§ 1. La quête du sens
Longtemps sainte Edith Stein a cherché le sens de sa vie. Et très tôt, avant même
sa conversion, elle a senti qu'il ne convenait pas pour se comprendre et le monde de
"se concentrer sur ce petit morceau de vie que l'on embrasse soi-même du regard, et
surtout pas sur ce qui est clairement perceptible en surface". La vie est trop
complexe, poursuivait-elle dans la même lettre où se trahit une polarisation entre
l'affirmation de la vie et la donation de sens. Or le sens, susceptible d'éclairer sa vie
et d'ordonner le monde, allait lui être fourni à l'occasion de la lecture de
l'Autobiographie de sainte Thérèse d'Avila. Il importe ici de préciser la nature de
l'influence du livre ébranlant. Elle ne lui doit pas sa découverte du Christ comme
figure puisqu'elle avait déjà lu le Nouveau Testament, mais du Christ comme donateur de
sens. Ce qui, en effet, caractérise l'expérience de Thérèse en quoi Edith a vu la vérité,
se détermine, au croisement de l'abandon à Dieu et de la surabondance des grâces
divines, comme plénitude de sens. Elle écrira plus tard dans Etre fini et être
éternel : "La vie remplie de sens est une vie débordante et
rayonnante" (p. 378). Kierkegaard découvert à la même époque ne pouvait lui
assurer la même sécurité. Et c'est pourquoi elle s'est convertie au catholicisme
plutôt qu'au protestantisme.
La mise en correspondance du sens individuel de sa vie et du sens propre à Dieu et
enveloppant toutes choses devait la conduire à formuler l'hypothèse réciproque d'une
atteinte de Dieu par celle de soi et d'une atteinte de soi par celle de Dieu :
"Quiconque ne parvient pas jusqu'à lui-même ne trouve pas Dieu non plus et
n'atteint pas la vie éternelle. Ou plus exactement : celui qui ne trouve pas Dieu ne
parvient pas non plus jusqu'à lui-même ni à la Source de la vie éternelle qui l'attend
dans son intériorité la plus profonde" (p. 503). Or le troisième poème de
Thérèse est structuré exactement dans les mêmes termes :
"Ame, cherche-toi en Moi
Et cherche-Moi en toi"
Voici la suite :
Lamour a su si bien
Ame, en moi te portraire
5 Que jamais peintre, si savant quil soit
Ne saurait avec tant de perfection
Graver une telle image.
Tu fus créée par lamour
Splendide, belle, et ainsi
10 Peinte en mes entrailles.
Si tu tégarais, mon aimée,
Ame, cherche-toi en Moi.
Car je sais que tu te verras
Portraiturée en ma poitrine
15 Et si bien prise sur le vif
Que se voyant, tu te réjouirais
De te voir si bien peinte.
Et si par hasard tu ne savais
Où me trouver Moi,
20 Ne va pas de-ci de-là,
Mais, si tu veux me trouver,
Cherche-Moi en toi.
Car tu es mon foyer,
Tu es ma maison, ma demeure
25 Ainsi j'appelle à tout moment
Si je trouve dans ta pensée
La porte close.
Hors de toi tu ne dois pas chercher
Puisque pour me trouver
30 Tu nauras quà mappeler
Car jirais à toi sans tarder,
Et cherche-Moi en toi..
§ 2. L'exemplarisme steinien
Edith a tenté une ascension jusqu'au sens de l'être moyennant un essentialisme
susceptible, me semble-t-il, de jeter une lumière nouvelle sur le poème de Thérèse. Je
propose de répéter l'interprétation en m'appuyant sur Etre fini et être éternel.
Le sous-titre de l'opus magnum définit son projet : c'est au sens de l'être qu'elle
cherche à s'élever. Sa thèse est la suivante : l'être infini, plénitude de sens, est
l'image originaire (Urbild) ou l'archétype de tout être fini qu'il imprègne de
sens. Ce qui caractérise l'être fini, c'est proprement la temporalité, savoir :
inachèvement tendu vers la réalisation de possibilités essentielles. L'apparent chaos
de l'effectuation particulière, ou de la vie de chacun, est d'emblée résorbée dans le
plan de la création divine, ou en termes steiniens, "dans la cohérence intelligible
de tout étant dans le Logos" (p. 119). Il ne s'agit pas uniquement de cohérence
notionelle car Edith lit avec Maître Eckhart Jn 1:3-4 : "Ce qui a été fait était
vie en Lui" en vue d'ancrer l'être essentiel des choses créées dans le Logos. À
leur être réel est réservé le déploiement de l'essence selon le sens. En effet, avec
l'être essentiel, c'est le sens qui est communiqué aux choses en vue de leur
réalisation (pp. 117-118).
L'exemplarisme steinien vise le déploiement de sens, développement qui suppose le
changement d'essence. Il se prolonge nécessairement dans la considération de la
finalité des étants. C'est que la participation aux essentialités inclut de soi le
projet de cohérence de la totalité qu'est un individu (vie, histoire et réalisation)
dans le plan du Créateur. En d'autres termes, ce qui s'incarne en chacun c'est le sens
par quoi toute chose est intelligible, sinon pour elle-même, du moins au regard de Dieu.
Ce qui paraît accidentel, fruit de la chance et non de tel projet particulier, se
découvre après coup inscrit dans le projet de Dieu, plus précisément dans le Logos
divin auquel est conféré le statut de Sens des sens.
Les divers vecteurs de l'exemplarisme steinien se nouent en gerbe dans le passage
suivant : "Comprises dans l'unité du Logos divin, les formes pures sont promues au
rang d'archétypes dans l'esprit divin qui pose les choses dans l'existence avec leur
forme finale préformée en elles. Aussi, peut-on parler d'un être des choses en Dieu, et
saint Thomas appelle cet être des choses en Dieu un être plus authentique que l'être
qu'elles possèdent en elles-mêmes" (pp. 234-235).
On me permettra de distinguer :
1/ L'exemplarisme transcendant : les formes pures sont intemporelles et précèdent
leur actualisation dans l'être réel.
2/ L'archétypisme théo-logique : l'inscription des formes pures dans le Logos.
3/ L'exemplarisme immanent : la préformation de la forme finale dans l'être
réel.
4/ L'engravement d'intelligibilité : l'inscription en Dieu de la forme finale donnée
par lui.
On trouve chez Thérèse la coalescence des deux premiers points sous la forme d'une
vision de toutes choses en Dieu sans que soient distingués être essentiel et être
réel. Le troisième point lui eût paru trop aristotélicien. Le quatrième est illustré
par la première partie du poème de Thérèse.
§ 3. Le portrait comme sens de
Thérèse
Le portrait de Thérèse révèle la forme pure de Thérèse, ou plutôt, il déploie
en guise de type un sens encore caché à la personne même. Se pose la question de savoir
qui est le modèle du type dans cette aventure? Ni le sens ni l'âme séparément puisque
le portrait constitue le sens de cette âme, sens porteur de son
devoir-être.
Ce que professe Edith de la cohérence d'intelligibilité d'une vie dans le Logos
comparée à celle d'une uvre d'art dans laquelle "chaque trait particulier
s'insère à sa place dans l'harmonie d'ensemble du tableau selon une loi très
pure et très stricte" (p. 118) vaut a fortiori du divin portrait de Thérèse
qui configure sa perfection, c'est-à-dire son état d'union à Dieu. La perfection de
l'image engravée est à la fois révélatrice et totalisatrice. Dans la vie, les traits
particuliers demeurent incompréhensibles, les voies restent mystérieuses, car nul ne se
perçoit d'une manière globale comme un être achevé. Quand bien même une personne
aurait le sentiment d'avoir réalisé son être, il appartient à Dieu de confirmer ce qui
reste une appréciation partielle. Or l'âme, dit Edith , ne peut, en cette vie, "se
connaître naturellement elle-même telle qu'elle est connue (I Co 13:12) c'est-à-dire
telle que Dieu la connaît" (p. 437) sans oublier que certains
"n'atteignent jamais l'achèvement de leur être" (p. 436). Reste à admettre
une connaissance de soi surnaturelle, c'est-à-dire une intuition de soi en Dieu. Il
s'agit ici d'une autospection qui va plus loin que la simple ouverture à soi dans le
centre spirituel de la personne par quoi l'essence de la personne est sentie et seulement
délimitée plutôt qu'élevée à la claire conscience (pp. 437,451). Mais il convient
d'abord d'en circonscrire l'espace. Certes, "c'est dans l'intériorité qu'on saisit
intérieurement l'essence de l'âme" (p. 434) savoir encore obscur mais qui
entrevoit le sens et donc la voie. Autre chose la vision plénière, que la philosophe
appelle "possession complète" (p. 436). Mais cette vision n'est elle-même
donnée, si elle l'est, qu'au plus profond de l'intériorité, dans une enstase qui, pour
voir en Dieu, doit l'avoir touché au centre du château qu'est l'âme. La voie royale qui
conduit vers l'intérieur se dit recueillement, acte qui néglige l'inessentiel, qui
ajointe les significations réalisées et les exigences de sens dans la gerbe de la
parfaite individuation. Il convient toutefois de noter que le recueillement, y compris
dans l'oraison, ne suffit pas à la pleine saisie de soi. Il faut que le pinceau soit tenu
par Dieu. Thérèse ne se lasse pas de répéter que l'accès à l'expérience
surnaturelle dépend du bon vouloir de Dieu. Edith admettrait peut-être qu'une entorse
soit faite à sa proposition : comme l'essence divine nous est inaccessible en cette vie,
nous ne pouvons découvrir en elle les archétypes des choses (p. 246), car ils sont
donnés à voir à Thérèse dans une connaissance surnaturelle ce que notre
philosophe reconnaît par ailleurs.
Le Soi figuré dans la connaissance surnaturelle comporte une image dynamique,
c'est-à-dire à la fois ce que l'âme est en soi et ce qu'elle doit devenir afin d'être
elle-même. Pour le dire dans les termes d'Edith : "L'âme est quelque chose en
soi : elle est telle que Dieu l'a posée dans le monde. Et ce quod (Was)
possède sa nature particulière qui imprime sa marque propre à la vie tout entière au
cours de laquelle il se déploie. (
) Dans son intériorité l'âme se rend compte de
ce qu'elle est d'une façon obscure et ineffable qui lui présente le mystère de son
être en tant que mystère, sans le lui découvrir entièrement. D'ailleurs elle porte
dans son quod la détermination de ce qu'elle doit devenir : par
l'intermédiaire de ce qu'elle reçoit et de ce qu'elle fait. Elle se rend compte de la
compatibilité ou de l'incompatibilité de ce qu'elle accueille en elle avec son être
propre, si ses actions vont ou non dans le sens de son être" (p. 438). Ainsi, c'est
exactement ce dont l'âme se rend compte à la lumière d'une flamme qui, pour n'être pas
vacillante n'en est pas pour autant suffisante, que le portrait exécuté par Dieu
découvre dans l'éclat de certitude comme ce qui, bien que perçu dans une ex-position,
exprime la vérité de l'essence en raison de l'inscription du sens dans le Donateur du
sens. Connaissance qui sert de fanal puisqu'elle réfléchit, outre le sens général, la
destination personnelle. Sens ici déployé comme ce dont l'âme doit se rapprocher
infiniment alors que la personne vivante n'est jamais achevée étant "toujours sur
le chemin qui conduit à sa propre individualité" (p. 277). Connaissance et sens qui
exigent donc de maintenir le contact avec le fondement créateur. Dans les romans, la
vision d'un portrait donne le branle à une quête éperdue.Que ne ferait la quête de
soi?
§ 4. L'amour comme peintre
La finesse psychologique de Thérèse lui fait attribuer l'exécution du portrait à
l'amour. N'accuse-t-on pas l'amoureux d'idéaliser la personne aimée quitte,
inconsidérément, à lui reprocher par la suite un changement ou l'hypocrisie? L'erreur
de l'amoureux ne porte pas tant sur l'idéalisation que sur son ignorance du processus, à
savoir qu'il ne mesure pas la distance entre l'être actuel de la personne et ce que son
amour lui reconnaît ou lui attribue de perfection. Dans les termes d'Edith :
"Le véritable amoureux voit l'aimé tel "qu'il est sorti des mains de
Dieu", tel qu'il pourrait être actuellement s'il était totalement lui-même et
auprès de soi". L'amour intuitionne donc le sens authentique de l'aimé. Le
"tel qu'il est sorti des mains de Dieu" fait écho aux vers :
"Tu fus créée par l'amour
Splendide, belle, et ainsi
Peinte en mes entrailles" (v. 8-10).
Quant à être aujourd'hui soi et auprès de soi, on sait qu'on l'obtient par l'union à
Dieu.
§ 5. La poitrine de Dieu
C'est seulement, écrit Edith commentant le Château intérieur de Thérèse, de
l'ultime profondeur de l'âme, et quasiment du centre du Créateur, que l'on peut gagner
une image réellement conforme de la création". Qu'est-ce que ce centre de Dieu
sinon, en termes thérésiens, Sa poitrine et Ses entrailles (v. 10,14)?
§ 6. Statut ontologique du portrait
Sans être une ousia, le portrait de Thérèse est réel d'abord parce que
gravé dans l'Etant suréminent (et alors sa réalité est absolue), ensuite parce que
forme pure agissant à titre de cause finale traçant "pour la réalité dans
laquelle elle doit se réaliser à la fois le but et la voie à suivre pour atteindre ce
but" (p. 230). La cause finale participe en effet du réel au titre de ce qui meut.
Edith distingue trois concepts de réalité : (a) celui du réel inachevé (Thérèse),
(b) celui de la fin non encore atteinte (le portrait en tant que but) et celui de la fin
atteinte (Thérèse se saisissant en elle-même dans l'union à Dieu).
§ 7. Vérité du portrait
Au portrait de Thérèse par Dieu correspond chez Edith le retirement par Dieu du
bandeau qui "dissimule à tout homme sa propre intériorité". Leur est ainsi
commune, outre la métaphore de la vision, celle de l'ouïe car ce qui décille les yeux
chez Edith , c'est "un appel retentissant dans notre intériorité", et ce qui
chez Thérèse signale à l'âme la présence en elle de Dieu c'est un appel insistant (v.
25). Se voir, c'est donc s'expliquer en réponse à une injonction.
Le portrait de Thérèse est vrai d'une vérité à la fois transcendantale et
artistique. La vérité transcendantale signifie l'intelligibilité de tous les étants,
autrement dit, leur accessibilité à un esprit, leur manifesteté spontanée. Or à Dieu
tous les étants, effectifs ou idéels, sont transparents (p. 300) donc à la fois
l'être réel de Thérèse et la forme pure qu'elle incarne et déploie d'une manière
unique. C'est dire que la vérité logique (qui est conformité de l'étant à la pensée)
ne saurait ici être prise en défaut. Quoiqu'il s'agît encore de la vérité
transcendantale de Thérèse (vérité absolue, puisqu'elle a Dieu pour sujet, non un
esprit créé), non de son portrait, un premier résultat est obtenu à l'horizon de la
vérité artistique (qui est conformité de l'uvre à la forme pure). En effet, dans
le cas de Dieu-artiste, l'adéquation est parfaite en considération du fait que sont
inséparables de Son être les vérités logiques et transcendantale et que c'est Lui qui
donne le sens. C'est sur base de cette assurance que peut se déployer dans les meilleures
conditions l'humaine auto-réalisation du sens.
A son tour, le portrait se présente à une vérification transcendantale, mais cette
fois-ci, au sujet Thérèse, pourvu qu'elle puisse le découvrir. De soi le portrait
manifeste son sens d'être sens. Comme il s'offre sans apprêts à Thérèse, elle en
intuitionnerait la teneur intelligible sans recourir à une médiation extérieure. Et
alors comment douter que ne s'y applique ce que dit Edith du lien à l'esprit constitué
dans la vérité transcendantale, qu'il peut contribuer à la perfection de l'objet (p.
312), surtout lorsqu'il devient intelligible pour soi? À noter encore que par son
caractère d'uvre d'art le portrait est doué d'efficace. Bien que non-vivant, et
donc en soi incapable de générer la force propulsive vers un but, le sens de
l'uvre d'art (à quoi Edith pense entre autres choses lorqu'elle évoque les
produits impersonnels créés par l'esprit) est "pour ainsi dire chargé de force (d'énergie
potentielle) et il se décharge lorqu'il entre de nouveau dans le tout vivant d'une
personne spirituelle" (p. 431). Mais qui le charge de sens sinon le peintre, ici
divin? Et qui s'en trouve imprégné sinon celui qui contemple l'image?
Ce que Edith appelle vérité essentielle, à savoir l'adéquation de l'objet, non à
la pensée, mais à son archétype, devient chez Thérèse, vérité plastico-normative,
vérification. Mais Edith a également lié d'une manière comparable le vrai et le bien :
l'effectuation du devoir-être suppose la connaissance de l'essence et se signifie donc
comme vérification (pp. 319-320).
§ 8. Le portrait comme image du bien
Forme pure comprenant la forme finale, le portrait de Thérèse représente le bien qui
est, dans l'ordre de la finitude, accomplissement (p. 320). L'engravement est aimantation
: le portrait exerce une attraction sans déviation possible. Car le but de tout étant,
de l'âme en particulier, c'est l'union à Dieu.
§ 9. Beauté comme éclat de Dieu
Le portrait divin de Thérèse la représente "splendide et belle" (v. 9). Le
redoublement de deux mots espagnols synonymes (hermosa, bella) n'est pas sans
conséquence et il convient de l'interroger à partir de la convenance réciproque du
beau, du vrai et du bien attestée chez Edith (pp. 322, 324). La beauté, en tant que
fondée sur le quod de l'étant perçu comme parfait, c'est-à-dire comme ce qu'il
doit être, manifeste une conformité de cet étant avec l'idée divine, la vérité de
son essence : "Dans la mesure où chaque être créé est une copie d'un archétype
divin, la juste mesure coïncide avec la vérité de l'essence" (p. 325). Cette
coïncidence se répand comme clarté qui "trahit l'origine divine de l'étant"
(p. 325), autrement dit réfléchit la beauté par excellence, celle de Dieu (p. 245). Et
plus une personne se rapproche de l'archétype divin par la beauté de l'âme, supérieure
à la corporelle, mieux elle saisit sa capacité de sens comme grâce, cette
"meilleure beauté" au dire de Hopkins.
Or, en raison de la déchéance des créatures, il n'en est aucune dont la beauté soit
à la mesure de l'archétype. Un fossé s'est ouvert entre l'être réel et le
devoir-être que la considération de l'archétype pourrait aider à combler (pp.
245-246). Tel est précisément le rôle du portrait.
§ 10. La praxis comme réalisation de soi et union
à Dieu
Avec Faust Edith avait traduit par Sens (Sinn) le Logos du Prologue
johannique (p. 111). Et comme le Sens est plénitude d'actualisation de l'être réel,
elle conviendrait également de traduire le vocable, toujours avec Faust, par Action, à
ceci près que la nouvelle notion développe la première plutôt qu'elle ne
l'annule.
A défaut de pouvoir se créer, l'âme peut se développer. D'être soumis au temps,
l'être fini en tire profit puisqu'il est ordonné, contrairement à l'être essentiel
fixé en soi, à la visée de soi qui est réalisation de la perfection, autrement dit
adéquation à ce qu'il doit être (p. 325). Perfection, dans le cas de la personne, cela
se dit sainteté (p. 319). Le bien, dans le cadre de la finitude, n'est autre que
l'accomplissement (p. 320).
La question se pose de savoir si l'essence particulière est préformée en Dieu dans
sa destination de sainteté. Or c'est ce qui ressort de textes comme : "Non seulement
les qualités intrinsèques d'un étant mais aussi sa signification dans la totalité de
l'étant c'est-à-dire la valeur sont prédéterminés de toute éternité.
Lorsque l'étant est ce qu'il doit être (c'est-à-dire qu'il possède la vérité de son
essence), il est aussi réellement bon (il possède le bien de son essence) et selon le
domaine auquel il appartient il est vraiment saint, beau, noble ou utile" (pp.
319-320).
Il y a chez Edith, comme on l'a vu, une certaine auto-connaissance de l'âme, mais pas,
en cette vie telle qu'elle est connue (p. 437). Le devoir-être est aiguillonné par le
pressentiment de l'être de l'âme en Dieu. Intuition claire dans la vie éternelle où
chacun se connaîtra tel qu'il est connu de Dieu (p. 499). Ce qui est donc nécessaire
d'auto-connaissance à l'âme pour changer se ramène à une correction immédiate due à
une révélation immanente puisque relative à son être. L'âme "porte dans son quod
la détermination de ce qu'elle doit devenir : par l'intermédiaire de ce
qu'elle reçoit et de ce qu'elle fait. Elle se rend compte de la compatibilité ou de
l'incompatibilité de ce qu'elle accueille en elle avec son être propre, si ses actions
vont ou non dans le sens de son être" (p. 438). C'est admettre sur base de
l'essentialisme que l'étant "est déjà déterminé dans son devoir être; ainsi son
développement est dessiné d'avance" (p. 354). En effet, "le sens de la copie
est déterminé par l'image originaire" (p. 359). Et c'est précisément la distance
nouante entre l'être actuel et l'être à devenir autrement dit la
non-constitution de soi comme unité indivisible actuelle qui implique une
possibilité de transformation (p. 359). Il n'en reste pas moins qu'à la connaissance de
soi est dévolu un rôle primordial : "L'âme doit parvenir jusqu'à elle-même en
un double sens : se connaître elle-même et devenir ce qu'elle doit
être" (p. 425-426).
Ce que serait, au gré d'Edith, le portrait de Thérèse comme moment dynamique de
l'auto-connaissance se laisse caractériser dans le rapport au sens qui "est la
figure finale vers laquelle l'âme est orientée par sa détermination essentielle; la
force ou puissance existentielle lui est donnée pour devenir ce qu'elle doit être"
(p. 430). Que ce sens ne soit pas uniquement une idée générale multipliée dans les
copies, ressort d'un passage fondamental : "L'âme individuelle est destinée à une
vie éternelle, ce qui permet de comprendre qu'elle doit reproduire l'image de Dieu d'une
manière tout à fait personnelle. (
) Et lorsqu'il est dit dans l'Apocalypse de
Jean : "Au vainqueur, je donnerai (
) un caillou blanc et sur le caillou sera
gravé un nouveau Nom que personne ne connaît sinon celui qui le reçoit" (Ap 2:17),
ce nom ne devait-il pas être un nom propre au sens plein du terme qui exprime
l'essence la plus intérieure de celui qui le reçoit et lui révèle le mystère de son
être caché en Dieu?" (p. 499). Nous sommes, avec cette dernière formule, au plus
près de la signification du portrait en tant que manifesteté à l'âme de son
être-connu en Dieu. Mais qu'est-ce alors l'adéquation à soi sinon l'union à Dieu
puisque le sens de l'âme est gravé en Dieu et participe du Logos même.
Pour ce qui est de savoir où trouver Dieu, Edith n'a rien à ajouter à ce qu'elle a
appris de Thérèse. Elle pourra simplement préciser que l'union à Dieu dans le centre
de l'âme conduit à la connaissance de soi (p. 453). Ce qu'elle ajoute, c'est le lien
entre Sens, accomplissement et intériorisation. En effet, seules les personnes qui
parviennent au fond d'elles-mêmes accomplissent leur être (p. 436). Tout cela, se charge
de le signaler la deuxième partie du poème glosant : "Cherche-Moi en toi". Il
est inutile d'en proposer une interprétation steinienne puisque'Edith s'en est pour ainsi
dire chargée dans son Château de l'âme qui résume et interprète le Château
intérieur de Thérèse selon ses propres vues personnalistes. Qu'il me suffise de
noter, pour conclure, que la Fondatrice a transcrit le nouveau nom gravé sur la caillou
blanc lorsqu'elle découvrit au monde ce qu'elle était devenue en son intime : Thérèse
de Jésus! Or c'est précisément ce nom qui pour la première communauté chrétienne
devait s'inscrire sur la pierre. Or le thérésien Laurent de la Résurection considère
que, durant l'oraison, il est "comme une pierre devant un sculpteur de laquelle il
veut faire une statue; me présentant ainsi devant Dieu je le prie de former en mon âme
sa parfaite image et de me rendre entièrement semblable à lui" . Conformation de
visage à visage qui exige temps et orientation. René Char dit en son Post-scriptum
"Dans la stupeur de l'air où s'ouvrent mes allées,
Le temps émondera peu à peu mon visage".
§ 11. L'art comme révélation
Il reste à examiner le poème en tant que tel. La création artisitique implique,
selon Edith Stein, un projet, c'est-à-dire une antériorité de l'idée sur le produit
(p. 303). L'idée elle-même est moins créée par l'arbitraire que conçue et reçue (pp.
161, 303) : "L'idée brille devant l'artiste, elle l'attire, elle ne lui
laisse aucun repos et l'oblige à créer" (p. 233). Notons que l'idée pure n'est pas
un objet du monde, mais bien l'image que l'artiste s'applique à figurer (p. 306). Mais il
y a une distance entre l'image originelle et la figure accomple, distance comblée par le
déploiement. L'imagination a cette capacité de donner l'illusion du réel du fait que
l'esprit produit d'après des images originelles du réel (p. 168), mais il peut
également manquer l'effectuation de l'idée pure. D'où la définition steinienne de la
vérité artistique : "conformité de l'uvre avec l'idée pure qui lui sert de
fondement" (p. 305). La réussite dans la réalisation de l'idée produit deux
résultats : l'uvre est accomplie et l'essence de l'artiste s'effectue (p. 233);
soit une double révélation. Pour en savoir, il convient d'examiner un passage de
l'Introduction à la Science de la Croix.
"Pour l'artiste, ce qui le touche intérieurement se traduit en lui sous la forme
d'une image (Bild) et exige d'être extériorisé. Le mot d'image n'est pas
restreint ici à ce qui est visible et réduit au seul art plastique. Il faut comprendre
sous ce vocable toute uvre (Gebilde), donc aussi la poétique et musicale. Il
y a là aussi une image au moyen de laquelle quelque chose nous est représenté, une
création grâce à laquelle quelque chose est formé, achevé en soi et parachevé à la
manière d'un petit monde. Chaque uvre d'art véritable est en plus un Sens-image (Sinnbild,
soit symbole). Il importe peu que telle soit l'intention de l'artiste ou non, qu'il
soit naturaliste ou symboliste. Une Image-sens, c'est-à-dire que, de la plénitude
infinie du Sens où chaque connaissance humaine intervient, quelque chose soit saisi,
énoncé et qu'on en parle de telle façon que cette plénitude elle-même, qu'aucune
connaissance humaine ne saurait épuiser, y résonne mystérieusement. Ainsi, tout art
véritable est une révélation, toute création artistique un office saint.
Cependant il reste vrai de dire qu'il y a, dans tout travail artistique, un danger et
pas seulement lorsque l'artiste n'a aucune compréhension de la sainteté de sa tâche.
C'est le danger qui guette l'artiste de s'en tenir aux formes de l'image comme s'il
n'avait rien d'autre à exiger de lui-même. Notre pensée s'expliquera clairement en
partant de cet exemple qu'est la représentation de la croix. Il n'y a guère d'artiste
croyant qui ne se soit senti poussé à reproduire le Christ en croix ou le Christ portant
sa croix. Mais le Crucifié demande de l'artiste plus qu'une simple image. Il réclame de
lui comme de tout homme l'imitation. Il demande que lui-même se conforme et se laisse
conformer à l'image de Celui qui porte la croix et qui y est attaché. Cette figuration
extérieure peut être même un empêchement pour l'auto-conformation au Christ. Elle ne
doit pas l'être cependant, mais elle doit au contraire l'aider à réaliser cette
conformité. Son image intérieure elle-même sera parfaitement achevée grâce à cette
configuration extérieure et lui sera en plus assimilée intérieurement. Si aucun
empêchement ne lui barre la route, l'image extérieure se changera pour lui en une forme
intérieure qui le poussera à la réaliser par son action, c'est-à-dire qui
l'entraînera sur la voie de l'imitation. Oui, l'image extérieure qu'il a créée peut
être sans cesse pour lui une incitation à s'y conformer lui-même au profit de son
sens".
Au réalisme de la sainteté s'oppose l'idéalisme de l'art. Réalisme signifie ici
accueil du don de Dieu dans la foi, autrement dit reconnaissance de l'extériorité par
quoi on se laisse imprégner et changer. Toutefois, non sans conformation avec l'esprit
humain, car "tout ce qui s'offre à l'âme, elle le reçoit de la manière qui lui
est proportionnée et à la profondeur qui y correspond" conformation qui
exige la réciprocité puisque la personne est maintenant amenée à faire sienne la vie
divine qui l'a révélée à elle-même.
L'art apparaît d'abord comme révélation du sens. On sait que c'est d'avoir leurs
archétypes dans le Logos divin qui rend toutes choses si mystérieuses (p. 247). "Il
appartient à l'essence de tout être fini de représenter un Sens-image (Sinnbild)
et à l'essence de tout ce qui est matériel et spatial d'être un signe (Gleichnis)
du spirituel. Là réside son sens secret et son intériorité cachée. Précisément, ce
qui constitue en elle un signe du spirituel en fait en même temps un Sens-image de
l'éternel, puisque Dieu est esprit et que l'esprit fini en est un Sens-image plus
proche que le matériel" (p. 248). Il eût été plus facile de traduire Sinnbild
par symbole. mais c'eût été perdre la nuance propre que lui imprime Stein. Sens
en effet est le mot qui décide de tout dans la pensée de notre sainte. Tout sens ayant
dans le Logos divin sa patrie éternelle (p. 441), la reprise dans l'art advient comme
mode spécial de révélation, celui de l'exemplification de l'image comme sens.
A cette première forme de révélation, ontique, s'ajoute une deuxième,
ontologique. C'est le propre sens de l'artiste qui exige de se manifester, et cela non
seulement comme réalisation de ce qu'il a pensé, mais effectuation de ce qu'il est
appelé à être. L'exemple du Crucifié n'est pas un parmi d'autres, mais l'essentiel,
car toute effectuation a le Christ comme modèle, à titre double de Sens des sens et
d'Homme parfait. C'est pour cela que la création artistique, déjà sainte dans le
régime ontique, est sanctifiante dès lors que le Christ en tant qu'idée artistique
exerce un pouvoir d'imprégnation puisque porteur de la clef du destin de l'artiste! Son
intériorisation dans l'esprit de l'artiste n'a pas pour seul effet d'aboutir à une
expression matérielle. Elle provoque une orientation nouvelle dans la vie de l'artiste.
Pour cela le processus constitue un mouvement en retour. Alors que dans l'art ontique
l'expression de l'image suffit, le résultat de l'art ontologique se présente comme
modèle vivant. Une deuxième intériorisation a lieu qui raffine l'image pour en extraire
tout le suc signifiant. Elle est parole de Dieu dans l'âme. Et l'âme ainsi parlée
devient image vivante du Logos, à savoir se sanctifie. "Il est bon, dit Edith Stein,
de vénérer le Crucifié dans son image, de faire des reproductions de lui qui nous
portent à l'honorer. Mais les images vivantes valent mieux que celles de bois ou de
pierre". Telle est l'exemplarité des saints qui se trouvent en Dieu et trouvent Dieu
en eux.
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