Comme le peuple d'Israël, la vie consacrée s'est tout à coup retrouvée sans ses certitudes du passé. 

L'exil n'est pas seulement un événement extérieur. Il s'agit d'une expérience spirituelle. L’expression "sortir de...", omniprésente dans les écrits sanjuanistes, ainsi que le symbole de la "Nuit obscure" définissent tout notre chemin spirituel. L'inévitable passage "par des chemins nouveaux, inconnus et inexplorés...pour aller vers des terres inconnues", toujours selon Jean de la Croix (NO II, 16, 8), désigne la même réalité. En situation d'exil, les personnes qui ont dû franchir des frontières conservent cependant dans leur cœur des liens spirituels et la nostalgie de ce qu'elles ont quitté. Elles souffrent de ce qu'elles ont perdu, car cela continue à faire partie de leur identité. La vie consacrée, et notre Ordre en particulier, a dû tracer de nouvelles frontières à partir d'une situation d'exil. Or il faut avoir une profonde vie spirituelle pour affronter de nouveaux confins et franchir de nouvelles frontières”  (no 7). 

Le document d’Avila ne se montre pas moins optimiste en cette situation d’exil, c’est-à-dire de recherche, d’incertitude, de désorientation, lorsqu’il affirme : 

Loin de nous faire perdre notre identité, les expériences nouvelles faites avec un discernement priant, nous conduiront à la préserver sous une forme renouvelée. L'exil est une occasion de nous remettre en chemin avec espérance...” (n°7).

 

Dans le document Gaudium et Spes, le Concile avait constaté, il y a environ quarante ans, les changements profonds, rapides, universels de notre monde. La conscience de ces transformations est certainement plus évidente pour nous. 

Qu’arrive-il? Pourquoi ces nouveaux questionnements et ces nouvelles recherches? Il paraît évident qu’une conséquence ou un signe de ces changements et de ce chemin d’exil est le manque de vocations, le vieillissement et la diminution des religieux en Occident. Pourquoi? On peut certainement donner plus d’une réponse, car il s’agit d’un fait complexe. On peut dire, en tous cas, qu’il y a une perte du sens religieux en Occident, au moins dans le sens entendu autrefois, et qui pouvait engendrer de nombreuses vocations religieuses. 

Et plus encore, même chez ceux qui vivraient la persistance du sens religieux, le sens de la vie religieuse ainsi que la perception qu’ils en ont, ne sont plus les mêmes. Ce changement de perception est le fait non seulement des plus jeunes ou des laïcs, mais aussi de nous-mêmes. 

Mentionnons d’abord une valorisation de la création et donc une valorisation d’un chemin séculier comme appel vocationnel. Cela implique la valorisation, le respect et le développement de la personne dans ses potentialités, comme dessein du Dieu de la création et de la rédemption. Cette vision positive de la création et la conviction que le dessein de Dieu selon la foi chrétienne est de promouvoir le Royaume de Dieu jusqu’en ce monde-ci (malgré ou contre la réelle résistance de celui-ci) obligent à repenser et à repositionner la vie religieuse. C’est pourquoi de nombreux religieux s’interrogent sur le sens de la vie religieuse dans le monde et l’Eglise d’aujourd’hui. Voilà pourquoi tout l’Ordre d’abord, et le Chapitre Général ensuite, a réfléchi sur la nécessité de “retourner à l’essentiel”.

III - Comment trouver et vivre notre identité ?  

Pendant que nous répondons de manière responsable aux nécessités immédiates et œuvrons tout naturellement à la promotion vocationnelle en faisant connaître notre genre de vie et sans perdre espérance, nous devons toujours réfléchir sur notre identité et sur ce que nous voulons être comme religieux.

A) Conditions 

1) Il y a une condition ou une base permanente à ce questionnement : la nécessité d’une profonde spiritualité

Il y a beaucoup de définitions de la spiritualité et surtout plusieurs manières de voir et de vivre celle-ci. Cela est d’ailleurs vrai aussi plus généralement de la religiosité. On ne peut pas présupposer que les éléments définissant une profonde spiritualité soient clairs et évidents pour tous. Pour illustrer ce que nous entendons par spiritualité, nous pouvons nous référer à l’un ou l’autre de nos grands témoins. 

Prenons les écrits de Saint Jean de la Croix. Au moins quatre siècles nous séparent de lui. Nous pouvons affirmer que son monde culturel et religieux est en grande partie différent du nôtre. Notre siècle est différent non seulement du point de vue temporel, mais aussi dans sa mentalité et sa sensibilité religieuse. Certaines expressions de notre saint pourraient être formulées autrement. Mais au-delà de tout cela, nous percevons qu’il y a chez lui une profonde et véritable spiritualité. C’est une évidence pour tous. 

Saint Jean de la Croix ne se préoccupe pas des observances extérieures. Il les respectait certainement dans sa vie quotidienne, car elles étaient importantes pour lui compte tenu de la mentalité de l’époque : cela allait de soi pour lui comme pour les autres. Pourtant son attention se situait à une autre profondeur, au niveau de ce "je ne sais quoi" qui, de toute façon et indépendamment des circonstances, était déterminant pour lui et devenait le critère pour juger des choses extérieures. On peut percevoir cette intention dans son enseignement lorsqu’il déclare avec une certaine ironie : 

"(Les spirituels)... se persuadant que n'importe quelle sorte de retraite et de réformation dans les choses est suffisante! " (2S7,5). 

C’est en ce sens qu’aujourd’hui, en notre monde si changeant, nous avons besoin d’une spiritualité profonde, authentique, personnellement et communautairement, non pas d’une spiritualité de façade qui deviendrait simple extériorité. 

Quant à nous, nous configurons cette spiritualité dans l’espace de la tradition carmélitaine. Nous bénéficions d’un esprit de famille qui nous aide et nous éduque. Nous nous trouvons ici justement pour cela.

Certains aspects, voire de nombreux aspects sont devenus discutables au fil de l’évolution historique. Il arrive même parfois qu’ils n’aient plus aucune signification pour nous. A l’inverse, d’autres réalités acquièrent un sens humain et spirituel évident. 

Quoiqu’il en soit, nous portons de toute façon cette spiritualité profonde comme une nécessité intime et une exigence de recherche radicale. Nous bénéficions aussi de l’expérience de la famille carmélitaine dans l’expression concrète de celle-ci. 

Cette double dimension de la spiritualité, à savoir “ personnelle ” en tant que nécessité intime, et “ objective ” dans son expression concrète dans la tradition carmélitaine, nous guide dans la recherche et la réalisation des structures pour aujourd’hui. Les structures externes sont toujours nécessaires et doivent toujours être recréées. Nous sommes dans les dimensions du temps et de l’espace et la spiritualité a besoin d’expressions concrètes et visibles. Mais aujourd’hui la spiritualité profonde est la première référence obligée. 

2) Il y a à cela une prémisse inévitable : notre existence ici et maintenant, l’aujourd’hui. Nous nous référons aux caractéristiques culturelles, sociales et religieuses de ce monde actuel auquel nous appartenons. Certaines de ces caractéristiques sont énoncées dans "Novo Millennium Inuente", dans le document de Lisieux, "Commencer toujours", ainsi que dans le document d’Avila déjà cité. On signale évidemment les aspects positifs et négatifs de notre monde d’aujourd’hui. Il n’est pas nécessaire de rappeler une fois de plus ces caractéristiques.  

Acceptons-nous en toute simplicité de faire partie de ce monde aussi bien culturellement que théologiquement? Je ne crois pas que l’on puisse défendre que pour être carmes, carmélites, il soit nécessaire d’être des personnes des siècles passés. Pour le dire autrement, une personne d’aujourd’hui ne pourrait-elle pas être religieux, religieuse, carme, carmélite, sans copier servilement les modèles du passé? Ne doit-elle pas plutôt s’inspirer profondément de l’esprit de notre histoire familiale, discerner ce qu’il faut revivifier, recréer, faire vivre et ainsi être “ elle-même ”, carme ou carmélite aujourd’hui? 

3) Parmi les valeurs positives de la conscience moderne, il y a celle de la dignité de la personne. Je veux parler ici de la dignité du religieux dans sa vocation personnelle et communautaire. Nos grands saints ont expérimenté cela dans le cadre de leur époque et on en trouve un écho très clair dans leur doctrine. En accord avec notre conscience moderne, la vie religieuse et contemplative doit favoriser le développement de la  “personne ”.  

C’est un vaste sujet dans lequel intervient la fidélité à sa propre vocation parce que l’infidélité peut avoir, même si cela n’est pas toujours le cas, des conséquences négatives sur le développement de la personne. Mis à part cette observation, sans nul doute importante, les relations à l’intérieur même de la vie religieuse doivent avoir comme finalité le développement de la personnalité, de la capacité de jugement, de l’indépendance de ce jugement, de la liberté de donner son opinion. Elles doivent permettre de développer ses compétences pour le service des autres. Ce n’est pas le moment d’expliciter toute cette thématique qui me semble aller de soi. Nous parlons d’une personne qui a la vocation, ou, dit d’une autre manière, qui est animée par une profonde spiritualité. Nous ne parlons pas d’une personne qui s’est trompée ou qui est momentanément désorientée.

B) Caractéristiques 

Tenant compte de ces exigences, la carmélite qui veut suivre le Christ aujourd’hui pourrait avoir les points de repères suivants : 

1) La motivation essentielle de son engagement et de la fidélité à celui-ci doit être Jésus-Christ et son Evangile. 

On pense théoriquement qu’il en a toujours été ainsi, de telle sorte que la Règle et les Constitutions étaient considérées comme l’explicitation concrète de l’Evangile, mais cela ne devrait jamais être un présupposé. L’Evangile ne peut pas être quelque chose que l’on présuppose ou qui serait trop général de sorte qu’il doit être “ traduit ” en des normes concrètes. Il semble qu’historiquement beaucoup d’énergies aient été consacrées, tant au plan personnel que communautaire, non pas directement à l’Evangile, mais à des expressions historiques que l’on croyait être la manifestation nécessaire de celui-ci. 

L’Evangile que nous envisageons ici est l’Evangile de l’humanité de Dieu manifestée en Jésus-Christ notre Seigneur et Sauveur. De nombreuses questions soulevées tout au long de l’histoire et qui encore aujourd’hui occupent la conscience religieuse ne se trouvent pas dans l’Evangile.  

L’Evangile en lui-même est radical et exige un engagement fort et pourtant sans raideur ; il n’y a rien d’autre à lui ajouter. Combien de temps et combien d’énergie prenons-nous pour méditer sur les valeurs du Royaume? Nous le verrons de plus en plus clairement dans l’avenir : seule aura compté l’authenticité évangélique. 

Les grandes figures de notre Ordre sont avant tout des témoins de l’Evangile. En fait, l’Evangile est toujours la norme, non pas seulement la base présupposée, mais la norme dynamique et permanente. Toutes les autres traditions ne valent que si elles tirent leur lumière de l’Evangile et conduisent à celui-ci. Cela apparaît aujourd’hui comme une exigence indiscutable. 

2) La prière. Dans l’expérience et la tradition du Carmel thérésien, la prière de Jésus, c’est-à-dire son rapport permanent avec le Père et son être rempli de l’Esprit, est particulièrement vécue et assumée. La prière de Jésus dans son rapport au Père exprime une totale confiance filiale et un engagement pour la venue du Royaume.  

En accord avec l’expérience des communautés du Nouveau Testament et de l’Eglise postérieure, Jésus lui-même est devenu le "lieu" par excellence de la rencontre avec le "Tu" divin, le Dieu éternellement présent sur le visage du Christ. 

Voilà la clé de cette oraison contemplative comprise comme relation interpersonnelle, comme rencontre intime, comme "amitié avec celui dont on se sait aimé" (Thérèse de Jésus -V8,5). C’est cela l’élément mystique de la foi chrétienne que l’expérience carmélitaine (sans en être le propriétaire exclusif, bien sûr) met en lumière. 

Etant donnée la nature humaine, cette prière exige aussi un temps, un lieu et des conditions, comme nous le voyons dans la vie de Jésus lui-même ainsi que dans la tradition carmélitaine et chrétienne. C’est véritablement une chose délicate, susceptible d’être confondue avec les moyens ou les attitudes extérieures. C’est un lieu très exposé au manque d’authenticité. La prière peut être remplie de fausses attentes, le lieu d’une mystification comme peut l’être en général la religion, dont l’âme est justement la prière.

Le rapport de Jésus avec le Père, rapport plein de confiance, d’amour, d’engagement pour le Royaume, constitue la nature et toute l’amplitude de la prière chrétienne.  

En définitive, il s’agit d’une réalité bien différente des moyens et des pratiques, même si elles sont nécessaires. Il s’agit de la dimension du coeur pris dans son acception biblique. L’expérience et la doctrine de Jean de la Croix nous invitent entre autres choses à vivre cette réalité profonde. 

3) Dans l’expérience et la pensée de Thérèse d’Avila, la dimension communautaire est liée à l’authenticité de la prière. Il suffit de faire référence à la première partie du Chemin de Perfection où elle parle de la vie fraternelle en communauté, sans laquelle elle ne conçoit pas la vie de prière au Carmel. Cette vie communautaire qui allie silence, recueillement, actes communautaires, récréations, et ce dans le cadre d’un espace restreint et familial, est loin d’être une vie individualiste. L’idéal érémitique est seulement évoqué pour inviter et exhorter à la recherche du visage du Seigneur, à l’engagement et à la capacité d’offrir des sacrifices spirituels. La vie même de la fondatrice, riche de contacts continuels, ses lettres et sa préoccupation d’être présente dans la communauté considérée comme sa propre famille, sont l’expression d’une véritable communauté fraternelle vécue comme une évidence, presque sans besoin d’être justifiée ou d’être mise en relief. Cet élément constitutif du charisme thérésien apporte une nouveauté de vie et d’inspiration dans l’histoire de l’Eglise. 

C’est un élément décisif pour la réflexion de l’Eglise sur la vie religieuse en tant qu’expression de sa propre essence et de sa mission dans le monde (cf. Vita Consecrata). C’est pourquoi, le terme de “ communion ” qui a acquis une dimension universelle, exprime ce qui constitue le grand défi pour l’Eglise et pour le monde du nouveau millénaire (cf. Novo Millennio Inuente). 

La vie fraternelle est un lieu décisif pour l’être-à-venir de la vie religieuse et carmélitaine non seulement à titre d’idéal ou pour la réflexion théologique, mais surtout comme réalité concrète. 

Si la vie religieuse, surtout dans sa dimension de vie communautaire, se justifiait seulement par la vie de prière, (prière que nous avons définie comme élément mystique), on pourrait aujourd’hui la remettre en question. De fait, si nous avons un appel à la prière, nous pouvons nous y livrer dans la solitude y compris dans le cadre d’une vie séculière normale. 

Alors pourquoi chercher à la vivre dans la vie communautaire? Serait-ce pour chercher ensemble comme frères ou soeurs le visage du Père, le visage du Fils? Serait-ce pour vivre et donner corps au Royaume en vivant la fraternité qui est l’âme de l’Evangile? Mais si tout cela ne se vérifie pas dans la réalité, l’appel à la vie religieuse pourra-t-il voir le jour dans l’âme des nouvelles générations qui veulent des faits bien concrets et non pas seulement des théories ou des idéaux? 

4) Ouverture à l’Eglise et à l’humanité : Dans le Chemin de Perfection, Sainte Thérèse insiste beaucoup sur la dimension ecclésiale de la vocation dans le nouveau Carmel. Cette nouveauté fut suscitée par sa sensibilité ecclésiale, son expérience intime et personnelle de l’Eglise de son temps et par la connaissance des mondes nouveaux où tant de personnes ignoraient le message du salut. Cette ouverture appartient à l’essence même de la vocation du Carmel thérésien selon les paroles expresses de la fondatrice. Aujourd’hui, cette conscience ecclésiale s’identifie avec la solidarité envers tout homme : 

"Les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des hommes de ce temps, des pauvres surtout et de tous ceux qui souffrent, sont aussi les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des disciples du Christ, et il n'est rien de vraiment humain qui ne trouve écho dans leur coeur" (Cf Gaudium et Spes).

Ce qui est vrai pour l’Eglise, pour l’ensemble des disciples du Christ, n’est pas moins vrai pour les carmélites, en un sens réel et historique. Bien au contraire, on peut même dire qu’elles en sont affectées plus directement. La vie contemplative est celle qui permet de s’identifier le plus profondément à l’autre, d’assumer intérieurement ses sentiments. 

La vie contemplative est spécialement le lieu de la compassion et de l’espérance. La vie consacrée active met en lumière la compassion du Christ à travers des oeuvres de libération de l’homme et de la femme. Est-ce que la vie contemplative stricte exclurait ce devoir, cette dimension inhérente à l’Evangile? 

Comme nous l’avons dit, la vie contemplative doit toujours se concevoir à partir de l’Evangile, donc de manière à vivre réellement à sa manière propre la compassion et l’espérance. Elle doit le faire selon son mode propre, c’est-à-dire selon les conditions de la vie contemplative, mais de telle sorte que cela ne rende pas vaine la compassion évangélique. En tout premier lieu, cela exige que la contemplation elle-même soit une réelle compassion et un acte d’espérance pour l’humanité,  comme nous le voyons dans l’expérience de Thérèse de Lisieux ou dans l’identification d’Edith Stein aux victimes d’un monde injuste et cruel. La vie contemplative est réelle lorsqu’elle approfondit ainsi cette sensibilité ecclésiale et humaine. Elle est contemplative (identification intime) aussi bien envers l’humanité. 

De plus, même sans activité directe, un Carmel authentique rayonne de multiples manières la compassion et l’espérance. Il peut s’organiser pour y parvenir de manière toujours plus efficace. Il est clair qu’il ne peut pas par lui-même faire beaucoup de choses tout comme les communautés actives d’ailleurs. Il peut accueillir les nécessiteux et les diriger vers les organisations diocésaines ou autres. Ils auront là réponse à leurs besoins. On peut avoir un style de vie propre et en même temps être intégré dans un réseau efficace d’aide. Les carmélites ne sont ni absentes ni non-engagées face aux questions du monde et des hommes de notre temps. 

Elles ne seront peut-être pas directement et publiquement belligérantes, mais leur vie et leurs choix clairement exprimés montreront leur option par rapport au nouvel ordre du monde. Leurs vies, leurs idées, leurs convictions et leurs idéaux sont une condamnation non-équivoque de toute injustice et de tout esclavage. 

5) Le style de vie. Le Carmel thérésien a un style de vie favorisant la liberté fraternelle, l’égalité, la joie, la simplicité. Il ne s’agit pas d’un élément qui s’ajoute aux autres, mais plutôt une manière de voir, de sentir et d’agir qui pénètre toutes les réalités de la vie. Cette manière illumine de l’intérieur tant chaque personne que toute la communauté. Ce style de vie se démarque de celui plus rigoriste de l’époque de Thérèse et appartient indubitablement à son charisme.  

L’expérience de Thérèse de Lisieux approfondit de manière particulière cette dimension : la simplicité, l’authenticité, le "naturel" et la joie sont découverts non seulement comme dons personnels, mais comme regard théologal sur Dieu et sur la personne humaine. Toute mascarade de spiritualité, de pénitence et de rigidité est démasquée. L’humour souriant face à ses propres souffrances est l’une des plus fines expressions de son style de vie. 

6) La visibilité. La vie contemplative doit être un témoignage de vie évangélique. Un Carmel doit montrer spontanément un visage de vie évangélique, surtout dans les composantes que nous avons évoquées plus haut.

C’est un devoir pour tous les disciples du Christ de se détacher des manières et expressions du passé qui assombriraient leur témoignage. La vie contemplative, malgré sa nature de vie cachée, doit révéler cette vie évangélique tout autant que doit le faire la vie active. Je crois même davantage, parce que le propre de la vie contemplative est de manifester avec une transparence immédiate ce qui la fait vivre. Tout carmel doit se demander avec sincérité et liberté : quelle image projetons-nous? Est-ce l’Evangile ou une sous-culture historique qui se présente au regard extérieur et impose son évidence? 

Il ne s’agit pas de vivre de manière exhibitionniste, mais de vivre simplement, naturellement, en nous libérant des signes culturels d’une autre époque qui pourraient faire écran à la réalité vitale non seulement pour les autres, mais peut-être aussi pour nous-mêmes. 

IV - Conclusion 

En réfléchissant à "la vie des carmélites dans l’Eglise en ce monde d’aujourd’hui", j’ai essayé d’indiquer un certain horizon humain et spirituel. 

S’interroger de cette manière est aujourd’hui un lieu commun non seulement pour la vie religieuse en général, mais aussi pour la présentation des autres réalités de la foi chrétienne. 

Les orientations que j’ai données ne sont certes pas des recettes, même si nous reconnaissons que la vie réclame des indications précises. Nous devons en effet toujours finir par concrétiser notre vie. Pourtant le point de départ est décisif : Avec quel esprit? Avec quels présupposés? Pour quelle signification? 

Synthétisons notre propos par une formule : "Avec le Christ, en chemin dans la famille carmélitano-thérésienne." 

Avec le Christ. Même si en notre temps, les interrogations peuvent être urgentes et nombreuses, nous ne serons pas démunis si nous sommes vraiment avec le Christ. Ces questions nous obligent encore plus à nous centrer sur le Christ et à poser son Evangile sur notre cœur. 

En chemin. Prenons conscience que le monde, les personnes et nous-mêmes vivons des transformations. La réponse positive aux changements est d’être sensibles et ouverts, discernant la voix de Dieu pour aujourd’hui dans les appels de l’humanité. C’est l’acceptation sereine que le manque de points de repères concrets et durables peut être notre chemin. Ceci n’est pas étranger à la mentalité carmélitaine. Elle parle d’une lumière qui brûle invisible au cœur de la nuit : c’est  l’amour du Christ qui se fait présent aussi sur tous les visages humains. 

"Tout est à moi, parce que le Christ est à moi" (Jean de la Croix –Prière de l’âme énamourée). 

Voilà la profondeur spirituelle que j’ai voulu rappeler, on exprime la même réalité en disant que la vocation authentique est plus que jamais nécessaire. Cette vocation qui sait toujours écouter, répondre, et se mettre en route. 

Paris, le 13 juin 2004

 

P. Luis Aróstegui Gamboa ocd
Préposé Général
 

 

     
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