Ce
n’est pas la première fois que j’aborde le thème de
l’arrivée des Carmes au Congo lors de la première
évangélisation au 16ème siècle. Je ne voudrais pas
traduire simplement en français le résultat de cette
recherche.
Ainsi je propose d’illustrer davantage l’apport,
plus au moins manifeste ou tacite, de Sainte Thérèse
dans cette initiative. Il aura été discret par
l’impondérable des circonstances, mais efficace et -
peut-être – déterminant. En tout cas, pour mes
confrères du Congo et de l’Afrique il est toujours
important d’entrevoir l’esprit profondément
missionnaire de notre Mère Sainte Thérèse de Jésus,
qui se manifeste aussi dans cette intervention pour
l’envoi de la première expédition de ces fils, les
Carmes, sur les rives du Congo.
1) De la Palestine à la Castille, sur le sol
ibérique.-
«Le
Carmel, -il a été écrit- c’est d’abord le lieu d’une
origine, un lieu qui a donné origine».
Cette observation pertinente redit la réalité de la
naissance du Carmel, dans un endroit géographique
déterminé: au Mont Carmel. De ce lieu et des ces
années du début du 13ème siècle nous arrivons dans
le Siècle d’Or de l’Espagne de Thérèse de Jésus et
de Jean de la Croix. Le parcours dans l’espace et
dans l’histoire a été magistralement retracé par le
P. Bruno de Jésus-Marie.
Il pouvait écrire avec précision: «Notre Père et
notre Mère sont bien nés d’Elie […] Ils cheminent
avec nous, étant notre supplément de conscience […]
Chez tous deux, quel sens critique!»
Avec nos saints parents nous assistons à la
renaissance ou à la refondation de ce même Carmel,
conservant le regard toujours tourné vers les lieux
de nos origines dans la géographie et dans l’esprit.
Pour résumer, André Frossard le dit avec une
expression fort heureuse: «Le Carmel est une lampe
orientale, où brûle une flamme espagnole».
Ecoutons d’abord Thérèse, elle-même, qui nous
rappelle: «Nous toutes qui portons ce saint habit du
Carmel sommes appelées à l’oraison et à la
contemplation, car telle fut notre origine, nous
descendons de cette caste, celle de nos saints Pères
du Mont Carmel».
Pour que nous soyons bien convaincus, elle insiste
encore : «Gardez les yeux fixés sur nos origines, la
caste de ces saints prophètes».
Le nouveau Carmel, celui de Sainte Thérèse de Jésus
et de Sait Jean de la Croix, est né pour les
moniales le 24 août 1562 dans la ville d’Avila
et le 28 novembre 1568 pour les frères à Duruelo.
Il
avait plané l’annonce d’une prophétie. Dans les
années 1560/61, lorsque Thérèse était en phase de
préparer son monastère de St. Joseph, elle avait
demandé conseil concernant la pauvreté au
dominicain, P. Pierre Ibáñez,
et à tant d’autres personnes doctes
pour être rassurée dans ce qu’elle projetait. Elle
reçut la réponse du futur Saint Louis Beltrán, à
l’époque maître des novices des Dominicains: «Mère
Thérèse, j’ai bien reçu votre lettre [...]
Maintenant je vous dis au nom de Dieu, ayez du
courage pour une entreprise si grande, Il vous
aidera et vous favorisera; et de sa part je vous
atteste qu’ils ne seront pas passé 50 ans avant que
votre religion ne soit pas parmi les plus illustres
de l’Eglise de Dieu».
Et à l’historien Jérôme de St Joseph d’en d’affirmer
le constat: «Cette prophétie du saint fr. Louis
s’est avérée, puisque étant elle été annoncée en
1560, avant 1610 de ces 50 années cette religion
était étendue en Espagne, Italie, France, Flandres,
Pologne, Perse, les Indes Orientales et
Occidentales».
Dans
la conscience de la fondatrice la fondation de St
Joseph semblait un fait accompli, sans ultérieure
progression. «Je servais le Seigneur par mes pauvres
prières, je m’efforçais d’inciter mes sœurs à en
faire autant, leur donnant le goût du bien des âmes
et celui de l’accroissement de son Eglise, quiconque
avait affaire à elles était édifié. Mes grands
désirs aboutissaient là».
Ce sont des circonstances extérieures, des
impositions de l’obéissance qui ont fait de Thérèse
de Jésus la Fondatrice du Carmel, secondé par St
Jean de la Croix. Ce fut la rencontre inattendue et
providentielle avec le Général de l’Ordre qui en
provoqua le détonateur. Lorsqu’ils se sont
rencontrés à Avila en 1567 «notre manière de vivre
le réjouit, et il y vit le portrait –imparfait
cependant,- de ce qu’était l’Ordre à son origine […]
Dans son désir de voir ces débuts beaucoup se
développer il me donna des patentes très en règle
pour fonder d’autres monastères, et des garanties
telles qu’aucun Provincial ne pourrait y faire
obstacle. Je ne les lui demandai point…».
C’était ainsi pour les Sœurs. Avec un prolongement
dans la même longueur d’onde on va arriver aussi aux
Frères. Le Général Jean-Baptiste Rossi et la moniale
Carmélite se sont à peine séparés en 1567 à Avila.
«Lorsque ces désirs naissent en notre âme, il ne
nous appartient de les repousser», confessera
Thérèse. Ainsi ose-t-elle solliciter de la suprême
autorité de l’Ordre l’autorisation de procéder à la
fondation des «quelques monastères des moins déchaux
de la première Règle». Mais la requête thérésienne,
ainsi que l’intervention de l’évêque de lieu et
«d’autres personnes» restaient sans succès pour le
moment.
La nouvelle insistance de Thérèse –«de toutes mes
forces»- était basée sur une conviction qui
provenait de la nécessité, à son avis. Finalement,
la persévérance fut récompensée: «Il m’envoya
l’autorisation de fonder deux monastères, dans son
désir de voir l’Ordre croître en perfection […]
Cette autorisation me réconforta…»
Le
Carmel de Thérèse de Jésus était né en Espagne, dans
la région de la Castille et pour la Castille. Telle
était l’unique limitation imposée par le Général,
d’ailleurs si généreux de lui permettre de fonder
«autant des monastères comme des cheveux elle en
avait dans sa tête».
Dans ce domaine Thérèse sera nommée représentante du
Général.
Des nouveaux avatars historiques ou providentiels
étendirent le Carmel, tant masculin comme féminin,
en dehors de la Castille d’abord sur le sol
ibérique, Portugal y inclus. On arriva ainsi au
Chapitre de la séparation des Carmes Déchaux, comme
branche nouvelle des Grands Carmes.
Le
bref pontifical «Pia consideratione» de
Grégoire XIII est du 22 juin 1580.
Mais l’exécution eut lieu lors du Chapitre d’Alcalá
en mars suivant, lors que les Déchaux et Déchaussées
se sont constitués en Province indépendante avec
leurs Constitutions propres.
Parmi les nouvelles attributions accordées à la
Province il y a celle de pouvoir fonder des couvents
et des monastères «in quibuscumque locis». Cette
largesse sera à l’origine de la maturation de l’idée
de l’envoi des missionnaires Carmes au Congo.
Mais
dans sa vibration intérieure Thérèse de Jésus avait
déjà ressenti auparavant la même intuition. Bien que
d’abord elle considérait la fondation du monastère
de St Joseph comme fait accompli et sans une autre
suite, elle se sentit écouter dans son intérieur la
voix du Seigneur: «Attends un peu, ma fille, et tu
verras de grandes choses». Elle ajoute cette
considération, qui est une conviction face à
l’avenir: «Ces mots se gravèrent dans mon cœur si
fortement que rien ne pouvait m’en distraire. Et
bien qu’il m’ait été impossible de deviner à quoi
ils faisaient allusion, faute de pouvoir orienter
mon imagination [nous sommes en 1566], je fus
consolée, et persuadée que ces paroles disaient
vrai».
Quelques années plus tard la voix intérieure la
reconfirma: «De ton vivant tu verras l’Ordre de la
Vierge faire de grands progrès».
Cependant
le pressentiment plus indéfectible elle l’exprime
dans cet aveu : «Lorsque je considérais la vaillance
de ces âmes [ses moniales de St Joseph] et le
courage que leur donnait Dieu pour souffrir à son
service, […] je croyais comprendre que Dieu mettait
en elles tant de richesses avec des grands desseins.
Je n’avais pourtant pas idée de ce que se réalisa
par la suite, cela m’eût alors paru impossible, le
principe même qui m’eût permis d’imaginer me faisait
défaut. Avant le temps grandissait mon désir d’être
l’occasion du bien de quelques âmes, de même que le
possesseur d’un trésor désire en faire profiter tout
le monde, mais on lui attache les mains lorsqu’il
veut le distribuer».
C’est ainsi qu’on arriva à orienter le Carmel
thérésien, né en Castille, né en Espagne et -il
semblait pour le moment- rien que pour l’Espagne,
vers des rivages plus larges.
Avec
ces prémisses le Carmel de Thérèse ne pouvait pas
rester encerclé en Espagne. Il était appelé à
l’internationalité. Ce qui est déjà une base pour
l’esprit missionnaire de l’Ordre et l’action qu’en
suivra.
2)
Changement politique au Portugal.-
Le
4 août 1578 était mort le roi Sébastien de Portugal,
neveu de Philippe II, dans la bataille de El Ksar,
près de Ceuta. Thérèse de Jésus avait appris la
nouvelle avec stupeur. Quinze jours plus tard elle
écrivait au P. Gratien: «J’ai étais bien peinée de
la mort d’un roi si catholique, le roi de Portugal,
et fâchée contre ceux qui l’ont laissé courir de si
grands dangers».
Il était mort sans succession, et Philippe II
d’Espagne avait fait valoir ses droits à la couronne
portugaise. Le 19 mars 1581 dans les assises de
Tomar il fut reconnu comme leur souverain. Ainsi le
roi d’Espagne était en même temps roi aussi de
Portugal.
Le 11 juin de la même année les autorités
portugaises de l’île São Tomé le reconnurent aussi
comme roi. Le gouverneur de l’île se chargea de lui
obtenir la même reconnaissance de la part de l’île
Príncipe, ainsi que des royaumes du Congo et de
l’Angola.
Ainsi la cour de Madrid, tournée auparavant vers
l’Amérique, a dû assumer maintenant en plus les
engagements du Portugal en Afrique, comme aussi les
droits du « padroado ». Philippe II était
assisté par le «Conselho de Portugal».
Cet événement politique a coïncidé avec la
célébration du premier Chapitre des Carmes à Alcalá.
Le Provincial élu, P. Jérôme Gratien de la Mère de
Dieu, était le candidat de la Mère Thérèse. Il était
en disposition de bien connaître le changement de la
politique espagnole de l’outre mer et de sa portée.
Parlant plus tard de son activité au Portugal, le P.
Gratien rappelle qu’«une des plus grandes
obligations que sa Majesté a en tant que Roi de
Portugal est de subvenir à la conversion des Indes
Orientales et de l’Ethiopie». Et il a préparé
-écrit-il en première personne- des «mémoriales avec
des avis nécessaires pour la chrétienté des noirs
que viennent du Cap Vert, São Tomé et d’ailleurs».
Dans ce contexte se situe la décision d’envoyer la
première expédition missionnaire du Carmel Thérésien
en Afrique. L’idée avait mûrie déjà avant dans
l’esprit du Provincial. Mais le Jérôme Gratien de la
Mère de Dieu a voulu attendre jusqu’à la célébration
de l’assemblée capitulaire d’Alcalá. Il précise qu’
«il n’a pas voulu mettre en œuvre jusqu’à ce qu’on a
eu [l’autonomie de] la Province».
Il écrit bien qu’on avait accepté dans ce Chapitre
des fondations à Valladolid, Salamanque, Lisbonne,
et «on détermina que nos Pères allaient au Congo
pour la conversion de la gentilité».
Cependant dans la documentation publiée de ce
Chapitre la question ne n’est pas mentionnée.
La première expédition missionnaire des Carmes n’est
pas parti donc vers l’Amérique, vers laquelle
l’attention évangélisatrice de l’Espagne était
tournée jusqu’à là, où –par exemple- Ste Thérèse de
Jésus elle-même avait eu pas moins de sept frères
et d’autres amis qui y travaillaient. L’envoi de
l’expédition a été bien concerté avec les meilleurs
esprits de la Province. Il fait suite «à la relation
que Mgr. l’Evêque de São Tomé et tant d’autres de la
Guinée ont présenté dans la ville de Lisbonne sur la
nécessité qu’on a des ministres pour la conversion
de ces gens». Il répond aussi au «désir de notre roi
catholique don Philippe, sous la protection du quel
se trouvent ces âmes».
Ainsi le Provincial signe le document à Valladolid
le 19 mars 1582. Ce premier document du Carmel
Thérésien fait honneur à son signataire et à l’Ordre
qu’il représente. Il a été déjà valorisé dans le
passé.
Pour son temps il est un échantillon remarquable
d’inculturation anticipée. L’essentiel est décrit
brièvement dans le premier point de ces
prescriptions concrètes: Les missionnaires doivent
être munis d’un désir de la plus grande gloire de
Dieu, avec une détermination de donner la vie
lorsque l’occasion se présente, …
La lettre patente montre aussi une ouverture
inhabituelle pour son temps, lorsqu’il est dit que
en ce qui concerne «les vêtements et la nourriture
et d’autres points des Constitutions ils agissent
selon le temps et lieux où ils se trouveront… »
Après avoir signalé la disposition intérieure, pour
le reste la patente ne prescrit plus que chacun
porte une bible et le catéchisme du Pape Pie V.
Dans cette préparation on voit bien la discrète et
délicate intervention de Thérèse de Jésus. D’abord,
nous avons la confession du Provincial: «Etant donné
que je me suis communiqué durant si longtemps et
avec tant des particularités avec la Mère Thérèse de
Jésus, dont l’esprit était du zèle et de la
conversion de tout le monde, cet esprit m’est
adhéré».
Ou encore lisons cette affirmation plus explicite
qu’il aurait organisé l’envoi des missionnaires
carmes aux royaume du Congo et «tout arrangé avec
conseil et aide de la même Madre».
En réalité il suffit de considérer la chronologie
commune de Thérèse et de Gratien. Du 2 janvier au 28
février 1582 ils sont restés ensemble pendant le
voyage d’Avila à Burgos et le séjour lors de la
fondation dans cette ville. 19 jours après la
séparation le Provincial signe la patente de l’envoi
à Valladolid, avec le souvenir encore très frais de
ses entretiens avec la fondatrice. Par sa
communication intime avec la Mère Gratien était
convaincu de la nécessité de la Mission pour la
jeune famille carmélitaine: «Après l’avoir traité
plusieurs fois –muy muchas veces- avec notre
Seigneur … je me suis rendu compte que notre
Province échouera et s’anéantira si elle n’est pas
nourrit du sang versé pour le Christ dans la
conversion des âmes… »
Une fois que les Carmes étaient constitués en
Province juridique, Thérèse ne devait pas intervenir
dans les affaires des Frères. C’est le Provincial,
Jérôme Gracián de la Mère de Dieu, qui en parle
réitérativement comme premier responsable: «C’est
fut une oeuvre grande, à mon avis, dilater l’Ordre
en envoyant des frères en Italie, Indes et le Congo
d’Ethiopie [….] Et puisque j’avais communiqué si
longtemps et avec une telle particularité avec la
Mère Thérèse de Jésus, dont l’esprit était du zèle
et de conversion de tout le monde, ce mode m’est
adhéré davantage».
Ainsi il me semble exacte cette interprétation de
l’histoire: Thérèse «laissera le côté juridique à
ceux qui, selon les formes canoniques d’alors,
devront l’exercer, mais elle ne cédera jamais
l’impulsion inspiratrice. Malgré que les structures
religieuses du moment tendront vers la
marginalisation et la subordination, elle, en tant
que femme, continuera à être jusqu’au bout le
premier point de référence, espèce de cœur et de
cerveau-moteur de l’œuvre qu’elle-même a mise en
mouvement».
Un signe discret mais effacé de sa participation
dans cette entreprise africaine le montre Thérèse
faisant ses adieux au supérieur de l’expédition, P.
Antoine de la Mère de Dieu, lorsqu’il se trouve déjà
à Lisbonne prêt à partir.
C’est sa seule manifestation, toujours très modeste,
dans l’affaire de l’expédition carmélitaine au pays
du Congo. Elle est partie de Lisbonne le 5 avril
1582, ayant fait naufrage quelques jours après.
Thérèse, la fondatrice, vivait encore ses six
derniers mois d’existence terrestre.
3) Le credo missionnaire de Thérèse.-
Elle confesse son attrait pour les Missions et les
missionnaires: «Notre Seigneur m’a incliné à croire
qu’il apprécie une âme gagnée par nos prières et
notre industrie aidées de sa miséricorde plus que
tout ce que nous pouvons faire à son service».
Comme une ombre bienfaisante, l’impulsion
missionnaire de Ste Thérèse a été à l’origine de la
décision, de la préparation, du départ de
c’expédition de ces fils en Afrique. Cela
correspondait à une conviction prioritaire de sa
vocation. Sa vibration missionnaire a été permanente
sa vie durant. L’esprit missionnaire n’étant pas une
abstraction, il jaillit dans le cœur avec éclat et
décision. Depuis son enfance, dans son foyer
paternel d’Avila, elle montrait un cœur compatissant.
Une conscience claire de l’intérêt pour le salut des
âmes elle reçoit comme conséquence de la grâce de la
vision de l’enfer : «J’ai encore tiré de là une
immense compassion pour tant d’âme qui se damnent,
(spécialement ces luthériens, qui étaient déjà
membres de l’Eglise par le baptême), et l’impétueux
élan d’être utile aux âmes; il me semble, vraiment,
que pour en délivrer une seule de ces tortures,
j’endurerais mille morts de très bon cœur».
C’est dans ce contexte, dans ce même chapitre, que,
d’une conclusion à l’autre, elle arrive à avoir la
première idée pour le Carmel à fonder en liaison
avec le salut des âmes. Le nouveau Carmel étant
débouté le 24 août 1562, elle lui assignera
l’intensité de la vie de prière comme tâche
apostolique au service de l’Eglise: «Je m’efforçais
d’inciter mes Sœurs à en faire autant… ».
La prière intensifiée était la contribution du
Carmel renouvelé à l’Eglise: «Ô charité de ceux qui
aiment véritablement ce Seigneur et le
connaissent! Ils ne se reposeront guère, s’ils
voient qu’il dépend moindrement d’eux d’aider une
seule âme à progresser et à aimer Dieu davantage, de
le consoler, ou de l’écarter d’un danger! Ils se
reposeront mal, s’ils se reposent seuls ! Quand ils
ne peuvent agir par des actes, ils agiront par des
prières, ils importuneront le Seigneur pour les
nombreuses âmes qu’ils souffrent de voir se perdre».
C’était le cas de rappeler cette réflexion dans
l’année du début de son Carmel, qui coïncidait avec
la nouvelle déchirure de l’Eglise par les guerres de
religion. La bataille de Vassy et l’édit de St
Germain ont eu lieu dans cette même année 1562. Le
premier et troisième chapitres du Chemin de la
Perfection nous illustrent dans ce sens, avec
ses véhéments apostrophes au Christ et à ses filles,
jusqu’à terminer avec cette affirmation poignante:
«Si vos prières, vos vœux, vos disciplines et vos
jeûnes n’avaient pas pour but ce que je dit [aider
le Christ dans sa souffrance par la déchirure de
l’Eglise et travailler pour le salut des âmes],
songez que vous ne faites pas ce que vous devez, que
vous ne justifiez pas les fins pour lesquelles le
Seigneur vous a réuni ici».
a) Un missionnaire providentiel venant des Indes.-
A cela vient s’ajouter une rencontre providentielle
dans le parloir de St Joseph avec un missionnaire
qui venait de l’Amérique. C’était en 1566. En
Amérique depuis1551, d’abord au Pérou et par la
suite au Mexique, ce franciscain Alonso Maldonado de
Buendía
était habité par des convictions profondes, avait de
l’expérience, il avait livré plusieurs batailles
administratives. Il blâmait clair les atrocités des
espagnols contre les indios. Selon lui, on
devait réaliser avec les indios «la plus
parfaite y plus haute chrétienté qu’on aurait jamais
connu au monde», parce que en Amérique aurait
dû «reproduire comme une nouvelle incarnation de
l’Eglise primitive». Prenant position, il avait
présenté des «mémorandums» au Pape Pie V, en
lui disant que les Indes étaient «gouvernées très
mal», au Roi Philippe II, en lui faisant responsable
de l’extermination de «plus de cent millions»
d’indiens.
Alonso Maldonado de Buendía était de la trempe de
son ami Bartolomé de las Casas, liés tous les deux
par une étroite amitié dans le même combat. Il avait
la parole facile, on l’appelle «locuacísimo». C’est
ainsi qu’on peut comprendre l’impression qu’il a
fait dans l’esprit de la moniale carmélite par le
contenu de son discours et par la véhémence de son
expression. En l’écoutant, Thérèse reste «meurtrie
par la perdition de tant d’âmes».
Son commentaire est désormais un texte anthologique
de son esprit missionnaire: « … lorsque nous lisons
dans la vie des saints qu’ils ont converti des âmes,
j’en éprouve plus de dévotion, de tendresse,
d’envie, que pour tous les martyres qu’ils
subissent ; car Notre-Seigneur m’a incliné à croire
qu’il apprécie une âme gagnée par nos prières et
notre industrie aidées de sa miséricorde plus que
tout ce que nous pouvons faire à son service».
Marie de St François, moniale à l’époque au
monastère de St Joseph, se rappelle aussi du
«sermon» de l’enflammé missionnaire franciscain. Il
a provoqué un changement dans l’esprit de Ste
Thérèse, patriote jusqu’à là, sur la conduite des
espagnols en Amérique. Thérèse ne communie plus à
l’idée patriotique d’une épopée. Elle le fait
comprendre dans la lettre à son frère Lorenzo: «Rien
ne m’est douloureux comme de voir tant d’âmes se
perdre, et ces indiens me coûtent bien cher. Que le
Seigneur leur donne la lumière, car il y a ici et là
bien des infortunes; je voyage tant que beaucoup des
gens me parlent, et je ne sais souvent que dire,
sinon que nous sommes pis que des bêtes, car nous
méconnaissons la grande dignité de notre âme, et
nous la ravalons au plus bas niveau, au bas niveau
des choses de la terre».
b) L’univers missionnaire de Thérèse.-
Quelle connaissance, qu’elle information avait dans
son temps Sainte Thérèse sur les Missions, sur
l’œuvre missionnaire de l’Eglise? Avec sa grande
sensibilité ecclésiale, elle avait des informations
personnelles de l’Amérique, des guerres de
religions, des hérétiques. Elle suivait la vie de
l’Eglise de son pays et ses stéréotypes. Ainsi elle
parle des turques et des maures: «Cette peine
provient en quelque sorte de celle, très vive,
qu’elle éprouve de voir Dieu si offensé en ce monde,
peu honoré, et le grand nombre d’âmes qu’y si
perdent, celles des hérétiques comme celle des
Maures».
Les Maures et les Turcs sont pour Thérèse des
personnes terribles, qui infligeaient des tortures
aux chrétiens pour abjurer de la religion. Il faut
de l’endurance pour les affronter. C’est ainsi
qu’elle trouve opportune cette comparaison: «Mes six
compagnes [que venaient pour la fondation de
Séville] étaient de si belles âmes qu’avec elles je
me serais risquée en terres turques, elles auraient
été de force à tout endurer… »
Dans ses Lettres on trouve encore d’autres
références, péjoratives bien entendu suivant la
conscience ou subconscience du peuple. Lorsque Ste
Thérèse sait que Jean de la Croix et son compagnon
sont prisonniers dans les mains de Grands Carmes,
elle écrit au Roi Philippe II: «Je préférerais
qu’ils soient dans les mains des Maures, on pourrait
en attendre plus de pitié».
Aux Carmélites de Séville, tellement éprouvées par
des difficultés internes mal menées de l’extérieur,
encourage la fondatrice: «Courage, courage, mes
filles ! […] Vous n’êtes pas encore venues à verser
votre sang pour Lui. Vous êtes entre Sœurs, et non
pas à Alger».
Dans la même ville andalouse à Marie de St Joseph
elle pourra écrire encore comme réaction à une
certaine rumeur: «On vient de me dire que les
moresques de la région de Séville avaient projeté
d’attaquer la ville. Vous seriez bien placées pour
le martyre. Informez-vous de ce qu’il y a de vrai et
que la Mère Sous-Prieure nous l’écrive».
Elle est bien au courant de l’apostolat de la
rédemption des esclaves que font les Trinitaires et
les Mercédaires en Espagne. Des traces évidentes
nous les trouvons dans ses «Pensées sur l’Amour
de Dieu». Parlant «de la véritable paix que Dieu
accorde à l’âme», la Mère trouve la comparaison
adéquate dans le cas suivant: «Un homme est captif
au pays des Maures; il a un père pauvre, ou un grand
ami, et il est perdu si celui-ci ne le rachète
point… » A ce sujet Thérèse rappelle la lecture du
réfectoire: «Vous avez lu, mes filles, l’histoire
d’un saint, il n’était pourtant ni père, ni ami,
mais il devait avoir atteint le grand bonheur de
recevoir cette paix de Dieu» pour qu’il réalise le
geste de St Maximilien Kolbe, en s’offrant de sa
personne pour remplacer dans la captivité le fils
d’une veuve.
Se séparant de l’histoire, elle évoque le cas
contemporain de Alonso de Cordovilla, qui était
disposé à répéter le cas héroïque et libre du saint
polonais quatre siècles auparavant. Maintenant il
s’agit d’une personne -écrit Thérèse- que «je
connais et vous l’avez vu aussi».
La spiritualité de la rédemption des captifs des
mains des Turcs était présente et profondément vécue
au Carmel, sous l’influence sans doute de la
Fondatrice. Le P. Gratien nous réfère le cas d’une
Carmélite d’Alba de Tormes: «Cette servante du
Seigneur [Catherine Baptiste] m’a demandé une fois
une faveur avec beaucoup de larmes: de pouvoir
l’échanger pour une chrétienne captive pour qu’elle
restât esclave afin que l’autre puisse se libérer».
Et au Provincial, qui connaissait bien l’ambiance
des Carmels, d’en conclure: «Tel est le zèle que
possèdent nos religieuses!»
L’idée sur les hérétiques avait dans l’esprit de
Thérèse une connotation concrète. Anne de Jésus nous
assure que les protestants de Valladolid ont voulu
contacter Thérèse et son groupe d’Avila dans la
maison de doña Guiomar de Ulloa.
Puis elle a été au courant, lors qu’elle vivait à
Avila, des autodafés ou condamnation des
hérétiques dans les proches villes de Valladolid ou
de Tolède. Voici de nouveau le témoignage de Anne de
Jésus: « Elle nous ordonnait de le faire [la
pratique de la charité] dans la prière, et davantage
lorsqu’il y avait une nécessité particulière […]
C’est que nous vîmes en de nombreuses occasions: des
hommes qui étaient suppliciés, d’autres qui étaient
condamnés dans les autodafés de
l’Inquisition, dont nous vîmes des conversions
notables –je veux dire: nous les entendîmes, de la
bouche de personnes qui s’y étaient trouvées
présentes. L’une de celles-ci, ce fut un Turc à qui
l’on fit souffrir à Tolède les supplices des
tenailles et qui, la Mère se trouvant là, demanda le
baptême à la dernière minute et mourut très
chrétiennement».
Pour connaître l’ampleur du ravage de l’hérésie en
Europe Thérèse avait la source de ces contacts avec
des soldats espagnols qui avaient lutté en Allemagne
et en France sous le drapeau du Roi Catholique.
Egalement elle avait eu des informations directes du
Concile de Trente par plusieurs ecclésiastiques qui
y avaient participé.
c) Sa connaissance de l’Afrique?
A Séville elle a pu contempler les galères arrivant
de l’Amérique. Elle à regardé aussi avec admiration
les produits américains, comme la noix de coco,
nouveauté à l’époque en Espagne. Mais l’Afrique ne
revient jamais sous sa plume, si ce n’est pas par le
biais indirect de la «terre des Maures» et
d’ «Alger». Pour illustrer l’épisode de sa « fuite »
dans son enfance vers la terre des maures
il faut bien savoir que dans cette époque en Espagne
«maure» était synonyme d’africain.
On peut se demander aussi quelle connaissance ou
quel souvenir gardait Thérèse de son frère aîné Jean
de Ahumada, qui fut soldat en Afrique du Nord,
justement parce que l’histoire n’a pas dévoilé
grande chose à son égard. Dans le « Livre des
Récréations» Marie de St Joseph confirme qu’il
soit mort «en Afrique lorsqu’il était capitaine
d’infanterie».
C’est d’ailleurs l’exception. Tous les autres frères
ont entamé la route vers l’Amérique.
Quelle connaissance a-t-elle eu de l´évangélisation
dans ce continent? Après le changement politique de
l’Espagne à partir de 1580, elle aura pu être
informée par le P. Gratien sur la situation
religieuse en Afrique. Nous pouvons examiner une
petite filière; elle est extérieure ou indirecte,
mais elle nous amène au sujet. Dans sa
Correspondance Thérèse mentionne pas moins de 34
fois le nom d’un certain «licenciado Juan de
Padilla», quelque fois encore avec
le nom chiffré de «Ardapilla». Il était un
ami de Thérèse, meulé à quelques services aux
fondations thérésiennes. Le P. Gratien atteste que
ce «licenciado» c’était engagé à favoriser les
affaires des Carmes Déchaux à Séville et ailleurs.
Peut-être d’un esprit inquiet et même naïf, il avait
été en 1560 en Guinée
et puis en Amérique.
Il a séjourné pendant une période chez les Carmes de
Séville, où il est arrivé une fois avec un tas de
chapelets qu’il pensait les distribuer «parmi les
noirs du royaume du Congo» si on ne les auraient pas
tous volé. Le P. Gratien remarque bien qu’il a
communiqué «l’esprit de conversion de ces noirs en
moi et dans les premiers religieux qui habitaient» à
Séville.
Et lui-même écrit encore: «Il est passé d’ici un
clerc nommé Juan Calvo de Padilla, qui venait de
Medina del Campo, où il avait rencontré la M. Teresa
et allait vers le Portugal avec l’idée de passer en
Guinée pour la conversion des noirs»».
De Gratien à Thérèse le chemin de la communication
était toujours direct et spontané, d’entente et de
symbiose.
Mais Thérèse elle-même dans ses contacts avec les
noirs avait montrée un cœur favorable. M. Marie de
St Joseph, prieure de Séville, était parmi les
filles plus intelligentes et préférées de la Mère.
Suivant –hélas!- les préjugés sociologiques d’alors,
elle ne voulait pas recevoir deux Sœurs «nègres»
dans son monastère. Il a fallu l’intervention
insistante et répétée à deux reprises de la
Fondatrice pour qu’elles soient acceptées au Carmel:
«Quant à l’entrée de cette petite esclave, ne vous y
opposez point», écrit-elle une fois.
Avant deux semaine elle revient sur l’argument: «Je
vous ai écrit l’autre jour de pendre la petite
négresse, à la bonne heure, elle ne vous fera aucun
tort, ainsi que sa sœur».
Malheureusement pour satisfaire notre curiosité
légitime l’histoire ne nous dévoile pas ce que sont
devenues par la suite les deux sœurs «négresses»,
admises au monastère de Séville. Mais nous avons la
preuve que Ste Thérèse, en dépit de la mentalité
même ecclésiale de son temps, était libre de parti
pris pour les personnes de ce continent.
Cette même ardeur était rependue aussi parmi les
Carmélites. Il est emblématique le cas du Carmel de
Valladolid. Là habitait un Sœur converse, Stéphanie
des Apôtres (1549-1617), dont Thérèse fait l’éloge
de sa «simplicité» dans le livre des Fondations
et la nomme dans plusieurs de ses Lettres, en
la considérant une «sainte». Cette Carmélite
manifeste l’amour pour l’Afrique qu’on respirait
alors dans les Carmels. Il est dit d’elle que
«lorsqu’il s’agissait des noirs il était si
extraordinaire le feu de l’esprit pour le désir de
ces âmes que, pour le vivre, elle revêtait d’habit
noir quelques figures; et comme si elle se
trouverait au royaume du Congo, d’où on avait reçu
la lettre des baptêmes que les nôtres faisaient,
elle employait plusieurs heures par jour en
enseignant le catéchisme et les choses de la foi à
ces figures, somme si elles étaient vivantes; ainsi
elle chauffait son esprit, et cela lui valait plus
que plusieurs heures d’oraison».
C’est un petit «fioretto» de l’ambiance penchée vers
l’Afrique que vivaient les Carmélites en Espagne.
Elles étaient tournées vers l’évangélisation du
Congo. Bien entendu, la M. Thérèse était pour
beaucoup là dedans. Avec cette préparation, avec cet
esprit si ardent comme arrière-fond on comprendre
mieux l’entreprise de la première expédition
missionnaire des Carmes au Congo. Dans la décision,
dans le préparatifs et dans le départ on aperçoit un
souffle thérésienne.
4) En route vers le Congo.-
Le naufrage du navire São Antonio dans l’Océan
quelques jours après avoir quitté le port de
Lisbonne a été une dure contrarieté. Mais la
disgrâce n’a pas découragé les esprits parmi les
Carmes. «Bien que l’année précédente la première
Mission n’a pas atteint les royaumes du Congo et de
l’Angola […] on a disposé une seconde, en conformité
avec ce qu’ on avait décrété au Chapitre d’Almodóvar».
On a le témoignage de l’histoire: «Quelques’uns
disaient que, puisque les Pères étaient très bien
préparés, ils avaient disposaient les autres; et
ainsi, que cette mort était un gain. […] D’autres
disaient que peut-être Notre-Seigneur ne voulait pas
que nous nous occupions de telles Missions. Mais,
entre tous, je me rappelle du P. Mariano qui disait
que le P. Fr. Antoine [de la Mère de Dieu] et ses
compagnons, morts ainsi dans la mer, auraient aplani
le chemin à fin que les autres puissent aller
rassurés en Guinée, et ainsi il disait qu’il ne
fallait pas avoir peur, et qu’on ne devait pas
hausser la main de ce projet… ».
Ainsi en avril 1583 un deuxième groupe de cinq
Carmes ont pu partir de Lisbonne pour le Congo. La
mauvaise chance se cerna de nouveau sur eux.
Assaillis par des pirates anglais à l’hauteur du Cap
Vert et abandonnés sur un îlot, le P. Sébastien y
mourra et les autres feront le voyage de retour par
un navire de passage. Cependant plusieurs religieux
se sont offert au Provincial, «demandant avec
insistance d’être envoyés au Congo, en continuité
avec les désirs de suivre l’exemple des premiers
missionnaires, morts ou presque morts dans leur
tentative .
C’est enfin le troisième envoi des missionnaires en
1584 qui arriva au bout. Ils était trois: Diego du
Très Saint-Sacrement, Diego de l’Incarnation et le
Frère non clerc François de Jésus, «l’Indigne». Dans
l’histoire de l’Ordre on les considère avec
vénération. Commémorant le IVème centenaire de la
première expédition, eux –les, finalement arrivés-
ont mérité cette réflexion de la part du supérieur
général de l’époque: «Ces sont les noms de nos
frères, qui pour la première fois dans l’histoire de
l’Ordre, se sont introduits dans une Mission […] Ces
noms nous ont transmis l’héritage missionnaire du
Carmel thérésien, et ils sont le principe et le
résumé d’une longue liste».
Partis de Lisbonne au mois de mai, ils sont arrivés
à l’île São Tomé le 22 juillet. Le P. Diego du Très
Saint-Sacrement dans sa Relación note qu’ils
voyageaient en compagnie de 100 soldats. Mais il
ajoute que le 7 août «dans la mer un militaire a
reçu notre saint habit».
On n’a jamais pu savoir s’il s’agissait d’un
portugais ou d’un africain monté à bord à São Tomé.
Par la croissance du fleuve Congo dans l’embouchure
au mois de novembre, le navire n’a pas pu accoter
sur les rives de Cabinda. Les matelots étaient
obligés de continuer la traversée, arrivant à Luanda
le 14 novembre, d’où nos missionnaires sont venu à
pied jusqu’à Mbanza Kongo ou San Salvador, capital
du royaume chrétien du Congo. Ils y arrivèrent le 28
novembre 1584, pour y être reçu par le roi ou
ntotila
. Le roi manikongo était Alvare I
(1568-1587), de la dynastie de Lukeni lua Mbemba.
L’activité de nos missionnaire, avec le repérage
géographique des lieux au Bas Congo et l’Angola
actuel, est répertorié par les historiens.
Pendant leur relativement bref séjour les
missionnaires ont envoyé trois « relations »
ou rapports à leurs supérieurs en Espagne, datés du
27 septembre, de 2 décembre et du 14 décembre de
1584. Ils ont été publiés par Antonio Brásio dans sa
collection portugaise «Monumenta Missionaria
Africana».
Personnage de grand charisme parmi ces trois
missionnaires carmes fut surtout Fr François de
Jésus, autosurnommé par son humilité «l’Indigne».
Profitant de la visite de l’évêque de São Tomé
Martin de Ulhoa en 1585 ou 1586, il fut amené à se
laisser ordonner prêtre pour une plus grande
efficacité dans la prédication de nganga za
Nazambi. Très probablement ce fut la sienne la
première ordination sacerdotale sur le sol
congolais.
La lettre que paraît-il le 14 décembre 1584, à
quelques semaines de l’arrivée, les missionnaires
avaient envoyé à M. Marie de Saint Joseph, prieure
des Carmélites de Séville, référait sur la
conversion d’une des quatre filles du roi Alvare I
et sa volonté de se faire carmélite. Cela a
déclenché l’émotion et l’activité du gentilhomme
moitié français, moitié espagnol, Jean de Brétigny
de Quintanadueñas.
Au Portugal, en Espagne, en France et aux Pays Bas
il a travaillé inlassablement pour cette cause
pendant plusieurs lustres jusqu’à sa mort en 1634.
Des braves Carmélites avec un cœur missionnaire
l’ont accompagné avec ce même désir et avec une
grande disponibilité d’esprit. C’est peut-être
l’aspect plus spectaculaire de cette œuvre des
Carmes pour une tâche d’évangélisation au royaume
chrétien du Congo. Il s’est avéré une entreprise
avec un arrière-fond thérésien. Ainsi la conclusion
est laissée à Sainte Thérèse, elle-même, lorsqu’elle
écrit : «Chaque Ordre, je veux dire chacun de ces
membres de ces Ordres, devrait faire en sorte que ce
soit par lui que Dieu accorde à son Ordre le bonheur
de servir l’Eglise dans les pressants besoins où
elle se trouve aujourd’hui. Heureuses vies qui se
sacrifieraient à une telle cause!»
La fondation des Carmélites au Congo dans le
contexte ecclésial du 16ème siècle semblait
peut-être un rêve. Mais voici que trois siècles
après la mort de M. de Brétigny, en 1934, on est
arrivé à fonder le premier Carmel en Afrique noire,
à Kabwé dans le Kasayi, aujourd’hui transféré à
Kananga-Malole. C’était sans doute le jaillissement
de la semence enfoncée dans le cœur de M. de
Brétigny et dans la espérance congolaise.
Kinshasa, le 8 mai 2007