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Sainte Thérèse Bénédicte de la Croix

EDITH STEIN

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Novice

Dans le mystère de la Croix

La recherche de la vérité

Les années d'attente


Au Carmel de Cologne 

Lors de l'arrivée au pouvoir du régime national-socialiste en Allemagne en 1933, entrent en vigueur les mesures raciales contre les "non-ariens". Edith ne peut donc plus poursuivre son enseignement à l'Institut de Pédagogie de Munster. Elle découvre, grâce à un journal américain, les persécutions dont les juifs font l'objet et l'importance des victimes du fanatisme raciste. Elle en souffre beaucoup, mais elle refuse l'opportunité qui lui est offerte de se réfugier en Amérique du Sud, où lui est proposée une chaire d'enseignement. Elle entrevoit, de façon mystérieuse, que son propre destin coïncide avec celui de son peuple. 

Le Professeur Édith Stein donnera son dernier cours au Marianum de Munster le 25 février 1933. Un mois plus tard elle partira pour Beuron y passer la semaine sainte et parler de son choix re-confirmé pour le Carmel avec le Père Abbé Walzer. Mais avant de quitter Munster, elle se recueille en l'église de saint Ludger, devant le grand crucifix, et demande un dernier signe: "Je ne partirai point d"ici, décide-t-elle au fond d'elle-même, tant que je n'aurai pas une réponse claire sur mon entrée au Carmel". Elle raconte cela personnellement dans un compte rendu de son cheminement intérieur jusqu'au Carmel, qu'elle rédige le 18 décembre 1938 et qu'elle remet à sa prieure, quelques jours plus tard, comme cadeau de Noël. "Lorsque fut donnée la bénédiction finale, dit-elle, j'avais déjà obtenu l'assentiment du Bon Pasteur", dont on célébrait justement la fête ce dimanche-là 30 avril. 

Désormais, même la permission de son directeur spirituel, le père Raphaël Walzer, est obtenue. Cet homme comprend l'impossibilité dans laquelle se trouve Édith d'envisager une quelconque carrière publique ou universitaire. Dans une lettre de recommandation adressée au Carmel de Cologne, le père Walzer soulève pourtant quelques réserves, faisant allusion à l'âge avancé de la mère de la postulante et à l'utilité de son activité dans le milieu catholique de l'Allemagne d'alors. Mais il ne peut s'empêcher de mentionner que "sa maturité religieuse et sa profondeur d'âme sont telles qu'il n'est besoin de n'en rien dire (...); depuis longtemps déjà le Carmel constitue son idéal". 

Malgré ses 42 ans, son origine juive et sa conversion tardive à 30 ans, le Professeur Édith Stein est acceptée par la communauté. Avant d'entrer, elle passe un mois à l'hôtellerie du Carmel de Cologne et participe à la liturgie des Heures à partir de la chapelle extérieure. Elle trouve le temps de rencontrer, au parloir, la Prieure et la Maîtresse des Novices. L'impression qu'elle leur donne correspond exactement au contenu de la lettre de recommandation de son curé et confesseur de Munster, le doyen de la cathédrale, le Dr Adolf Donders: 

"Mademoiselle le Docteur Édith Stein (...) est une âme privilégiée, riche d'amour de Dieu et du prochain, animée par l'esprit de l'Écriture Sainte et de la Liturgie (...) Elle sera pour toutes celles qui l'approcheront un modèle de piété profonde et de grande ferveur dans la prière, une joie pour la communauté; pleine de bonté et d'amour envers le prochain (...), elle a fait beaucoup de bien par sa parole et par sa plume, surtout parmi les membres de l'Association des Etudiants Catholiques et de l'Union des Femmes Catholiques. Pourtant elle désire renoncer à son activité dans le monde et trouver au Carmel, sur les traces de sainte Thérèse, la perle précieuse, Jésus-Christ". 

Lorsque les moniales constatent combien Édith s'immerge dans la prière elles peuvent à leur tour mesurer le haut degré de vie intérieure auquel est déjà parvenue cette postulante. Édith rappelle personnellement l'importance qu'a joué pour la vie intérieure la formation qu"elle a reçu à Beuron dans le domaine de la prière liturgique; mais elle avoue également que l'idée de se faire bénédictine ne l'a jamais effleurée. "J'ai toujours eu l'impression que le Seigneur me réservait quelque chose que je n'aurais pu trouver qu'au Carmel", écrit-elle en 1938, précisant: "Cela a beaucoup impressionné le monde autour de moi". 

Pour franchir le seuil du Carmel, l'on fixe la date du 14 octobre. Édith avait déjà écrit chez elle pour dire qu'elle avait été accueillie dans la maison des religieuses de Cologne. Les membres de sa famille avaient interprété l'information, croyant qu'une nouvelle charge lui avait été confiée: ils avaient donc répondu en adressant leurs félicitations. À la mi-août, Edith se rend à Breslau (Wrocaw), pour un dernier adieu à sa mère, à ses frères et soeurs. Elle ne rencontrera en fait que Rose. Plus tard, pendant une heure, elle reverra son frère Arnold, de passage à Cologne en route pour l'Amérique. Dans le compte rendu qu'Édith rédigera pour Mère Thérèse Renée, la dernière rencontre avec sa mère est minutieusement décrite. C'est peut-être même là que se trouve la page la plus émouvante de toutes les vicissitudes terrestres de Mademoiselle Stein. C'est aussi le moment où se révèle davantage chez elle la richesse de ses affections et de ses émotions. "Ce moment-là fut terrible avoue-t-elle. Ensuite, me retrouvant seule dans le train pour Cologne, aucune joie spontanée ne parvenait à occuper mon coeur." Aussi met-elle par écrit: "Ce que je laisse derrière moi est trop épouvantable! Je ressens cependant un calme profond de tout mon être, ancré dans le port de la divine volonté." 

P o s t u 1 a n t e  

Après les premières vêpres de la solennité de sainte Thérèse de Jésus, s'ouvre la porte du cloître. "Rayonnant une grande sérénité, Édith franchit le seuil qui lui donne accès à la maison du Seigneur". Un gros bouquet de chrysanthèmes blancs, apporté par quelques enseignantes venues la saluer, accompagne de façon symbolique cette entrée au Carmel. Elle est accueillie avec cordialité et affection fraternelles, comme toutes les postulantes, sans signe distinctif particulier. Pour ces religieuses, qui n'ont peut-être jamais entendu prononcer auparavant son nom, qui est pourtant déjà célèbre parmi les cercles d'intellectuels catholiques, elle est tout simplement Édith, la postulante, qui a été assignée à la fondation de Breslau. Elles la traitent de la même façon que les trois autres, qui seront ses compagnes de noviciat. Elle doit donc endosser le modeste habit noir, avec le voile, et couvrir ses longs cheveux par un bonnet de linge noir. On lui affecte sa cellule, sobre jusqu'au dépouillement, comme l'exige la règle: une grande croix accrochée au mur, une paillasse, quelques couvertures, une table, une chaise et, par terre, une cuvette avec un broc d'eau pour sa toilette personnelle. Ses livres de philosophie, théologie et psychologie, expédiés dans six caisses bien rangées, ont été mis à la bibliothèque. Pour les consulter elle devra demander l'autorisation de sa Mère Maîtresse des novices. 

Mais, pour le moment, Édith ne songe nullement à poursuivre ses travaux intellectuels. Il lui faut s'habituer à l'horaire de la maison, au déroulement des cérémonies, à l'organisation intérieure du couvent et, surtout, aux travaux féminins, auxquels elle est si peu préparée. Aller à la cuisine exige parfois, pour elle, un effort considérable, étant donné qu'elle n'a jamais eu besoin, jusqu'alors, de se préparer à manger. Certaines religieuses plus anciennes s'enquièrent de savoir si la postulante est en mesure de fournir de la bonne couture. Eh bien! fait-elle savoir, elle connaît quelques points... mais elle est très loin de faire preuve de l'agilité qui caractérise les autres religieuses, ses compagnes. Et elle a peu de chance de parvenir à les égaler! Les humiliations ne manquent pas: elle les assume avec sérénité, sans se décourager, convaincue qu'il s'agit là d'"une bonne école d'humilité", comme elle le racontera plus tard dans une de ses lettres, "une école nécessaire, écrira-t-elle, après tant d"honneurs reçus durant ma vie". 

Extérieurement, Édith donne l'impression d'être toujours sereine, équilibrée, capable de s'adapter à n'importe quelle situation, capable aussi de partager les joies et les souffrances de ses compagnes (deux simples professes et une postulante en voile blanc), qui sont pourtant beaucoup plus jeunes qu'elle: elles ont vingt ans de moins! À la récréation, elle est active, joyeuse, elle sait s'entretenir de n'importe quel sujet et transformer le moindre fait en un événement intéressant et attrayant, toujours prête à trouver les mots de réconfort spirituel qui conviennent à chacune, qui enrichissent et qui édifient agréablement. C'est avec une joie particulière, presqu'enfantine, qu'elle fête son premier Noël au Carmel. Au cours d'une conférence tenue en 1930 à Ludwigshafen, elle avait dit, à propos du mystère de Noël: 

"Plaçons nos mains dans celles de l'Enfant divin et disons notre "oui" à son invitation à le suivre et nous lui appartiendrons. La voie sera libre devant nous car sa vie divine s'incarne en nos êtres. (...) Voilà justement ce qu'est la lumière qui surgit dans les ténèbres, le miracle de cette Nuit sainte, qui s'allume dans notre âme 

Cependant elle ajoutait aussi: "Sur cette même clarté, si lumineuse dans la crèche, descend l'ombre de la croix, (...) Le chemin conduit inévitablement de Bethléem au Golgotha, de la crèche à la croix". Il est vrai qu"à son premier Noël Edith fait l'expérience d'une paix profonde pour laquelle elle remercie le Seigneur, considérant cela comme "une grâce tout à fait imméritée". Mais dans son coeur une pensée s'élève vers sa maman qui n'a pas pu accepter le choix de vie de sa fille. Chaque semaine, exactement le vendredi, une lettre est prête pour Madame Stein. Elle l'a toujours écrite, mais ses lettres ne reçoivent plus de réponses, désormais. Dans les longues nuits d'hivers et dans le silence de sa cellule, elle repense, probablement, aux moments déchirants du dernier jour, le 12 octobre, jour de son anniversaire, qu'elle a passé en compagnie de sa mère. Après l'avoir accompagnée à la synagogue pour la célébration de l'école des rabbins, sur le chemin du retour, dans le tramway, elle lui avait dit que cette première période de vie religieuse n'était qu'un temps d'essai. Mais sa mère lui avait rétorqué: "Si tu fais un essai, je suis persuadée qu'il sera concluant". Le soir, il y avait eu les pleurs prolongés de la vieille dame. Edith l'avait alors embrassée, serrant longuement sur sa poitrine cette tête couverte de cheveux blancs. Puis Edith avait aidé sa mère à se déshabiller et s'était assise sur le bord du lit. Elle resta auprès d'elle jusqu'à ce que sa mère ne l'envoie se coucher. Souvenirs indélébiles dans l'âme d'Édith, peut-être même mêlés à quelque conflit intérieur au niveau de sa conscience, surtout à cause de la persécution des juifs qui en était à ses débuts, mais que l'on percevait déjà dans la famille. Edith, elle, peut vivre encore en paix. Mais sa mère? Jusqu'à quand?*.. 

N o v i c e  

Le 15 février 1934, on vote l'admission d'Édith au noviciat. Quelques jours plus tôt, le médecin est venu la visiter: sa santé est excellente. Quelques objections? Le fait qu'Édith n'apporte aucune dot ne fait pas de problème. Du reste, Édith doit se rendre à Breslau pour la fondation. On aura donc le temps, d'ici là, d'aviser. 

La prise d"habit est fixée pour le 15 avril, fête du Bon Pasteur, un an exactement après la clarification spirituelle obtenue devant le crucifix de Saint-Ludger à Munster. À la cérémonie on voit arriver quelques personnalités de grande culture et d'organisations catholiques, qui lui sont particulièrement proches. Ainsi un public de qualité remplit la chapelle du Carmel de Cologne, d'une façon que l'on n'avait jamais vu auparavant. Édith porte l'habit blanc de jeune mariée. Le tissu de soie lui a été offert par Rose, sa soeur. Pourtant, de sa famille, personne ne participe - sinon par lettre - à sa prise d'habit. Mais il y a là le Père Abbé Raphaël Walzer, qui préside la célébration de l'eucharistie. Husserl a envoyé un télégramme. L'on compte, parmi les invités, son amie Edvige Conrad Martius et Peter Wust, qui écrira un article pour la Kölner Volkszeitung à propos du cheminement d'Edith jusqu'à la vérité, un processus qui inclut la philosophie de la ratio et la mystique, une évolution qui dans son épanouissement final s'exprime de façon symbolique dans le nom nouveau qu'elle adopte, celui de "soeur Bénédicte, (qui étymologiquement signifie) celle qui est "bénie" par la vérité, avec toute la plénitude de la Vérité". 

Édith choisit ce nom-là, justement parce qu'elle se sent "bénie" par le Christ vainqueur de la Croix. "Bénie" après un long cheminement et une lutte nocturne, comparable à celle de Jacob avec Dieu sur la rive du fleuve Yabboq. "Bénie" entre les femmes du peuple juif par l'amour nuptial de Christ crucifié. "Bénie", parce que l'élue de Dieu, choisie pour vivre les "noces célestes" dans le signe de la Croix, dans le sacrifice et l'expiation. 

On a peu d"informations sur cette année de noviciat. La première biographie d'Édith - écrite par sa Maîtresse de noviciat, qui deviendra sa prieure, Mère Thérèse Renée -, qui a été publiée en 1948, alors qu'on ne pensait encore nullement à une éventuelle canonisation, met en évidence sa fidélité absolue, sa ponctualité dans le respect de l'horaire du couvent et des activités communautaires, ce qui n'avait rien d'aisé pour quelqu'un habitué, comme elle l'était, au travail intellectuel. De fait, le père Provincial avait donné l'ordre de dispenser Édith de tous les autres travaux, afin de lui permettre de trouver le temps nécessaire à l'achèvement de son oeuvre sur La Puissance et l'Acte, qu'Édith n'avait pu terminer avant d'entrer au Carmel. Elle avait emporté avec elle le manuscrit. Outre cela, elle effectue quelques traductions de textes latins et travaille à l'achèvement l'index alphabétique de sa traduction des Quaestiones disputatae de veritate de saint Thomas d'Aquin. Elle rédige également quelques pages sur l'Histoire de ma famille, à partir de notes écrites au temps où elle habitait encore chez elle. Autant de travail de sa part n'exclut toutefois nullement une lecture avide des saints de l'Ordre. Ces lectures se devinent par leurs fruits, que seront les opuscules sur Thérèse d"Avila, imprimé en 1934, sur Sainte Thérèse Marguerite Redi, rédigé à l'occasion de la canonisation de cette sainte et publié en 1934, ainsi quun article sur l'Esprit et l'histoire du Carmel, publié pour faire connaître l'Ordre (in: Augsburger Postzeitun, 1935). 

Tous ces travaux, ainsi que d'autres écrits spirituels et pédagogiques, ont sans aucun doute créé une situation particulière pour la novice Soeur Thérèse Bénédicte de la Croix. On serait même en droit de s'interroger, pour savoir si la Maîtresse des novices, Mère Thérèse Renée, qui avait à peu près le même âge qu'elle (en fait, à peine six mois de plus) et la portait en grande estime, en raison de ses qualités intellectuelles et de la position qu'elle s'était méritée dans le monde de la science, a vraiment appliqué à l'égard d'Édith, sans atténuation aucune, les méthodes et les principes d'éducation et de formation en usage à l'époque, comme l'affirme de fait cette première biographie. 

Par ailleurs, Édith a vécu, des années durant, dans l'indépendance et, surtout, elle fait preuve d'une nature habituée à procéder en toute chose de son propre chef, d'organiser toute sa vie selon des critères personnels, de gérer sa propre affectivité... Ce n'est donc pas sans mal qu'elle tente de s'insérer dans ce nouveau cadre, d'y cueillir les inspirations, les motivations qui lui sont offertes. Cela explique pourquoi, lorsque le père provincial l'interroge, lui demandant si elle a connu quelques déceptions, elle répond par ces seuls mots: "Le Carmel", entendant par là la consistance de la vie communautaire faite de rigueurs, d'obéissance, de dépendance, de renoncement. L'impact avec son nouvel entourage, douloureusement enduré sous différents abords, a probablement constitué pour Édith l'une des difficultés majeures de sa vie de Carmélite, et pas seulement pendant son année de noviciat. Elle écrira, quelques années plus tard dans la bibliographie de Catherine Esser, fondatrice du "second" Carmel de Cologne: 

"À l'âge de quarante-six ans, ce n"était pas un petit sacrifice pour elle (Catherine Esser), qui était restée si longtemps libre d'elle-même, de redevenir une enfant, d'obéir et soumettre son propre jugement à celui de ses supérieurs. Elle a avoué plus tard que cela lui avait amèrement coûté." 

Édith a pleine conscience de cette difficulté. Elle doit fournir un grand effort pour se vaincre elle-même et accéder à la liberté intérieure. Ce sont là des efforts que ses consoeurs remarqueront, bien qu'elle s'évertue de les tenir cachés. Sa compagne de noviciat, Soeur Thérèse Marguerite, dira dans une vingtaine d'années, à propos de ces efforts cachés, qu'Édith était 

"animée par un grand esprit de foi, avait une prédilection pour la vertu de l'obéissance. Cependant, même ceux qui la côtoyaient et pouvaient aisément l"observer dans ses occupations quotidiennes, peuvent difficilement en rapporter quelques anecdotes. Car Edith savait si bien se soumettre et s'adapter qu'elle ne se faisait jamais remarquer" (E.Stein. Eine Heilige?, pp. 8-9).  

Cette situation contribue aussi au mûrissement de la novice, dans son application à rester solidement fidèle à la décision prise. Cela n'influe pas sur sa constante sérénité. Les témoins de l'époque sont unanimes sur ce point: Édith était heureuse et toujours joyeuse! Elle l'atteste personnellement dans ses lettres et ses colloques au parloir. 

P r o f e s s e  

Soeur Thérèse Bénédicte de la Croix prononce les voeux simples, valables pour trois ans, le dimanche de Pâques 21 avril 1935. Elle s'y était préparée par dix jours d'exercices spirituels, qui lui rappellent les semaines saintes passées dans le silence de la grande abbaye de Beuron Une jeune postulante demande à Édith comment elle se sent: "Comme l'épouse de l'Agneau", lui répond-elle, faisant une allusion explicite au texte de l'Apocalypse où l'Agneau sera immolé, évoquant par là sa participation à la passion du Christ. Elle ne se fait aucune illusion sur son destin: "Ils viendront même ici pour me prendre", dit-elle à une amie, venue lui rendre visite au parloir, quelques jours après sa profession, pour la saluer. "Je n'arrive pas à croire qu'ils puissent me laisser tranquille ici". Elle est donc consciente qu'une autre mission l'attend: "Ce n'est pas l'activité humaine qui peut nous sauver, mais seulement la passion du Christ. C'est à cela que j'aspire". 

Entre temps quelque chose commence à changer dans ses relations avec sa vieille mère. Rose l'informe qu'un jour, sans dire un mot à quiconque, Madame Augusta est allée voir le nouveau Carmel rue Breslau. N'y a-t-il pas là un signe d'amour maternel, le désir de connaître le mode de vie de sa fille? Dans les lettres de Rose, la maman ajoute parfois un petit mot. Enfin Édith reçoit de sa mère une courte lettre, adressée à "Soeur Thérèse" (Schwester Teresia). Mais cette consolation est de courte durée. En 1936, Edith reçoit la nouvelle de la grave maladie dont Mme Courant est atteinte. Edith endure cette grande souffrance dans le silence. Le 14 septembre, pendant le renouvellement de ses voeux, sa mère passe de vie à trépas, soulagée par la foi des Prophètes. Il faut remercier le Seigneur de lui avoir épargné la douleur de voir incendier les synagogues et déporter les amis dans les camps d'extermination! Peu après la mort de sa mère, Édith rencontre Rose, sa soeur, venue à Cologne pour recevoir le baptême, le 24 décembre, dans la chapelle du Monastère. Edith est présente à la cérémonie où elle assiste du choeur, l'âme pleine de gratitude. 

La jeune professe poursuit ses travaux intellectuels. Sur demande de quelques prêtres, elle rédige un article sur la prière de l'Eglise, publié en 1936. Mais surtout elle élabore une version nouvelle de La Puissance et l'Acte, qui sera publié sous le titre de l'Être fini et Être éternel. Elle écrira ensuite la biographie de Catherine Esser et, en 1938, la brève méditation Sancta discretio, qu'Édith présente à Mère Thérèse Renée, sa prieure depuis 1936. Cette dernière avait à peine achevé son propre ouvrage sur Les dons et les fruits du Saint-Esprit, lorsqu'Édith lui affirme que "la discrétion est partie essentielle de tout don, au point que les sept dons en constituent les différentes expressions (Auswirkungen)". De cette affirmation, Édith prend prétexte pour conseiller à sa prieure la "prudente sagesse" (weise Masshaltung) dans l'accomplissement de sa charge, c'est-à-dire la discrétion. "Celle qui doit conduire les âmes, en a particulièrement besoin (de la discrétion), (...) et ne doit point agir de façon arbitraire". 

Ce franc parler tombait certainement à propos en un temps si difficile pour l'Église d"'llemagne, en particulier pour la vie religieuse. Edith prononce cela avec délicatesse, soucieuse comme toujours de reconnaître la perfection dans la pensée et les actions d'autrui. Du reste, quand il s'agit de la vérité, rien d'étranger ne saurait l'influencer ou la retenir. Elle entretient de bonnes relations avec Mère Thérèse Renée, malgré les différences de culture et de caractère existant entre ces deux femmes. Pour Edith, la Prieure est comme une tendre mère. 

Le 21 avril 1938, qui tombe cette année-là le vendredi-saint, Soeur Thérèse Bénédicte émet sa profession perpétuelle. Elle devient véritablement épouse de l'Agneau, clouée sur la Croix du Christ, étroitement unie à ses souffrances: "C'est Lui qui par sa mort et par sa croix nous conduira à la gloire de la résurrection" (Scientia crucis, p 207). À la contemplation du divin crucifié elle associe la très sainte Vierge Marie, debout aux pieds de la croix. Marie lui apparaît comme le prototype de tous ceux qui s'unissent au Rédempteur, comme celle qui nous a précédés sur le chemin du don total de soi au Seigneur et qui constitue notre guide. 

En 1938, les mesures antisémites du régime allemand national-socialiste prennent des proportions épouvantables. Edith se rend bien compte que, par sa seule présence, elle met en danger toute sa communauté. Se réfugier en Israël? Cette idée l'effleure, mais ce n'est qu'après la nuit du 9 novembre, lorsque des mains assassines incendieront toutes les synagogues d'Allemagne, qu'il apparaîtra indispensable de procéder à son transfert à l'étranger. La nuit de Saint-Sylvestre, un ami fidèle du Carmel l'amène, avec sa voiture, au-delà de la frontière, au Carmel de Echt, en Hollande. Quelques jours auparavant, Soeur Thérèse Bénédicte de la Croix écrivait dans une de ses lettres: "Je dois vous dire que (...) aujourd'hui je comprends beaucoup mieux ce que signifie être l'épouse du Christ dans le signe de la croix. Mais l'on ne pourra jamais comprendre cela à fond, car c'est un mystère". 

4. Dans le mystère de la Croix 

Ce détachement de la famille religieuse à laquelle elle s'était affectionnée fut une expérience douloureuse. "Mais j'étais convaincue que c'était là la volonté de Dieu et que de cette façon l'on aurait pu éviter de plus grands maux", écrit-elle de sa nouvelle résidence, en 1939. Vers la fin de la même année, elle exprime même sa gratitude pour avoir trouvé un port de sécurité et de paix. Toutefois 

"j'ai toujours vive en moi, dit-elle, la certitude que nous n'avons pas ici-bas de demeure stable. Je n'ai d'autre désir sinon qu'en moi et par moi s'accomplisse le vouloir de Dieu. Il dépend de Lui de me laisser ici le temps qu'il voudra et ce qu'il adviendra ensuite. (...) Il n'est pas nécessaire que je m'en préoccupe. Mais il est par contre besoin de beaucoup prier, afin de rester fidèle en toutes circonstances". 

Prière et fidélité à sa propre vocation, voilà la disposition intérieure de Soeur Thérèse Bénédicte de la Croix face à l'éventualité de la déportation et de la mort. En apprenant les nouvelles alarmantes qui arrivent d'Allemagne, l'intuition du martyre se renforce peu à peu dans son esprit, au point qu'elle s'y prépare avec conviction. Déjà, lors de la dernière année passée à Cologne, elle s'était trouvée intimement en affinité avec la reine Esther de l'Ancien Testament, cette femme forte, courageuse, prête à offrir sa vie pour le salut de son peuple. Edith peut affirmer à son tour: 

"Je suis persuadée que le Seigneur a accepté ma vie pour le monde entier (...J Esther fut choisie justement parmi son peuple pour intercéder auprès du roi en faveur de son peuple. Je suis une petite Esther, pauvre et impuissante, mais le Roi qui m'a choisie est infiniment grand et miséricordieux. C'est là une grande consolation." 

Voilà une idée gui ne la quitte plus. En 1941, pour la fête de la prieure, Mère Antonia, elle compose un texte poétique Dialogue nocturne, dont le personnage principal est justement la reine Esther. Au moment le plus dramatique, où Esther se prépare à affronter le Souverain pour implorer le salut de son peuple, elle est soudain entourée par le halo d'une vision extatique nocturne: elle aperçoit "un mont dépouillé et sur ce mont une croix, sur la croix est fixé quelqu'un qui saigne de mille plaies. Et nous fûmes tous saisis par la soif de nous désaltérer de salut à la source, qui jaillissait de ces plaies". Soudain la croix disparaît. Son regard plonge alors dans une "douce clarté béatifiante, issue des plaies de cet homme-là, qui venait de mourir sur cette croix. (...) Car il était la lumière, la Lumière éternelle, attendue depuis des temps immémoriaux: la splendeur du Père, le salut du peuple." Esther incarne la nature particulière du sens religieux de Soeur Thérèse Bénédicte de la Croix, pour qui celle-ci n'est plus seulement la figure biblique, liée à l'Ancien Testament. De même que ce dernier se réalise dans le Nouveau, ainsi Esther, par sa vision nocturne du Christ crucifié et du Christ lumineux, pénètre-t-elle à son tour dans le Nouveau Testament, dans le signe de l'expérience de la Croix. C'est là une allégorie de l'expérience même d'Edith. Elle offre sa vie pour le peuple juif et son offrande est acceptée, non pas comme celle d'une femme juive, mais parce qu'illuminée par la foi dans l'immense valeur rédemptrice du sacrifice du Christ, parce que plongée dans le mystère de la Croix et soutenue par la lumière de la résurrection. 

La Croix est au centre de toute la vie spirituelle d'Édith Stein. Surtout depuis que la persécution contre les juifs fait rage, Edith ne cesse, dans le Carmel de Echt, de se placer inconditionnellement sous la croix. Le dimanche de la passion 1939, elle demande l'autorisation de s offrir comme "victime expiatoire au Sacré-Coeur de Jésus en vue d'une paix véritable". Le 9 juin elle rédige son testament, qui s'achève par ces mots: "J'accepte dès à présent la mort que Dieu m'a réservée, en esprit de parfaite soumission à sa très sainte volonté et avec joie je prie le Seigneur d'accueillir ma vie et ma mort pour son honneur et sa louange, (...) en expiation de l'incrédulité du peuple juif.

Même les écrits de ces dernières années sont dominés par le thème de la Croix, qui révèle chez elle une profonde aspiration à s'identifier avec le Christ ressuscité, en sorte d'être avec lui et en lui victime expiatoire. Plusieurs méditations s'élaborent à l'occasion du renouvellement de ses voeux: Les noces de l"Agneau (1939), Ave Crux (1940), ainsi qu'un essai sur l'idée qui a inspiré la vie et l'oeuvre de saint Jean de la Croix, auquel elle donne le titre de Scientia crucis; 

Après trois ans de séjour à Echt, Soeur Thérèse Bénédicte de la Croix aurait dû être incorporée dans le nouveau Carmel. Mais les supérieurs restent hésitants. Les raisons de cette indécision restent inexpliquées. Avaient-ils des doutes? Etaient-ils influencés par quelque pulsion inconsciente de rejet à l'encontre d'une "étrangère"? Leur manquait-il quelques éléments précis d'information, aptes à rendre opportun un tel passage? De toute façon Edith s'abandonne avec foi entre les mains de ses supérieurs. "Quoiqu'il advienne, dit-elle, j'en suis heureuse". Mais elle ne peut s'empêcher de préciser, s'adressant à sa prieure, qu'"une scientia crucis ne s'acquiert que si l'on obtient la grâce de goûter la croix jusqu'au bout. Je suis convaincue de cela depuis le premier jour et, dès lors, j'ai dit du fond du coeur: "Ave Crux, spes unica!"

Tandis qu'elle rédige ce message, Edith pense également a sa soeur Rose, arrivée à Echt, après bien des péripéties. Les supérieurs avaient rejeté sa requête de rester au Carmel, même comme religieuse externe. C'est précisément l'incertitude qui entoure le sort de sa soeur Rose, et que Soeur Thérèse Bénédicte ressent très profondément, qui confirme en elle son orientation silencieuse mais ferme vers la Croix, exclusivement: 

"Comme Jésus, dans l'expérience de l'abandon avant de mourir, se remit entièrement entre les mains du Dieu invisible et incompréhensible, de même devra se comporter notre âme en se jetant tête baissée dans la noire obscurité de la foi, qui est l'unique chemin vers le Dieu incompréhensible". 

Edith écrit cela dans l'un de ses essais les plus originaux, intitulé, nous l'avons vu, la Scienia crucis. Elle a entrepris cette étude sous l'impulsion de ses supérieurs, à l'occasion du 400° anniversaire de la naissance de saint Jean de la Croix. On a voulu donner à cet écrit, resté inachevé, le titre de texte exemplaire de phénoménologie théologique dans le domaine de la mystique, parce que issu d'une expérience intérieure particulière de souffrance humaine et spirituelle, dans laquelle s'exprime son plus "grand dévouement spirituel (hingabe) à l'idéal de l'Ordre", et apparaît, en même temps, "comme son acte définitif de détachement de la vie et d'élévation au-dessus de la finitude, dans la sublimation de toute souffrance humaine" (Post-scriptum de LsGelber, Ed. All. p. 295). 

Selon Edith, "une théologie de la croix s'élabore à partir de l'expérience intime", comme on le voit chez saint Paul (Scientia crucis p. 37). I1 s'agit là d'"une vérité vivante, réelle et active", dans laquelle elle entrevoit "le critère de vie des Carmes déchaussés". Elle découvre chez Jean de la croix un message authentique concentré sur "le verbe de la Croix, (...) qui concerne tous ceux qui s'ouvrent à son action". Cependant "la croix n'est pas une fin en elle-même. Elle se détache sur la hauteur et sert d'appel vers les hauteurs, (...) symbole triomphal par lequel le Christ frappe à la porte du ciel et l'ouvre largement. Alors en sortent les flots de la lumière divine, inondant tous ceux qui marchent à la suite du Crucifix" (Ib, pp. 38-39). Mais pour en arriver là il est nécessaire de 

"passer avec lui à travers la mort de la croix, et comme lui, de crucifier sa propre nature, par une vie de mortification et de renoncement, s'abandonnant à une crucifixion pleine de souffrance et porteuse de mort, de la façon que Dieu décidera ou permettra. Plus parfaite sera cette crucifixion active et passive de l'âme et d'autant plus intense en résultera son union avec le Crucifié, d'autant plus riche sera sa participation à la vie divine" (Ib, p. 53). 

Sur cette base se dresse la route vers l'expérience mystique, examinée par Edith, qui utilise à cet effet des concepts modernes de la philosophie de la personne, mais qu'elle élabore à la lumière de la métaphysique chrétienne. Le Dieu transcendant peut se révéler à l'âme en tant que Personne qui, avec un amour infini, se communique, l'effleurant au plus intime d'elle-même. Mais jusque dans l'action puissante, par laquelle Dieu "s'insère dans le destin des âmes", en y opérant "la renaissance de l'homme sous l'action de sa grâce sanctifiante". C'est bien Dieu encore qui se révèle. De quelle manière? Par la nuit de la foi, comme Ténèbres Divines. Les voies de la connaissance de Dieu, auxquelles elle consacre un bref essai sur la théologie symbolique du Pseudo-Denys, parcourent les chemins de la theologia negationis et de l'expérience mystique de l'obscurité. Quant à Édith en personne, Dieu ne s'est révélé à elle qu'à travers "le caractère impénétrable de ses mystères", accueillis dans une attitude de foi, d'espérance et d'amour. "Ce que nous croyons voir est seulement un reflet fugace de ce que cache le mystère divin, jusqu'au jour de la future clarté. Cette foi dans l'histoire secrète doit nous être de réconfort", écrit-elle en 1941, dans une lettre, et devenir pour nous source de paix. 

Il ne fait pas de doute que Soeur Thérèse Bénédicte de la Croix a vécu les derniers mois de sa vie dans la nuit de la foi, sous la conduite de saint Jean de la Croix. En contemplant la vie du Docteur mystique du Carmel, se plongeant dans l'analyse des souffrances de son étape finale, elle découvre dans sa propre mort l'identification sublime au Christ "obtenue sur la cime du Golgotha" (Scientia crucis, p. 45). Quelques mois après avoir écrit ces lignes, elle aussi atteint la dernière station de sa via crucis. Elle est arrachée à son monastère et chemine vers la croix du Golgotha qui l'attend à Auschwitz. 

Depuis janvier 1942, Édith se rend compte que sa présence au Carmel de Echt peut entraîner de douloureuses conséquences pour la communauté. La Hollande est occupée par l'Allemagne et un réseau minutieux multiplie les centres de contrôle des S.S. Édith et Rose sont convoquées toutes les deux à Maastricht, où elles doivent fournir un certain nombre d'informations sur elles-mêmes. Mais on n'exige pas d'elles, pour le moment, de coudre sur leurs vêtements l'étoile jaune qui identifie les Juifs. Soeur Thérèse Bénédicte de la Croix cherche par tous les moyens d'obtenir un visa pour la Suisse, car elle pense pouvoir se réfugier au Carmel de Le Pâquier. Mais la réponse désirée ne vient pas. Comment faire? Attendre pour avoir au moins les documents? Et ensuite partir? 

Il faut se rendre compte qu'au Carmel de Echt, situé dans un petit centre hollandais, on n'était que très mal informé de la triste réalité politique et antisémite du moment. Pour partir, Édith aurait même voulu endosser son habit de religieuse, sans un sous en poche, l'étoile juive cousue sur sa poitrine et traverser de la sorte l'Allemagne de part en part, s'exposant à un danger permanent! Personne n'avait été prévu pour l'accompagner, afin de l'aider et, au besoin, la défendre! Il y aurait eu peut-être une possibilité de quitter le pays clandestinement, avec des habits civils. Mais dans sa rectitude, dans sa sincérité et son souci absolu de vérité en toute chose, elle n'avait nullement envie de fuir de la sorte. Et il ne faut pas non plus écarter l'éventualité qu'Édith ait eu mystérieusement la perception du plan que Dieu voulait réaliser à son égard. De fait l'heure du sacrifice approche. 

La lettre pastorale de Mgr Jong, archevêque d'Utrecht, lue en chaire le 26 juillet 1942, dans toutes les Eglises de Hollande, sert de détonateur à la haine et au projet d'extermination de tous les Juifs du pays. Cette lettre contient une protestation ferme de l'Église catholique contre la déportation des Juifs. La réponse des S.S. ne se fait pas attendre. Tous les Juifs baptisés, prêtres, religieux et religieuses, d'origine juive, sont arrêtés et déportés au camp de concentration. Deux officiers allemands des S.S. se présentent au monastère de Echt. Soeur Thérèse Bénédicte de la Croix dispose de cinq minutes pour quitter la maison. Rose l'attend déjà à la porte. Soeur Thérèse Bénédicte lui prend la main: "Viens, lui dit-elle, partons pour notre peuple": et elle entend bien ici faire allusion au peuple juif. 

Dans la nuit du 2 au 3 août, elles arrivent au camp de triage de Amersfort. Avec les autres prisonniers juifs, elles sont transportées au camp de Westerbork, situé dans une région complètement dépeuplée du Nord de la Hollande. Edith réussit encore à envoyer un mot à la prieure du Carmel de Echt, message qu'elle confie à la mère d'une religieuse, venue au camp apporter les valises de sa fille. C'est le 6 août. Ce message contient une brève demande de lui envoyer des chaussettes de laine et deux couvertures, ainsi que des vêtements de laine pour Rose. On y remarque la réflexion suivante: "Demain il y aura un départ" (pour la Silésie? la Tchécoslovaquie?) 

Une étude graphologique a permis d'analyser le rythme graphique de ce billet et d'y reconnaître deux tendances: 

"Il s'y trouve d'une part un constant et progressif fléchissement d'énergie et, d'autre part, les signes d'une reprise d'ardeur soutenue au point que, tout bien considéré, ce billet présente le même diagramme que ceux des études faites sur ses autres écrits, témoin en quelque sorte d'une physionomie indestructible de son caractère. Le graphologue habitué à lire les ondes graphiques, y perçoit les signes indéniables de la souffrance et, en même temps, en arrière fond, un je ne sais quoi de puissance et de dynamisme qui malgré tout est présent" (N. Palaferri, Analisi su grafie della beata Edith Stein, document dactylographié, Urbino, 1988, p. 4). 

Cette analyse confirme les témoignages qui ont été recueillis sur Édith Stein durant les cinq derniers jours qu'elle a passés dans le camp. Elle accepte volontairement son propre destin et le vit jusqu'au bout en s'offrant comme victime pour son propre peuple, la nation juive. Dans son court traité sur L'expiation mystique (Das mystische Suhneleiden), elle avait souligné que 

"le Sauveur n'est pas seulement sur la croix. (...) Tout homme qui dans l'histoire des temps supporte avec patience un dur destin en pensant aux souffrances du Sauveur, ou bien qui assume volontairement une vocation expiatrice, contribue par là à alléger l'énorme charge des péchés de l'humanité, et aide le Seigneur à en porter le fardeau. Mais cela va plus loin encore: le Christ, la Tête, accomplit l'oeuvre rédemptrice dans ces membres-là de son Corps Mystique, qui s'unissent à Lui, âmes et corps, pour son oeuvre de salut. (...) La souffrance réparatrice, acceptée volontairement, est ce qui, en réalité, unit plus profondément au Seigneur". 

C'est avec la pleine conscience de cette dimension spirituelle de la vie, qu'Édith Stein veut courageusement porter à son terme sa mission dans l'Église. Elle y fait preuve d'une force extraordinaire. Aujourd'hui il ne fait plus aucun doute que les soeurs Stein ont été assassinées dans les chambres à gaz, peu après leur arrivée à Auschwitz-Birkenau. Édith avait 51 ans, Rose 59. Un témoin oculaire, Louis Schlutter, qui échangea quelques mots avec Édith peu avant qu'elle ne quitte Westerbork, rapporte d'elle cette phrase: "Quoiqu'il arrive, je suis prête. Jésus est même ici au milieu de nous". Et Jésus aura également été présent parmi ces pauvres Juifs qui, suffocant sous l'effet du terrible gaz toxique, ont achevé leur vie, enfermés dans la "maison blanche" d'Auschwitz. C'est là "Une mort soufferte avec grandeur d'âme et générosité, scellée par un témoignage sanglant sans égal" (Edvige Conrad Martius, Relatio et vota, p. 141). 

     
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Updated 29 ott 2005  by OCD General House
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