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Dámaso Zuazua, ocd, Secrétaire

Maison de spiritualité OCD

d’Amorebieta-Larrea, Province de Navarre, Espagne
 

LES MISSIONNAIRES DE SAINTE THERESE, AUJOURD=HUI:
LEUR SENS, LEUR ACTUALITÉ,
LEURS MOYENS

P. Luis Aróstegui, ocd, Préposé Général
 


Larrea: Casa di Spiritualità

 

I. Les missionnaires de sainte Thérèse

 

1. Le Vén. Père Juan Vicente Zengotita de Jesús y María (1862-1943) percevait et sentait de cette manière la vocation du Carmel thérésien: A Nous, les fils de Ste Thérèse, sommes à proprement parler le fruit des supplications et des larmes de notre Mère, désolée et sollicitée pour le salut des millions d=âmes infidèles qui restaient perdues sur les terres lointaines, faute de prédication et de missionnaires. Par conséquent voici bien ce que nous sommes, nous Carmes déchaussés, Ade ventre matris meae@ - du sein même de notre mère. Cette Mère Ste Thérèse nous a conçus dans l=ermitage du jardin de son premier couvent, et ceci veut dire que nous sommes essentiellement des ermites tout comme nos anciens Pères du Carmel; des ermites au sens le plus pur. Mais puisqu=elle nous a conçus dans les angoisses et les larmes qu=elle versait pour le salut des infidèles, il est clair que nous sommes essentiellement missionnaires. C=est dans l=union intime de ces deux vies, l=érémitique et l=apostolique, élevées toutes les deux à leur plus grande perfection, que consiste le quid, la caractéristique, la nature particulière des fils de cette Mère qui, plus que personne, a réussi à unir en elle-même la sublime vie contemplative de Marie avec la vie active et généreuse de Marthe@ (Sermon prononcé le 30 mai 1918. En Obras du P. Juan Vicente... Original en ALa Obra Máxima@, San Sebastián)

ADe tout temps, les fils de Ste Thérèse ont compris et professé qu=un Carme déchaussé doit être avant tout profondément contemplatif, mais qu=il doit être aussi résolument actif. Autrement dit, il doit faire tout pour s=enflammer vraiment, dans la fournaise de la contemplation, de cet amour de Dieu qui est fort comme la mort, et à partir duquel il doit s=appliquer à aimer le prochain pour Dieu, au point de se faire tout à tous, afin de les gagner tous. Voilà ce que fait le vrai missionnaire carme. L=action sans la contemplation ne serait pas carmélitaine; la contemplation sans l=action ne serait pas thérésienne@ (ALa Province de St Joachim de Navarre et son exposition à Paris@, en El Monte Carmelo, n° 426, 1918, 367).

Ces affirmations de l=auteur, claires et vigoureuses, réclament notre attention aujourd=hui. Il serait difficile d=exprimer avec plus d=énergie, pour ne pas dire avec plus de beauté, la pensée contenue dans la première phrase citée: nous, les fils de Ste Thérèse, sommes le fruit des supplications et des larmes de notre Mère, désolée et sollicitée pour le salut de millions d=âmes. Oui, nous sommes les fils de Ste Thérèse, le fruit de ses cris et de ses larmes apostoliques.

 

Les phrases citées se prêtent à une étude en plusieurs directions. Par exemple: comment le P. Juan Vicente est-il parvenu à cette certitude si absolue ? Comment a-t-il conçu l=unité des deux dimensions de la vie contemplative et active, de telle sorte que semble avoir disparu à ses yeux la réserve, pour ne pas dire le conflit qu=on a souvent trouvé chez d=autres, et jusque dans la tradition même de notre Ordre? Comment a-t-il vécu la chose personnellement, au point que sa vie même se présente comme une exégèse de sa conception doctrinale ? Il y a certainement une histoire à ce sujet, un processus dans la perception du charisme, étant donné qu=il ne trouvait pas cette formulation dans les expressions légales de l=0rdre. Certes, nous savons tous la forte orientation missionnaire adoptée par l=Ordre après son rétablissement en Espagne. Aussi le jeune Juan Vicente fut-il témoin de l=idée partagée par nombre de Pères, parmi lesquels certains de ses professeurs, en Inde (cf. Domingo Fernández de Mendiola : AJuan Vicente, exponente de la restauración misionera@, en 15 estudios sobre le P. Juan Vicente Zengotita, CD@, Estudios MC 17, Monte Carmelo, Burgos, 1994). Et c=est dans cette ambiance que nous trouvons ce texte: A Les Carmes déchaussés sont les missionnaires fondés par Ste Thérèse de Jésus, et par conséquent ils méritent, plus que tous les autres, en toute justice et vérité, le titre de missionnaires thérésiens@ (P. Gabriel de Jesús, en San Juan de la Cruz, 1890, 605-607). Et cependant, l=expression constitutionnelle, tout comme la conception d=ensemble du charisme de l=Ordre n=offraient pas alors la clarté et l=esprit de détermination que manifestent les paroles du P. Juan Vicente. En tout cas lui, pour son propre compte, ne cherche pas son inspiration ou son appui dans les différentes autorités; Il se base sur sa propre interprétation de Ste Thérèse, directement. C=est là qu=il découvre son critère et son évidence. Et ses résultats sont à la hauteur de sa maturité.

Il me semble qu=aujourd=hui nous changerions quelques expressions. Par exemple, celle de Aermite@, appliquée aux Carmes en référence à leur histoire primitive; ou sans doute certaines expressions venues de Ste Thérèse elle-même. Je veux dire qu=une vie active, aussi intense que celle vécue et pensée par le P. Juan Vicente, s=avère pratiquement incompatible avec la vie érémitique. Il est vrai qu=au fond il se réfère surtout à la vie d=oraison et de contemplation. Mais en rigueur de termes la vie érémitique constitue une forme de vie spécifique, qui se distingue de la forme de vie active. Juan Vicente a bien éprouvé, pour sa part, l=attrait de la vocation érémitique. Et cependant, quand il s=est trouvé curé de Chattiah, ou directeur du collège et de l=internat de Saint Albert, toujours en Inde, ou quand il a dû courir par les villes d=Espagne pour répondre à sa sensibilité missionnaire et s=y livrer, tant à travers La Obra Máxima qu=à travers ses autres initiatives, personne ne dira qu=il a vraiment vécu une forme de vie érémitique.

D=ailleurs, dans le contexte de la théologie de notre temps et la conscience de notre foi dans l=Eglise d=aujourd=hui, nous aurons à comprendre et à expliquer la mission d=une façon différente, comme nous allons tâcher de le voir dans notre seconde partie. Ceci dit, l=élément décisif dans les affirmations du P. Juan Vicente, c=est ce qui se réfère à la vocation missionnaire essentielle du Carme. Aussi je voudrais me centrer d=abord sur ce contenu de la vocation missionnaire du Carme Adès le sein de sa mère@, c=est-à-dire dès le principe, dès la conception, essentiellement. Et ceci, avec l=absolu, la force spirituelle Ades supplications et des larmes@.

Un auteur, témoin de l>esprit missionnaire de N.M. Ste Thérèse, écrit avec justesse: ANous n=avons nullement besoin d=émettre des conjectures Aa posteriori@ sur l=esprit missionnaire de Ste Thérèse ni sur sa passion pour le salut des âmes infidèles ou hérétiques, ou sur les fruits que devait produire en son coeur un si grand amour de Dieu. Elle-même se chargera de nous faire voir et lire dans le livre de son coeur, avec la transparence qui caractérise tous ses écrits, cet esprit apostolique missionnaire qui l=anime@ (Severino de S.Teresa, Santa Teresa de Jesús por las Misiones, Vitoria 1959, p.14).

 

2. Nous connaissons la vision profonde, les sentiments et les expressions de Ste Thérèse concernant l=esprit ecclésial et apostolique de son Carmel, et ce qu=elle pense en conséquence de la vie apostolique et missionnaire des Carmes, compte tenu de l=ardeur apostolique et spirituelle manifeste du nouveau Carmel. Les textes sont connus. Ils sont fréquemment cités. Ils ont été bien étudiés.

 

 AEn ce temps, j=appris les malheurs de la France, les ravages qu=avaient fait ces luthériens... J=en eus grand chagrin, et comme si je pouvais quelque chose, ou comme si j=eusse été quelque chose, je pleurais devant le Seigneur et le suppliais de remédier à tant de maux. Je me sentais capable de donner mille fois ma vie pour sauver une des nombreuses âmes qui se perdaient là-bas@ (Chemin de perfection, 1). AO mes soeurs dans le Christ! Aidez- moi à supplier le Seigneur; c=est dans ce but qu=il vous a réunies ici; telle est l=objet de votre vocation, telles doivent être vos affaires, tel doit être l=objet de vos désirs, celui de vos larmes et de vos instances@(ib.). AJe vous demande donc de tâcher d=être telles que nous méritions d=obtenir de Dieu deux choses. L=une, qu=un grand nombre des très nombreux hommes doctes et religieux qui existent aient les qualités voulues, comme je l=ai dit; et que le Seigneur donne de bonnes dispositions à ceux qui ne seraient pas bien disposés, car un parfait sera plus efficace que beaucoup d=imparfaits. L=autre, qu=engagés dans le combat qui, comme je l=ai dit, n=est pas sans dangers, le Seigneur les tienne par la main pour qu=ils évitent les périls du monde et bouchent leurs oreilles au chant des sirènes de cette mer périlleuse@ (Chemin, 3)

AAu bout de quatre ans, ou peut-être un peu plus vint me voir un frère franciscain, nommé Fr. Alonso Maldonado, grand serviteur de Dieu; comme moi, il désirait le bien des âmes, il pouvait agir, et je l=enviais beaucoup. Il venait de rentrer des Indes. Il se mit à me parler des millions d=âmes qui se perdaient là-bas faute de doctrine, il nous exhorta à la pénitence dans un sermon et par sa conversation, et partit.. Je restais si meurtris par la perdition de tant d=âmes que j=en étais hors de moi. Je me retirai en larmes dans un ermitage. Je clamais à Notre-Seigneur, je le suppliais de me donner le moyen de contribuer à lui gagner quelques-unes de ces âmes par mes prières, puisque le démon lui en enlevait tant, et que je ne servais à rien d=autre. J=enviais ceux qui pouvaient s=y employer pour l=amour de Notre-Seigneur, dussent-ils souffrir mille morts. Lorsque nous lisons dans la vie des saints qu=ils ont converti des âmes, j=en éprouve plus de dévotion, de tendresse, d=envie, que pour tous les martyres qu=ils subissent, Car Notre-Seigneur m=a inclinée à croire qu=il apprécie une âme gagnée par notre prière et notre industrie aidées de sa miséricorde plus que tout ce que nous pouvons faire à son service@ (Fondations, 1,7)

Dans le récit de sa visite à Duruelo, elle note comment, tout en pratiquant leur vie d=oraison, de pénitence et de pauvreté, Ails allaient prêcher dans de nombreux villages des environs, privés jusque-là de toute doctrine... et de toute vie religieuse, ce qui était une grande pitié@ (Fondations 14, 8). Avec cette conclusion révélatrice: AJe partis donc grandement réconfortée, sans toutefois louer Dieu autant que le méritait une grâce aussi insigne. Veuille Sa Majesté, dans sa grande bonté, m=accorder de m=acquitter à son service de tout ce que je lui dois, amen. Car je comprenais qu=il me faisait ainsi une faveur bien plus grande que celle de fonder des maisons de religieuses@ (ib. 14,12).

 

3. Comme premiers témoins exceptionnels de la tradition vivante de l=esprit missionnaire de Thérèse, nous avons le P. Gracián et le P. Juan de Jesús María, Ale Calagurritain@. Selon la documentation qui nous est parvenue, le premier l=a surtout manifesté dans les faits, avec la conscience de s=identifier à l=esprit thérésien, chose qu=il affirme expressément à propos de la mission. Le second le fait à travers une défense explicite de la maternité charismatique de Thérèse, en démontrant une appartenance essentielle de la mission au Carmel thérésien. Ces deux grands témoins se situent objectivement dans notre tradition missionnaire la plus authentique dans laquelle, si Juan de Jesús María est admis comme un maître, le P.Gracián reste davantage effacé par l=histoire. Le fait est que tous deux ont collaboré à préparer la béatification de Ste Thérèse, en proclamant ensemble son esprit missionnaire.

On peut toutefois signaler chez eux une différence d=accent. Gracián, répondant à une circulaire de la Consulta de 1589, s=exprime ainsi: AA ceci on peut répondre que les raisons sont différentes, puisque la Règle des Carmes dit elle-même: s=ils ne sont pas occupés à d=autres choses. Or l=expérience, tout comme l=histoire de nos saints et de tout notre Ordre, a montré que notre vocation n=est pas de sortir autant que d=autres religieux, ni de nous occuper comme eux à des oeuvres extérieures, mais qu=elle n=est pas davantage de rester enfermés comme des chartreux. Aussi n=y a-t-il pas lieu d=introduire des nouveautés@ (MHCT 3, doc 404, p. 477-478). Il semble que, dans la polémique, Gracián fasse ici une concession. Etant Provincial, il avait écrit, dans sa patente aux premiers missionnaires du Congo, donc du vivant de Ste Thérèse: AQuant aux obligations de l=Ordre en matière de vêtement, de nourriture et des différentes autres choses signalées dans nos Constitutions, qu=on agisse en fonction des temps et des lieux où l=on se trouve, se préoccupant avant tout de la conversion des âmes@ (MHCT 3, doc 260). Dans sa propre vie, il a d=ailleurs toujours manifesté une grande ouverture et une grande liberté, quand il s=agissait du travail apostolique.

 

Juan de Jesús María, de son côté, chargé par le Chapitre de 1605 de rédiger les Instructions pour les missions, écrit: ALes religieux destinés à travailler au salut des infidèles doivent exercer leur ministère dans le cadre de leur résidence fixe, sans se mettre à voyager de tous côtés. Qu=ils s=efforcent, dans la mesure du possible et avec la permission des supérieurs, de fonder des couvents où les religieux pourront se recueillir comme dans une forteresse, pour récupérer les forces qui leur permettront de repartir à nouveau et avec plus d=ardeur pour la conquête des âmes@ (Ch.9).

Nous sommes aujourd=hui en mesure de mieux saisir le sens de ces réserves, mais nous savons que, pour leurs auteurs, elles ne tendaient nullement à réduire la ferveur missionnaire de l=Ordre. Juan de Jesús María termine d=ailleurs lui-même son paragraphe en expliquant ce qu=il entend par Arepartir avec plus d=ardeur@. Car il est de fait que la conception de la Apotior pars@ et de la Apars posterior@ a certainement pesé pour provoquer les réserves, affaiblissant ainsi l=esprit missionnaire de l=Ordre. Voilà ce qui porte à remarquer que le P. Juan Vicente, alimenté à cette tradition et attiré personnellement par la vie érémitique pour laquelle il se sentait une véritable vocation, a expérimenté lui-même et formulé l=idéal missionnaire de l=Ordre sur un ton catégorique et sans la moindre réserve: AUn Carme déchaussé se doit d=être avant tout profondément contemplatif, mais aussi décidément actif@ (El Monte Carmelo, 426, 1918, p. 367). AContemplatif jusqu=aux cimes, apostolique jusqu=à n=en plus pouvoir@. AUn Carme doit être un contemplatif extrêmement apostolique, et un apôtre extrêmement contemplatif@ (Modo de meditar que enseñaba N.V.P. San Juan de la Cruz, en El Mensajero de Sta Teresa, 1924-1925).

Cette double totalité, c=est la lumière apportée par Juan Vicente: il fallait être totalement contemplatif, donc homme d=oraison, et totalement apostolique, donc actif. Non seulement il a ainsi contribué à éveiller la sensibilité pour les missions, mais nous voyons que sa vie appuie ses paroles sur l=esprit missionnaire de l=Ordre: celles-ci sont claires et originales, tout en restant dans le contexte de la tradition.

Quant à l=accueil de cet esprit missionnaire au long de l=histoire, très important toujours, et digne d=une étude systématique, je ne m=y arrête pas ici. Je voudrais plutôt parler maintenant de son accueil officiel, de l=approbation de l=Eglise, telle que nous la retrouvons dans les Constitutions et les Normes.

 

4. Nous Lois renouvelées après Vatican II recueillent et nous transmette l=esprit missionnaire du Carmel thérésien en ces termes: AL=évangélisation des peuples, qui découle de la nature profonde de l=Eglise, étant un fruit admirable de la charité et de la prière, a toujours été à juste titre dans l=Ordre une oeuvre de prédilection. Car N.M. Ste Thérèse a communiqué à sa famille religieuse l=ardeur missionnaire dont brûlait son coeur, et elle a voulu que les Frères collaborent aussi à l=activité missionnaire. Il faut donc avoir grand soin d=entretenir et de développer dans l=Ordre cette ferveur missionnaire, d=avoir tous à coeur l=évangélisation des peuples et de promouvoir partout les vocations aux missions.

Les Communautés et les Provinces soutiendront les Frères missionnaires par leur amour, leur prière et leurs ressources; et tous contribueront selon leurs moyens à la vie et à la croissance de l=Ordre également dans les pays de mission@ (C, 94).

Voilà ce qu=on trouve dans les Constitutions. Après quoi les Normes prescrivent des dispositions fondamentales: APour que notre famille remplisse comme il faut son rôle missionnaire, dans chaque Province on concevra et on accueillera favorablement les initiatives opportunes, pour que fleurisse et grandisse chez nous la vocation missionnaire@( N,58). ADans toutes les Provinces et Semi-Provinces, un zélateur des missions sera nommé... Sa fonction, sous la direction du Provincial, est de favoriser l=union entre la Province et les missions, de promouvoir l=esprit missionnaire et de procurer des secours en hommes et des fonds en faveur de nos missions@ (N, 64). AToutes les Provinces et toutes les Communautés auront à coeur d=apporter à l=oeuvre des missions leur collaboration, même au plan économique, à partir de leurs propres ressources@ (N, 65).

 

Il s=agit bien d=une oeuvre privilégiée dans l=Ordre, une oeuvre dont la raison charismatique se trouve en Ste Thérèse, quand elle-même allume la flamme du zèle missionnaire dans sa famille, dans toute sa famille, Avoulant que les Frères collaborent aussi à l=activité missionnaire@. Le petit mot Aaussi@ ne doit surtout pas être interprété comme une sorte d=atténuation. Dans le cadre de la famille du Carmel, qui est toute apostolique et missionnaire, les Frères sont des missionnaires actifs. Comme toujours dans les Constitutions, quand elles abordent les éléments fondamentaux de la vie et de la mission de l=Ordre, cette partie relative aux missions est bien formulée dans sa sobriété. Maintenant nous pouvons nous demander si cet accueil de l=esprit missionnaire rappelé par les Constitutions est effectivement assumé dans la réalité sociologique et spirituelle de l=Ordre actuellement. Pour émettre un jugement complet, il faudra faire des distinctions. Au cours de certaines visites pastorales, il m=est arrivé, dans les entrevues ou dans le dialogue avec les religieux, de les questionner sur leur perception propre de ce problème. En général, il nous faut bien dire que l=esprit missionnaire n=est pas suffisant dans l=Ordre. Il m=a semblé que beaucoup de Frères consultés seraient d=accord sur cette constatation, d=après la connaissance qu=ils ont de leur propre circonscription.

Si maintenant nous nous référons aux Carmélites: les vocations se présentent-elles au Carmel pour les mêmes raisons ecclésiales et missionnaires qu=une Thérèse de Lisieux ou une Elisabeth de la Trinité ? Au départ, veulent-elles répondre avant tout à la proclamation charismatique du Chemin de perfection ? Eh bien, de même pour les vocations masculines: à quelle image, à quelle inspiration de famille répondent-elles ? Perçoivent-elles tout de suite l=esprit missionnaire du Carmel thérésien, qui va de pair avec la vie d=oraison et la vie fraternelle ?

Dans la formation, et spécialement au noviciat, on insiste avec raison sur l=oraison personnelle et communautaire, sur la vie fraternelle, sur une certaine activité au service de la maison. Mais est-ce qu=on y développe aussi tout le charisme de l=Ordre de Ste Thérèse, avec ses supplications et ses larmes qu=elles savait convertir en autant d=actes concrets et d=engagements ? Qu=y apprend-on exactement de l=histoire des missions, de la réalité actuelle des missions ? Et surtout: comment se transmet l=esprit du Carmel, quel en est le critère charismatique ? Va-t-on bien à Ste Thérèse, ou pas plutôt à la tradition antérieure, à la Règle médiévale qui fut d=abord érémitique, avant de nous transformer en mendiants, mais tout en conservant sa structure et sa mentalité toujours érémitiques ?

Il n=est certainement pas besoin d=ouvrir une discussion sur la place plus ou moins grande de l=apostolat, comme on l=a souvent fait dans le passé. Mais les vocations et la formation de l=Ordre doivent toujours répondre à l=accueil ecclésial, tel qu=il est retenu par les Constitutions, avec équilibre et force d=inspiration. La sensibilisation missionnaire dont nous parlent nos Lois ne peut concerner seulement les fidèles. Elle doit être pour nous-mêmes, pour nous tous, au même titre que l=oraison et l=abnégation évangélique.

Il est vrai que bien des Provinces ont aujourd=hui une relation directe avec une mission, où elles assurent une certaine présence missionnaire, et parfois avec un nombre réduit de religieux. Ceci est à considérer comme un signe très positif en faveur de ces Provinces. Non seulement parce que la mission est importante en elle-même, mais aussi parce que la présence de la mission dans la Province peut transformer la conscience de cette Province. En premier lieu, elle peut l=ouvrir aux dimensions de la mission , de la réalité extérieure. Car il faut reconnaître que le simple fait de la mission, pour positif qu=il soit, ne suffit pas à transformer par lui-même la conscience d=une Province. La conséquence, c=est qu=on trouve des missionnaires qui se sentent abandonnés à eux-mêmes, dans l=impression que leur mission ne concerne qu=eux. Ils gardent le goût de leur vocation, mais sans que leur Province paraisse impliquée. Alors les choses peuvent changer, quand la Province peut compter avec un organisme animateur des vocations et chercheur de ressources. Reconnaissons qu=une certaine ambiguité peut encore se présenter dans nos Provinces.

 

II. Sens et actualité de la mission

 

5. Les expressions que nous avons retrouvées, chez Ste Thérèse par exemple, au sujet des millions d=âmes qui se perdent, révèlent comme nous le savons la théologie et la piété qui sont au fond de la charité missionnaire et apostolique de nos religieux, comme de l=action missionnaire en général. Cette théologie ne pouvait qu=engendrer une urgence particulière chez les personnes, comme dans le cas d=un St François Xavier, ou de nos Pères qui purent baptiser 40 000 fidèles au Congo en quelques années. Aussi reste-t-il surprenant et presque incompréhensible que des religieux conscients ne se sentent pas poussés vers les missions, à la façon de Gracián et Juan de Jesús María.

Pour notre présent sujet, je voudrais indiquer, de façon synthétique, la position de la mission dans notre conscience ecclésiale d=aujourd=hui. Vatican II affirme: ACeux qui, sans faute de leur part, ignorent l=Evangile du Christ et l=Eglise, qui cherchent Dieu sincèrement, qui s=efforcent, sous l=influx de la grâce, d=accomplir les oeuvres de la divine volonté connues par le dictamen de leur conscience, peuvent obtenir le salut éternel@ (LG,16; cf AG,7). Ceci est un exemple de la vision optimiste indubitable du Concile, qui a voulu nous arracher à l=obscurité désespérante qui avait dominé durant des siècles à ce sujet. D=où les nouvelles perspectives ouvertes à la révélation et à l=évangélisation.

De ces nouvelles perspectives, nous pouvons en signaler deux en particulier: la relation de l=évangélisation avec la mission, et par conséquent avec la réalité historique et terrestre de l=homme; et ensuite la relation de la foi chrétienne avec les religions.

 

6. Le principe sotériologique

 

D=après l=histoire, le principe qui mit les missions en mouvement fut celui du salut des âmes, du salut transcendant et éternel. Mais les missionnaires ont vite tenu en compte les nécessités des personnes et des peuples; Ils n=ont pas tardé à promouvoir les oeuvres de bienfaisance, à promouvoir la civilisation. Cependant le salut urgent restait celui de l=âme. Les oeuvres de bienfaisance relevaient simplement d=une attitude chrétienne.

Les encycliques missionnaires abordent de plus en plus les sujets de la pauvreté, la justice, le développement, etc... S=il est vrai que le Décret AAd Gentes@ n=a pas prêté beaucoup d=attention à ce sujet, le Concile Vatican II a consacré tout un document aux réalités terrestres: Gaudium et Spes, où s=affirme une valorisation claire et officielle du salut dans l=histoire. Ensuite, avec Evangelii Nuntiandi, on a vu admettre comme une chose évidente et naturelle, que l=évangélisation est une affaire totale qui affecte la personne et la société, et que l=action missionnaire doit embrasser la réalité des classes inférieures dans leur dignité, malgré toutes les explications théologiques différentes sur cette conviction générale

Pour nous, le salut est historique et intégral. C=est le Royaume de Dieu, tout comme dans l=Evangile. Tout comme le Christ en fait l=expérience lui-même, et d=abord dans sa relation au Père, laquelle constitue la relation transcendante, et donc le salut transcendant. Mais en même temps et par cela même, la relation à l=homme: tout ce qui nous devient évident avec les Béatitudes, le bon Samaritain, le chapitre 25 de St Matthieu, et toute l=activité bienfaisante de Jésus qui, grâce à l=onction de l=Esprit-Saint, a pu passer en faisant le bien. Le Royaume de Dieu, c=est cette double et unique relation avec le Père et avec l=homme.

Dans ces conditions, la bienfaisance toujours nécessaire, la promotion humaine et sociale, l=éveil de la conscience des personnes et des peuples prennent un relief très spécial. Il s=agit de la dignité historique et éternelle des fils de Dieu. Or cet amour actuel et éternel s=expose et se réalise comme révélation, comme urgence, comme interpellation en Jésus-Christ.

 

Dans la réalité de la globalisation croissante actuelle, il faut signaler plusieurs caractéristiques à ce sujet. Il y a tout d=abord le facteur économique et financier, avec sa logique du bénéfice et de la compétition. Comment développer la Acharité politique@ comme service missionnaire à travers les médiations économiques ? Comment faire, pour que le facteur économique du développement sache fomenter la dignité des personnes et des peuples ? Tout en gardant ses ambiguités et ses dangers, la globalisation offre tout de même l=occasion de connaître et de transmettre le progrès, pour le service de peuples distants les uns des autres. Et précisément, cette capacité de communication ouvre de nouvelles voies de rencontre entre les peuples: ceci devrait, avec le temps, éliminer les dangers de conflit entre les religions et les cultures.

La globalisation et le bien-être donnent lieu à un nouveau type d=homme qui, grâce aux facilités techniques, peut jouir davantage des biens de la terre, mais avec le réel danger de voir réduire son sens religieux et sa sensibilité de solidarité.

 

7. La valeur des religions

 

Une autre réalité qui est venue changer la théologie de la mission, c=est la perception actuelle de l=Eglise concernant la valeur des religions. Une perception qui a beaucoup avancé depuis Vatican II, et progressivement: celle qui voit les religions comme une richesse culturelle et expressive des peuples, comme leur aspiration religieuse naturelle. Celle qui voit les religions comme des espaces de salut; et finalement les religions comme véhicules de la grâce salvatrice. Quelles que soient la conception concrète et l=explication de la relation entre les religions et la grâce du salut, un dialogue avec les religions s=avère en tout cas nécessaire aujourd=hui, si l=on veut annoncer l=Evangile de Jésus-Christ.

AL=Eglise catholique ne rejette rien de ce que ces religions peuvent avoir de vrai et de saint. Elle considère avec un respect sincère les manières d=agir et de vivre, les préceptes et les doctrines qui, même quand ils s=cartent beaucoup de ce qu=elle-même professe et enseigne, projettent souvent un reflet de cette Vérité qui éclaire tous les hommes. Elle-même annonce et garde l=obligation d=annoncer constamment le Christ qui est ALe chemin, la vérité et la vie@ (Jn 14,6), en qui les hommes trouvent la plénitude de la vie religieuse, en qui Dieu se réconcilie toutes choses (cf 2 Co, 5, 18-19). Elle exhorte par conséquent ses fils, afin que, avec prudence et charité, par les moyens du dialogue et de la collaboration avec les adeptes des autres religions, et donnant toujours eux-mêmes un témoignage de vérité et de vie chrétienne, ils sachent reconnaître, garder et promouvoir tous les biens extérieurs spirituels et moraux, aussi bien que les valeurs socio-culturelles qui s=y trouvent.

L=impulsion missionnaire des siècles passés prenait appui sur le salut éternel, ou négativement sur la perdition éternelle, comme nous l=avons mentionné. Il n=empêche que pour nous, à la suite de la tradition évangélique, le sens et l=actualité de la mission sont à maintenir. Mais sans le Adésespoir@ de la perdition éternelle, à laquelle la mission voulait s=affronter par le passé. Aujourd=hui il s=agit en fait du salut intégral de la personne, avec un impact nouveau sur le salut historique des fils de Dieu. Voilà pourquoi l=urgence et l=importance décisive de l=annonce de Jésus-Christ ne diminue pas: la connaissance et l=amour de Jésus-Christ et du Père dans l=Esprit exigent seulement une nouvelle manière de concevoir et d=exprimer le salut. Aussi cette double et unique réalité: la connaissance amoureuse du don de Jésus-Christ et la réalisation de la dignité historique actuelle et terrestre des fils de Dieu donne son sens à la mission. Par conséquent, celle-ci n=a rien perdu de son actualité et de son urgence. Si l>on disait que le connaissance de Jésus-Christ n=est pas tellement décisive, il faudrait en conclure que Jésus-Christ lui-même n=est pas décisif, et qu=après tout il n=est pas si important. Or la connaissance de Jésus-Christ est elle-même le salut. Son ignorance est une perte immense, indépendamment de toute responsabilité personnelle et du salut éternel. Celui qui croit en Jésus-Christ (dans l=Eglise) ne peut pas s=empêcher de l=annoncer comme la bonne nouvelle suprême pour l=humanité.

 

III. Les moyens

 

8. Dans ANovo Millenio Ineunte@, le Pape Jean-Paul II exprimait cette vision et cette invitation pressante: AOn a désormais dépassé, même dans les pays d=évangélisation ancienne, la situation de Asociété chrétienne@ qui, tout en comptant avec les faiblesses humaines, se basait explicitement sur les valeurs évangéliques. Aujourd=hui, il nous faut affronter courageusement une situation toujours plus diverse et plus compromise, dans le contexte de la globalisation, de la situation nouvelle et changeante des peuples et des cultures@ (n. 40). En conséquence, le Pape réclame une nouvelle action missionnaire, pour laquelle il précise ces quatre aspects: a) Elle a besoin de réaviver l=impulsion des origines, l=ardeur de la Pentecôte; b) Elle ne peut demeurer l=affaire de quelques Aspécialistes@, mais doit engager la responsabilité de tous les membres du peuple de Dieu; c) L=exigence d=inculturation doit aider à caractériser un Avisage multiforme@ de l=Eglise; d) Une importance prioritaire doit être accordée à la pastorale de jeunes, puisque les jeunes vont être les protagonistes du monde futur.

Dans Redemptoris Missio (1990), il avait déjà attiré l=attention : ALe nombre de ceux qui ignorent le Christ et ne font pas partie de l=Eglise augmente continuellement, et même il a presque doublé depuis la fin du Concile@ (n. 3). Mais il indique dans le même texte plusieurs autres raisons pour justifier l=urgence d=un zèle missionnaire renouvelé: la chute des idéologies, l=ouverture des frontières et la configuration d=un monde plus uni, l=enracinement des valeurs évangéliques dans les peuples (paix, justice, fraternité, soins aux plus nécessiteux...) , malgré un système de développement économique privé d=âme (n.3). Aussi pouvait-il affirmer avec optimisme: ADieu ouvre à l=Eglise les horizons d=une humanité plus disposée à recevoir la semence évangélique@ (ib). 

 

9. Recours humains

 

En matière de recours, nous devons souligner l=affirmation selon laquelle l=action missionnaire ne peut être la tâche d=un petit groupe de spécialistes. Ceci, à cause de l=essence missionnaire de l=Eglise elle-même, qui veut que toutes les Eglises locales et tous les chrétiens soient convoqués pour l=évangélisation; comme aussi à cause de la tâche immense qui s=offre avec urgence à la conscience de l=Eglise, et par elle-même et à la faveur de la connaissance et des possibilités assurées par les moyens de communication actuels.

Par conséquent l=action missionnaire se présente à nous suivant deux versants: une prise de conscience chez tous les chrétiens, et une action tournée vers les peuples. Pour ceci, le premier recours est le recours humain; et conformément à la conception adoptée avec raison par le Pape, ce recours humain doit être l=affaire de toute l=Eglise. L=évangélisation, la catéchèse, la formation théologique doivent être informées par le caractère missionnaire de l=Eglise. On peut donc souligner la valeur de l=information donnée par la presse et les moyens audio-visuels.

 Au N° 82 de l=encyclique, on voit signaler des nouvelles formes de coopération missionnaire: le tourisme même devient une opportunité pour un enrichissement culturel mutuel à l=échelle internationale: donc une opportunité pour une prise de connaissance directe de la vie missionnaire. Aussi le texte encourage-t-il les visites aux missions, surtout pour les jeunes qui vont y prêter leur service, et peuvent faire ainsi une forte expérience de la vie chrétienne. Nous avons aussi les migrations de travailleurs chrétiens vers des pays non chrétiens: occasions propices de vivre leur foi chrétienne et d=en témoigner. Mais plus nombreux encore sont les citoyens des pays de mission, donc des pays non chrétiens, qui partent s=établir dans d=autres pays. L=accueil de ces frères dans des pays de vieille tradition chrétienne est un vrai défi pour les communautés ecclésiales, quelque chose qui les stimule à l=attention, au dialogue, au service, à l=échange, à l=annonce. Et la coopération peut évidemment impliquer les responsables de la politique, de l=économie, de la culture, du journalisme, en plus des experts des divers organismes internationaux, étant donnée l=interdépendance croissante entre les peuples; ceci doit être un encouragement pour le témoignage chrétien et l=évangélisation.

 

10. Les ressources matérielles

 

Quant aux recours matériels à signaler dans le cadre de l=Eglise, ils ne pourront jamais être importants, réduits qu=ils sont par la nécessité. Ils seront surtout utilisés à des fins plus directement ecclésiales et religieuses, comme la construction d=églises, de chapelles et de maisons religieuses, la formation des communautés chrétiennes, des vocations sacerdotales et religieuses, des animateurs...

Mais disons qu=aujourd=hui, dans les pays occidentaux, nous disposons de moyens économiques, comme jamais depuis les temps du système colonial. Beaucoup d=entités civiles et d=institutions publiques sont maintenant sensibilisées, et offrent leur aide aux projets de bienfaisance et de promotion. Reconnaissant que ce secours reste encore une goutte d=eau dans l=océan de la pauvreté mondiale qui coïncide généralement avec les pays de mission apostolique, je crois que nous ne savons pas encore, pour notre part, en tirer suffisamment parti; nous en sommes toujours aux commencements de ce qui devrait être une action intelligente. Aussi je crois qu=une telle collaboration avec les institutions peut servir pour éveiller l=attention des pouvoirs publics sur le problème de fond qui est celui de l=ordre mondial.

Voilà bien pourquoi l=action partielle que nous pouvons entreprendre avec les moyens qui se présentent à nous ne peut réduire notre perception de la nécessité d=une transformation de l=ordre mondial actuel, en accord avec l=esprit de l=Evangile et les exigences de la justice, seule condition qui permette la vie commune et la paix entre les peuples.

 

 

 
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Updated 16 mag 2007 by OCD General House
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