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Missionary news

News - Kinshasa ( 2007 )

De l’Espagne au Congo

Une aventure missionnaire sous l’impulsion
de Sainte Thérèse de Jésus

Dámaso Zuazua,
Secrétaire Général des missions

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 Ce n’est pas la première fois que j’aborde le thème de l’arrivée des Carmes au Congo lors de la première évangélisation au 16ème siècle. Je ne voudrais pas traduire simplement en français le résultat de cette recherche[1]. Ainsi je propose d’illustrer davantage l’apport, plus au moins manifeste ou tacite, de Sainte Thérèse dans cette initiative. Il aura été discret par l’impondérable des circonstances, mais efficace et - peut-être – déterminant. En tout cas, pour mes confrères du Congo et de l’Afrique il est toujours important d’entrevoir l’esprit profondément missionnaire de notre Mère Sainte Thérèse de Jésus, qui se manifeste aussi dans cette intervention pour l’envoi de la première expédition de ces fils, les Carmes, sur les rives du Congo.

 

1) De la Palestine à la Castille, sur le sol ibérique.-

 

 «Le Carmel, -il a été écrit- c’est d’abord le lieu d’une origine, un lieu qui a donné origine»[2]. Cette observation pertinente redit la réalité de la naissance du Carmel, dans un endroit géographique déterminé: au Mont Carmel. De ce lieu et des ces années du début du 13ème siècle nous arrivons dans le Siècle d’Or de l’Espagne de Thérèse de Jésus et de Jean de la Croix. Le parcours dans l’espace et dans l’histoire a été magistralement retracé par le P. Bruno de Jésus-Marie[3]. Il pouvait écrire avec précision: «Notre Père et notre Mère sont bien nés d’Elie […] Ils cheminent avec nous, étant notre supplément de conscience […] Chez tous deux, quel sens critique!»[4]

Avec nos saints parents nous assistons à la renaissance ou à la refondation de ce même Carmel, conservant le regard toujours tourné vers les lieux de nos origines dans la géographie et dans l’esprit. Pour résumer, André Frossard le dit avec une expression fort heureuse: «Le Carmel est une lampe orientale, où brûle une flamme espagnole»[5].

 Ecoutons d’abord Thérèse, elle-même, qui nous rappelle: «Nous toutes qui portons ce saint habit du Carmel sommes appelées à l’oraison et à la contemplation, car telle fut notre origine, nous descendons de cette caste, celle de nos saints Pères du Mont Carmel»[6]. Pour que nous soyons bien convaincus, elle insiste encore : «Gardez les yeux fixés sur nos origines, la caste de ces saints prophètes»[7]. Le nouveau Carmel, celui de Sainte Thérèse de Jésus et de Sait Jean de la Croix, est né pour les moniales le 24 août 1562 dans la ville d’Avila[8] et le 28 novembre 1568 pour les frères à Duruelo[9].

 Il avait plané l’annonce d’une prophétie. Dans les années 1560/61, lorsque Thérèse était en phase de préparer son monastère de St. Joseph, elle avait demandé conseil concernant la pauvreté au dominicain, P. Pierre Ibáñez[10], et à tant d’autres personnes doctes[11] pour être rassurée dans ce qu’elle projetait. Elle reçut la réponse du futur Saint Louis Beltrán, à l’époque maître des novices des Dominicains: «Mère Thérèse, j’ai bien reçu votre lettre [...] Maintenant je vous dis au nom de Dieu, ayez du courage pour une entreprise si grande, Il vous aidera et vous favorisera; et de sa part je vous atteste qu’ils ne seront pas passé 50 ans avant que votre religion ne soit pas parmi les plus illustres de l’Eglise de Dieu»[12]. Et à l’historien Jérôme de St Joseph d’en d’affirmer le constat: «Cette prophétie du saint fr. Louis s’est avérée, puisque étant elle été annoncée en 1560, avant 1610 de ces 50 années cette religion était étendue en Espagne, Italie, France, Flandres, Pologne, Perse, les Indes Orientales et Occidentales»[13].

 Dans la conscience de la fondatrice la fondation de St Joseph semblait un fait accompli, sans ultérieure progression. «Je servais le Seigneur par mes pauvres prières, je m’efforçais d’inciter mes sœurs à en faire autant, leur donnant le goût du bien des âmes et celui de l’accroissement de son Eglise, quiconque avait affaire à elles était édifié. Mes grands désirs aboutissaient là»[14]. Ce sont des circonstances extérieures, des impositions de l’obéissance qui ont fait de Thérèse de Jésus la Fondatrice du Carmel, secondé par St Jean de la Croix. Ce fut la rencontre inattendue et providentielle avec le Général de l’Ordre qui en provoqua le détonateur. Lorsqu’ils se sont rencontrés à Avila en 1567 «notre manière de vivre le réjouit, et il y vit le portrait –imparfait cependant,- de ce qu’était l’Ordre à son origine […] Dans son désir de voir ces débuts beaucoup se développer il me donna des patentes très en règle pour fonder d’autres monastères, et des garanties telles qu’aucun Provincial ne pourrait y faire obstacle. Je ne les lui demandai point…»[15].

C’était ainsi pour les Sœurs. Avec un prolongement dans la même longueur d’onde on va arriver aussi aux Frères. Le Général Jean-Baptiste Rossi et la moniale Carmélite se sont à peine séparés en 1567 à Avila. «Lorsque ces désirs naissent en notre âme, il ne nous appartient de les repousser», confessera Thérèse. Ainsi ose-t-elle solliciter de la suprême autorité de l’Ordre l’autorisation de procéder à la fondation des «quelques monastères des moins déchaux de la première Règle». Mais la requête thérésienne, ainsi que l’intervention de l’évêque de lieu et «d’autres personnes» restaient sans succès pour le moment[16]. La nouvelle insistance de Thérèse –«de toutes mes forces»- était basée sur une conviction qui provenait de la nécessité, à son avis. Finalement, la persévérance fut récompensée: «Il m’envoya l’autorisation de fonder deux monastères, dans son désir de voir l’Ordre croître en perfection […] Cette autorisation me réconforta…»[17]

 Le Carmel de Thérèse de Jésus était né en Espagne, dans la région de la Castille et pour la Castille. Telle était l’unique limitation imposée par le Général[18], d’ailleurs si généreux de lui permettre de fonder «autant des monastères comme des cheveux elle en avait dans sa tête»[19]. Dans ce domaine Thérèse sera nommée représentante du Général[20]. Des nouveaux avatars historiques ou providentiels étendirent le Carmel, tant masculin comme féminin, en dehors de la Castille d’abord sur le sol ibérique, Portugal y inclus. On arriva ainsi au Chapitre de la séparation des Carmes Déchaux, comme branche nouvelle des Grands Carmes.

 Le bref pontifical «Pia consideratione» de Grégoire XIII est du 22 juin 1580[21]. Mais l’exécution eut lieu lors du Chapitre d’Alcalá en mars suivant, lors que les Déchaux et Déchaussées se sont constitués en Province indépendante avec leurs Constitutions propres[22]. Parmi les nouvelles attributions accordées à la Province il y a celle de pouvoir fonder des couvents et des monastères «in quibuscumque locis». Cette largesse sera à l’origine de la maturation de l’idée de l’envoi des missionnaires Carmes au Congo.

 Mais dans sa vibration intérieure Thérèse de Jésus avait déjà ressenti auparavant la même intuition. Bien que d’abord elle considérait la fondation du monastère de St Joseph comme fait accompli et sans une autre suite, elle se sentit écouter dans son intérieur la voix du Seigneur: «Attends un peu, ma fille, et tu verras de grandes choses». Elle ajoute cette considération, qui est une conviction face à l’avenir: «Ces mots se gravèrent dans mon cœur si fortement que rien ne pouvait m’en distraire. Et bien qu’il m’ait été impossible de deviner à quoi ils faisaient allusion, faute de pouvoir orienter mon imagination [nous sommes en 1566], je fus consolée, et persuadée que ces paroles disaient vrai»[23]. Quelques années plus tard la voix intérieure la reconfirma: «De ton vivant tu verras l’Ordre de la Vierge faire de grands progrès»[24].

 Cependant le pressentiment plus indéfectible elle l’exprime dans cet aveu : «Lorsque je considérais la vaillance de ces âmes [ses moniales de St Joseph] et le courage que leur donnait Dieu pour souffrir à son service, […] je croyais comprendre que Dieu mettait en elles tant de richesses avec des grands desseins. Je n’avais pourtant pas idée de ce que se réalisa par la suite, cela m’eût alors paru impossible, le principe même qui m’eût permis d’imaginer me faisait défaut. Avant le temps grandissait mon désir d’être l’occasion du bien de quelques âmes, de même que le possesseur d’un trésor désire en faire profiter tout le monde, mais on lui attache les mains lorsqu’il veut le distribuer»[25]. C’est ainsi qu’on arriva à orienter le Carmel thérésien, né en Castille, né en Espagne et -il semblait pour le moment- rien que pour l’Espagne, vers des rivages plus larges.

 Avec ces prémisses le Carmel de Thérèse ne pouvait pas rester encerclé en Espagne. Il était appelé à l’internationalité. Ce qui est déjà une base pour l’esprit missionnaire de l’Ordre et l’action qu’en suivra.

 

 2) Changement politique au Portugal.-

 

 Le 4 août 1578 était mort le roi Sébastien de Portugal, neveu de Philippe II, dans la bataille de El Ksar, près de Ceuta. Thérèse de Jésus avait appris la nouvelle avec stupeur. Quinze jours plus tard elle écrivait au P. Gratien: «J’ai étais bien peinée de la mort d’un roi si catholique, le roi de Portugal, et fâchée contre ceux qui l’ont laissé courir de si grands dangers»[26]. Il était mort sans succession, et Philippe II d’Espagne avait fait valoir ses droits à la couronne portugaise. Le 19 mars 1581 dans les assises de Tomar il fut reconnu comme leur souverain. Ainsi le roi d’Espagne était en même temps roi aussi de Portugal.

Le 11 juin de la même année les autorités portugaises de l’île São Tomé le reconnurent aussi comme roi. Le gouverneur de l’île se chargea de lui obtenir la même reconnaissance de la part de l’île Príncipe, ainsi que des royaumes du Congo et de l’Angola[27]. Ainsi la cour de Madrid, tournée auparavant vers l’Amérique, a dû assumer maintenant en plus les engagements du Portugal en Afrique, comme aussi les droits du « padroado ». Philippe II était assisté par le «Conselho de Portugal».

Cet événement politique a coïncidé avec la célébration du premier Chapitre des Carmes à Alcalá. Le Provincial élu, P. Jérôme Gratien de la Mère de Dieu, était le candidat de la Mère Thérèse. Il était en disposition de bien connaître le changement de la politique espagnole de l’outre mer et de sa portée. Parlant plus tard de son activité au Portugal, le P. Gratien rappelle qu’«une des plus grandes obligations que sa Majesté a en tant que Roi de Portugal est de subvenir à la conversion des Indes Orientales et de l’Ethiopie». Et il a préparé -écrit-il en première personne- des «mémoriales avec des avis nécessaires pour la chrétienté des noirs que viennent du Cap Vert, São Tomé et d’ailleurs»[28].

Dans ce contexte se situe la décision d’envoyer la première expédition missionnaire du Carmel Thérésien en Afrique. L’idée avait mûrie déjà avant dans l’esprit du Provincial. Mais le Jérôme Gratien de la Mère de Dieu a voulu attendre jusqu’à la célébration de l’assemblée capitulaire d’Alcalá. Il précise qu’ «il n’a pas voulu mettre en œuvre jusqu’à ce qu’on a eu [l’autonomie de] la Province»[29]. Il écrit bien qu’on avait accepté dans ce Chapitre des fondations à Valladolid, Salamanque, Lisbonne, et «on détermina que nos Pères allaient au Congo pour la conversion de la gentilité»[30]. Cependant dans la documentation publiée de ce Chapitre la question ne n’est pas mentionnée.

La première expédition missionnaire des Carmes n’est pas parti donc vers l’Amérique, vers laquelle l’attention évangélisatrice de l’Espagne était tournée jusqu’à là, où –par exemple- Ste Thérèse de Jésus elle-même avait eu pas moins de sept frères[31] et d’autres amis qui y travaillaient. L’envoi de l’expédition a été bien concerté avec les meilleurs esprits de la Province. Il fait suite «à la relation que Mgr. l’Evêque de São Tomé et tant d’autres de la Guinée ont présenté dans la ville de Lisbonne sur la nécessité qu’on a des ministres pour la conversion de ces gens». Il répond aussi au «désir de notre roi catholique don Philippe, sous la protection du quel se trouvent ces âmes»[32].

Ainsi le Provincial signe le document à Valladolid le 19 mars 1582. Ce premier document du Carmel Thérésien fait honneur à son signataire et à l’Ordre qu’il représente. Il a été déjà valorisé dans le passé[33]. Pour son temps il est un échantillon remarquable d’inculturation anticipée. L’essentiel est décrit brièvement dans le premier point de ces prescriptions concrètes: Les missionnaires doivent être munis d’un désir de la plus grande gloire de Dieu, avec une détermination de donner la vie lorsque l’occasion se présente, …

La lettre patente montre aussi une ouverture inhabituelle pour son temps, lorsqu’il est dit que en ce qui concerne «les vêtements et la nourriture et d’autres points des Constitutions ils agissent selon le temps et lieux où ils se trouveront… » Après avoir signalé la disposition intérieure, pour le reste la patente ne prescrit plus que chacun porte une bible et le catéchisme du Pape Pie V[34].

Dans cette préparation on voit bien la discrète et délicate intervention de Thérèse de Jésus. D’abord, nous avons la confession du Provincial: «Etant donné que je me suis communiqué durant si longtemps et avec tant des particularités avec la Mère Thérèse de Jésus, dont l’esprit était du zèle et de la conversion de tout le monde, cet esprit m’est adhéré»[35]. Ou encore lisons cette affirmation plus explicite qu’il aurait organisé l’envoi des missionnaires carmes aux royaume du Congo et «tout arrangé avec conseil et aide de la même Madre»[36]. En réalité il suffit de considérer la chronologie commune de Thérèse et de Gratien. Du 2 janvier au 28 février 1582 ils sont restés ensemble pendant le voyage d’Avila à Burgos et le séjour lors de la fondation dans cette ville. 19 jours après la séparation le Provincial signe la patente de l’envoi à Valladolid, avec le souvenir encore très frais de ses entretiens avec la fondatrice. Par sa communication intime avec la Mère Gratien était convaincu de la nécessité de la Mission pour la jeune famille carmélitaine: «Après l’avoir traité plusieurs fois –muy muchas veces- avec notre Seigneur … je me suis rendu compte que notre Province échouera et s’anéantira si elle n’est pas nourrit du sang versé pour le Christ dans la conversion des âmes… »[37]

Une fois que les Carmes étaient constitués en Province juridique, Thérèse ne devait pas intervenir dans les affaires des Frères. C’est le Provincial, Jérôme Gracián de la Mère de Dieu, qui en parle réitérativement comme premier responsable: «C’est fut une oeuvre grande, à mon avis, dilater l’Ordre en envoyant des frères en Italie, Indes et le Congo d’Ethiopie [….] Et puisque j’avais communiqué si longtemps et avec une telle particularité avec la Mère Thérèse de Jésus, dont l’esprit était du zèle et de conversion de tout le monde, ce mode m’est adhéré davantage»[38].

Ainsi il me semble exacte cette interprétation de l’histoire: Thérèse «laissera le côté juridique à ceux qui, selon les formes canoniques d’alors, devront l’exercer, mais elle ne cédera jamais l’impulsion inspiratrice. Malgré que les structures religieuses du moment tendront vers la marginalisation et la subordination, elle, en tant que femme, continuera à être jusqu’au bout le premier point de référence, espèce de cœur et de cerveau-moteur de l’œuvre qu’elle-même a mise en mouvement»[39].

Un signe discret mais effacé de sa participation dans cette entreprise africaine le montre Thérèse faisant ses adieux au supérieur de l’expédition, P. Antoine de la Mère de Dieu, lorsqu’il se trouve déjà à Lisbonne prêt à partir[40]. C’est sa seule manifestation, toujours très modeste, dans l’affaire de l’expédition carmélitaine au pays du Congo. Elle est partie de Lisbonne le 5 avril 1582, ayant fait naufrage quelques jours après. Thérèse, la fondatrice, vivait encore ses six derniers mois d’existence terrestre.

 

3) Le credo missionnaire de Thérèse.-

 

Elle confesse son attrait pour les Missions et les missionnaires: «Notre Seigneur m’a incliné à croire qu’il apprécie une âme gagnée par nos prières et notre industrie aidées de sa miséricorde plus que tout ce que nous pouvons faire à son service»[41]. Comme une ombre bienfaisante, l’impulsion missionnaire de Ste Thérèse a été à l’origine de la décision, de la préparation, du départ de c’expédition de ces fils en Afrique. Cela correspondait à une conviction prioritaire de sa vocation. Sa vibration missionnaire a été permanente sa vie durant. L’esprit missionnaire n’étant pas une abstraction, il jaillit dans le cœur avec éclat et décision. Depuis son enfance, dans son foyer paternel d’Avila, elle montrait un cœur compatissant[42]. Une conscience claire de l’intérêt pour le salut des âmes elle reçoit comme conséquence de la grâce de la vision de l’enfer : «J’ai encore tiré de là une immense compassion pour tant d’âme qui se damnent, (spécialement ces luthériens, qui étaient déjà membres de l’Eglise par le baptême), et l’impétueux élan d’être utile aux âmes; il me semble, vraiment, que pour en délivrer une seule de ces tortures, j’endurerais mille morts de très bon cœur»[43].

C’est dans ce contexte, dans ce même chapitre, que, d’une conclusion à l’autre, elle arrive à avoir la première idée pour le Carmel à fonder en liaison avec le salut des âmes. Le nouveau Carmel étant débouté le 24 août 1562, elle lui assignera l’intensité de la vie de prière comme tâche apostolique au service de l’Eglise: «Je m’efforçais d’inciter mes Sœurs à en faire autant… »[44]. La prière intensifiée était la contribution du Carmel renouvelé à l’Eglise: «Ô charité de ceux qui aiment véritablement ce Seigneur et le connaissent! Ils ne se reposeront guère, s’ils voient qu’il dépend moindrement d’eux d’aider une seule âme à progresser et à aimer Dieu davantage, de le consoler, ou de l’écarter d’un danger! Ils se reposeront mal, s’ils se reposent seuls ! Quand ils ne peuvent agir par des actes, ils agiront par des prières, ils importuneront le Seigneur pour les nombreuses âmes qu’ils souffrent de voir se perdre»[45].

C’était le cas de rappeler cette réflexion dans l’année du début de son Carmel, qui coïncidait avec la nouvelle déchirure de l’Eglise par les guerres de religion. La bataille de Vassy et l’édit de St Germain ont eu lieu dans cette même année 1562. Le premier et troisième chapitres du Chemin de la Perfection nous illustrent dans ce sens, avec ses véhéments apostrophes au Christ et à ses filles, jusqu’à terminer avec cette affirmation poignante: «Si vos prières, vos vœux, vos disciplines et vos jeûnes n’avaient pas pour but ce que je dit [aider le Christ dans sa souffrance par la déchirure de l’Eglise et travailler pour le salut des âmes], songez que vous ne faites pas ce que vous devez, que vous ne justifiez pas les fins pour lesquelles le Seigneur vous a réuni ici»[46].

 

a) Un missionnaire providentiel venant des Indes.-

 

A cela vient s’ajouter une rencontre providentielle dans le parloir de St Joseph avec un missionnaire qui venait de l’Amérique. C’était en 1566. En Amérique depuis1551, d’abord au Pérou et par la suite au Mexique, ce franciscain Alonso Maldonado de Buendía[47] était habité par des convictions profondes, avait de l’expérience, il avait livré plusieurs batailles administratives. Il blâmait clair les atrocités des espagnols contre les indios. Selon lui, on devait réaliser avec les indios «la plus parfaite y plus haute chrétienté qu’on aurait jamais connu au monde», parce que en Amérique aurait dû «reproduire comme une nouvelle incarnation de l’Eglise primitive». Prenant position, il avait présenté des «mémorandums» au Pape Pie V, en lui disant que les Indes étaient «gouvernées très mal», au Roi Philippe II, en lui faisant responsable de l’extermination de «plus de cent millions» d’indiens.

Alonso Maldonado de Buendía était de la trempe de son ami Bartolomé de las Casas, liés tous les deux par une étroite amitié dans le même combat. Il avait la parole facile, on l’appelle «locuacísimo». C’est ainsi qu’on peut comprendre l’impression qu’il a fait dans l’esprit de la moniale carmélite par le contenu de son discours et par la véhémence de son expression. En l’écoutant, Thérèse reste «meurtrie par la perdition de tant d’âmes»[48]. Son commentaire est désormais un texte anthologique de son esprit missionnaire: « … lorsque nous lisons dans la vie des saints qu’ils ont converti des âmes, j’en éprouve plus de dévotion, de tendresse, d’envie, que pour tous les martyres qu’ils subissent ; car Notre-Seigneur m’a incliné à croire qu’il apprécie une âme gagnée par nos prières et notre industrie aidées de sa miséricorde plus que tout ce que nous pouvons faire à son service»[49].

Marie de St François, moniale à l’époque au monastère de St Joseph, se rappelle aussi du «sermon» de l’enflammé missionnaire franciscain. Il a provoqué un changement dans l’esprit de Ste Thérèse, patriote jusqu’à là, sur la conduite des espagnols en Amérique. Thérèse ne communie plus à l’idée patriotique d’une épopée. Elle le fait comprendre dans la lettre à son frère Lorenzo: «Rien ne m’est douloureux comme de voir tant d’âmes se perdre, et ces indiens me coûtent bien cher. Que le Seigneur leur donne la lumière, car il y a ici et là bien des infortunes; je voyage tant que beaucoup des gens me parlent, et je ne sais souvent que dire, sinon que nous sommes pis que des bêtes, car nous méconnaissons la grande dignité de notre âme, et nous la ravalons au plus bas niveau, au bas niveau des choses de la terre»[50]

 

 b) L’univers missionnaire de Thérèse.-

 

Quelle connaissance, qu’elle information avait dans son temps Sainte Thérèse sur les Missions, sur l’œuvre missionnaire de l’Eglise? Avec sa grande sensibilité ecclésiale, elle avait des informations personnelles de l’Amérique, des guerres de religions, des hérétiques. Elle suivait la vie de l’Eglise de son pays et ses stéréotypes. Ainsi elle parle des turques et des maures: «Cette peine provient en quelque sorte de celle, très vive, qu’elle éprouve de voir Dieu si offensé en ce monde, peu honoré, et le grand nombre d’âmes qu’y si perdent, celles des hérétiques comme celle des Maures»[51].

Les Maures et les Turcs sont pour Thérèse des personnes terribles, qui infligeaient des tortures aux chrétiens pour abjurer de la religion. Il faut de l’endurance pour les affronter. C’est ainsi qu’elle trouve opportune cette comparaison: «Mes six compagnes [que venaient pour la fondation de Séville] étaient de si belles âmes qu’avec elles je me serais risquée en terres turques, elles auraient été de force à tout endurer… »[52]

 Dans ses Lettres on trouve encore d’autres références, péjoratives bien entendu suivant la conscience ou subconscience du peuple. Lorsque Ste Thérèse sait que Jean de la Croix et son compagnon sont prisonniers dans les mains de Grands Carmes, elle écrit au Roi Philippe II: «Je préférerais qu’ils soient dans les mains des Maures, on pourrait en attendre plus de pitié»[53]. Aux Carmélites de Séville, tellement éprouvées par des difficultés internes mal menées de l’extérieur, encourage la fondatrice: «Courage, courage, mes filles ! […] Vous n’êtes pas encore venues à verser votre sang pour Lui. Vous êtes entre Sœurs, et non pas à Alger»[54]. Dans la même ville andalouse à Marie de St Joseph elle pourra écrire encore comme réaction à une certaine rumeur: «On vient de me dire que les moresques de la région de Séville avaient projeté d’attaquer la ville. Vous seriez bien placées pour le martyre. Informez-vous de ce qu’il y a de vrai et que la Mère Sous-Prieure nous l’écrive»[55].

Elle est bien au courant de l’apostolat de la rédemption des esclaves que font les Trinitaires et les Mercédaires en Espagne. Des traces évidentes nous les trouvons dans ses «Pensées sur l’Amour de Dieu». Parlant «de la véritable paix que Dieu accorde à l’âme», la Mère trouve la comparaison adéquate dans le cas suivant: «Un homme est captif au pays des Maures; il a un père pauvre, ou un grand ami, et il est perdu si celui-ci ne le rachète point… » A ce sujet Thérèse rappelle la lecture du réfectoire: «Vous avez lu, mes filles, l’histoire d’un saint, il n’était pourtant ni père, ni ami, mais il devait avoir atteint le grand bonheur de recevoir cette paix de Dieu» pour qu’il réalise le geste de St Maximilien Kolbe, en s’offrant de sa personne pour remplacer dans la captivité le fils d’une veuve[56]. Se séparant de l’histoire, elle évoque le cas contemporain de Alonso de Cordovilla, qui était disposé à répéter le cas héroïque et libre du saint polonais quatre siècles auparavant. Maintenant il s’agit d’une personne -écrit Thérèse- que «je connais et vous l’avez vu aussi»[57].

La spiritualité de la rédemption des captifs des mains des Turcs était présente et profondément vécue au Carmel, sous l’influence sans doute de la Fondatrice. Le P. Gratien nous réfère le cas d’une Carmélite d’Alba de Tormes: «Cette servante du Seigneur [Catherine Baptiste] m’a demandé une fois une faveur avec beaucoup de larmes: de pouvoir l’échanger pour une chrétienne captive pour qu’elle restât esclave afin que l’autre puisse se libérer». Et au Provincial, qui connaissait bien l’ambiance des Carmels, d’en conclure: «Tel est le zèle que possèdent nos religieuses!»[58]

L’idée sur les hérétiques avait dans l’esprit de Thérèse une connotation concrète. Anne de Jésus nous assure que les protestants de Valladolid ont voulu contacter Thérèse et son groupe d’Avila dans la maison de doña Guiomar de Ulloa[59]. Puis elle a été au courant, lors qu’elle vivait à Avila, des autodafés ou condamnation des hérétiques dans les proches villes de Valladolid ou de Tolède. Voici de nouveau le témoignage de Anne de Jésus: « Elle nous ordonnait de le faire [la pratique de la charité] dans la prière, et davantage lorsqu’il y avait une nécessité particulière […] C’est que nous vîmes en de nombreuses occasions: des hommes qui étaient suppliciés, d’autres qui étaient condamnés dans les autodafés de l’Inquisition, dont nous vîmes des conversions notables –je veux dire: nous les entendîmes, de la bouche de personnes qui s’y étaient trouvées présentes. L’une de celles-ci, ce fut un Turc à qui l’on fit souffrir à Tolède les supplices des tenailles et qui, la Mère se trouvant là, demanda le baptême à la dernière minute et mourut très chrétiennement»[60].

Pour connaître l’ampleur du ravage de l’hérésie en Europe Thérèse avait la source de ces contacts avec des soldats espagnols qui avaient lutté en Allemagne et en France sous le drapeau du Roi Catholique. Egalement elle avait eu des informations directes du Concile de Trente par plusieurs ecclésiastiques qui y avaient participé.

 

c) Sa connaissance de l’Afrique?

 

A Séville elle a pu contempler les galères arrivant de l’Amérique. Elle à regardé aussi avec admiration les produits américains, comme la noix de coco[61], nouveauté à l’époque en Espagne. Mais l’Afrique ne revient jamais sous sa plume, si ce n’est pas par le biais indirect de la «terre des Maures» et d’ «Alger». Pour illustrer l’épisode de sa « fuite » dans son enfance vers la terre des maures[62] il faut bien savoir que dans cette époque en Espagne «maure» était synonyme d’africain[63].

On peut se demander aussi quelle connaissance ou quel souvenir gardait Thérèse de son frère aîné Jean de Ahumada, qui fut soldat en Afrique du Nord, justement parce que l’histoire n’a pas dévoilé grande chose à son égard. Dans le « Livre des Récréations» Marie de St Joseph confirme qu’il soit mort «en Afrique lorsqu’il était capitaine d’infanterie»[64]. C’est d’ailleurs l’exception. Tous les autres frères ont entamé la route vers l’Amérique.

Quelle connaissance a-t-elle eu de l´évangélisation dans ce continent? Après le changement politique de l’Espagne à partir de 1580, elle aura pu être informée par le P. Gratien sur la situation religieuse en Afrique. Nous pouvons examiner une petite filière; elle est extérieure ou indirecte, mais elle nous amène au sujet. Dans sa Correspondance Thérèse mentionne pas moins de 34 fois le nom d’un certain «licenciado Juan de Padilla», quelque fois encore avec le nom chiffré de «Ardapilla». Il était un ami de Thérèse, meulé à quelques services aux fondations thérésiennes. Le P. Gratien atteste que ce «licenciado» c’était engagé à favoriser les affaires des Carmes Déchaux à Séville et ailleurs. Peut-être d’un esprit inquiet et même naïf, il avait été en 1560 en Guinée[65] et puis en Amérique[66].

Il a séjourné pendant une période chez les Carmes de Séville, où il est arrivé une fois avec un tas de chapelets qu’il pensait les distribuer «parmi les noirs du royaume du Congo» si on ne les auraient pas tous volé. Le P. Gratien remarque bien qu’il a communiqué «l’esprit de conversion de ces noirs en moi et dans les premiers religieux qui habitaient» à Séville[67]. Et lui-même écrit encore: «Il est passé d’ici un clerc nommé Juan Calvo de Padilla, qui venait de Medina del Campo, où il avait rencontré la M. Teresa et allait vers le Portugal avec l’idée de passer en Guinée pour la conversion des noirs»[68]». De Gratien à Thérèse le chemin de la communication était toujours direct et spontané, d’entente et de symbiose.

Mais Thérèse elle-même dans ses contacts avec les noirs avait montrée un cœur favorable. M. Marie de St Joseph, prieure de Séville, était parmi les filles plus intelligentes et préférées de la Mère. Suivant –hélas!- les préjugés sociologiques d’alors, elle ne voulait pas recevoir deux Sœurs «nègres» dans son monastère. Il a fallu l’intervention insistante et répétée à deux reprises de la Fondatrice pour qu’elles soient acceptées au Carmel: «Quant à l’entrée de cette petite esclave, ne vous y opposez point», écrit-elle une fois[69]. Avant deux semaine elle revient sur l’argument: «Je vous ai écrit l’autre jour de pendre la petite négresse, à la bonne heure, elle ne vous fera aucun tort, ainsi que sa sœur»[70]. Malheureusement pour satisfaire notre curiosité légitime l’histoire ne nous dévoile pas ce que sont devenues par la suite les deux sœurs «négresses», admises au monastère de Séville. Mais nous avons la preuve que Ste Thérèse, en dépit de la mentalité même ecclésiale de son temps, était libre de parti pris pour les personnes de ce continent[71].

Cette même ardeur était rependue aussi parmi les Carmélites. Il est emblématique le cas du Carmel de Valladolid. Là habitait un Sœur converse, Stéphanie des Apôtres (1549-1617), dont Thérèse fait l’éloge de sa «simplicité» dans le livre des Fondations et la nomme dans plusieurs de ses Lettres, en la considérant une «sainte». Cette Carmélite manifeste l’amour pour l’Afrique qu’on respirait alors dans les Carmels. Il est dit d’elle que «lorsqu’il s’agissait des noirs il était si extraordinaire le feu de l’esprit pour le désir de ces âmes que, pour le vivre, elle revêtait d’habit noir quelques figures; et comme si elle se trouverait au royaume du Congo, d’où on avait reçu la lettre des baptêmes que les nôtres faisaient, elle employait plusieurs heures par jour en enseignant le catéchisme et les choses de la foi à ces figures, somme si elles étaient vivantes; ainsi elle chauffait son esprit, et cela lui valait plus que plusieurs heures d’oraison»[72].

C’est un petit «fioretto» de l’ambiance penchée vers l’Afrique que vivaient les Carmélites en Espagne. Elles étaient tournées vers l’évangélisation du Congo. Bien entendu, la M. Thérèse était pour beaucoup là dedans. Avec cette préparation, avec cet esprit si ardent comme arrière-fond on comprendre mieux l’entreprise de la première expédition missionnaire des Carmes au Congo. Dans la décision, dans le préparatifs et dans le départ on aperçoit un souffle thérésienne.

 

4) En route vers le Congo.-

 

Le naufrage du navire São Antonio dans l’Océan quelques jours après avoir quitté le port de Lisbonne a été une dure contrarieté. Mais la disgrâce n’a pas découragé les esprits parmi les Carmes. «Bien que l’année précédente la première Mission n’a pas atteint les royaumes du Congo et de l’Angola […] on a disposé une seconde, en conformité avec ce qu’ on avait décrété au Chapitre d’Almodóvar[73]». On a le témoignage de l’histoire: «Quelques’uns disaient que, puisque les Pères étaient très bien préparés, ils avaient disposaient les autres; et ainsi, que cette mort était un gain. […] D’autres disaient que peut-être Notre-Seigneur ne voulait pas que nous nous occupions de telles Missions. Mais, entre tous, je me rappelle du P. Mariano qui disait que le P. Fr. Antoine [de la Mère de Dieu] et ses compagnons, morts ainsi dans la mer, auraient aplani le chemin à fin que les autres puissent aller rassurés en Guinée, et ainsi il disait qu’il ne fallait pas avoir peur, et qu’on ne devait pas hausser la main de ce projet… »[74].

Ainsi en avril 1583 un deuxième groupe de cinq Carmes ont pu partir de Lisbonne pour le Congo. La mauvaise chance se cerna de nouveau sur eux. Assaillis par des pirates anglais à l’hauteur du Cap Vert et abandonnés sur un îlot, le P. Sébastien y mourra et les autres feront le voyage de retour par un navire de passage. Cependant plusieurs religieux se sont offert au Provincial, «demandant avec insistance d’être envoyés au Congo, en continuité avec les désirs de suivre l’exemple des premiers missionnaires, morts ou presque morts dans leur tentative [75].

C’est enfin le troisième envoi des missionnaires en 1584 qui arriva au bout. Ils était trois: Diego du Très Saint-Sacrement, Diego de l’Incarnation et le Frère non clerc François de Jésus, «l’Indigne». Dans l’histoire de l’Ordre on les considère avec vénération. Commémorant le IVème centenaire de la première expédition, eux –les, finalement arrivés- ont mérité cette réflexion de la part du supérieur général de l’époque: «Ces sont les noms de nos frères, qui pour la première fois dans l’histoire de l’Ordre, se sont introduits dans une Mission […] Ces noms nous ont transmis l’héritage missionnaire du Carmel thérésien, et ils sont le principe et le résumé d’une longue liste»[76].

Partis de Lisbonne au mois de mai, ils sont arrivés à l’île São Tomé le 22 juillet. Le P. Diego du Très Saint-Sacrement dans sa Relación note qu’ils voyageaient en compagnie de 100 soldats. Mais il ajoute que le 7 août «dans la mer un militaire a reçu notre saint habit»[77]. On n’a jamais pu savoir s’il s’agissait d’un portugais ou d’un africain monté à bord à São Tomé. Par la croissance du fleuve Congo dans l’embouchure au mois de novembre, le navire n’a pas pu accoter sur les rives de Cabinda. Les matelots étaient obligés de continuer la traversée, arrivant à Luanda le 14 novembre, d’où nos missionnaires sont venu à pied jusqu’à Mbanza Kongo ou San Salvador, capital du royaume chrétien du Congo. Ils y arrivèrent le 28 novembre 1584, pour y être reçu par le roi ou ntotila[78] . Le roi manikongo était Alvare I (1568-1587), de la dynastie de Lukeni lua Mbemba.

L’activité de nos missionnaire, avec le repérage géographique des lieux au Bas Congo et l’Angola actuel, est répertorié par les historiens[79]. Pendant leur relativement bref séjour les missionnaires ont envoyé trois « relations » ou rapports à leurs supérieurs en Espagne, datés du 27 septembre, de 2 décembre et du 14 décembre de 1584. Ils ont été publiés par Antonio Brásio dans sa collection portugaise «Monumenta Missionaria Africana».

Personnage de grand charisme parmi ces trois missionnaires carmes fut surtout Fr François de Jésus, autosurnommé par son humilité «l’Indigne». Profitant de la visite de l’évêque de São Tomé Martin de Ulhoa en 1585 ou 1586, il fut amené à se laisser ordonner prêtre pour une plus grande efficacité dans la prédication de nganga za Nazambi. Très probablement ce fut la sienne la première ordination sacerdotale sur le sol congolais.

La lettre que paraît-il le 14 décembre 1584, à quelques semaines de l’arrivée, les missionnaires avaient envoyé à M. Marie de Saint Joseph, prieure des Carmélites de Séville, référait sur la conversion d’une des quatre filles du roi Alvare I et sa volonté de se faire carmélite. Cela a déclenché l’émotion et l’activité du gentilhomme moitié français, moitié espagnol, Jean de Brétigny de Quintanadueñas[80]. Au Portugal, en Espagne, en France et aux Pays Bas il a travaillé inlassablement pour cette cause pendant plusieurs lustres jusqu’à sa mort en 1634. Des braves Carmélites avec un cœur missionnaire l’ont accompagné avec ce même désir et avec une grande disponibilité d’esprit. C’est peut-être l’aspect plus spectaculaire de cette œuvre des Carmes pour une tâche d’évangélisation au royaume chrétien du Congo. Il s’est avéré une entreprise avec un arrière-fond thérésien. Ainsi la conclusion est laissée à Sainte Thérèse, elle-même, lorsqu’elle écrit : «Chaque Ordre, je veux dire chacun de ces membres de ces Ordres, devrait faire en sorte que ce soit par lui que Dieu accorde à son Ordre le bonheur de servir l’Eglise dans les pressants besoins où elle se trouve aujourd’hui. Heureuses vies qui se sacrifieraient à une telle cause!»[81]

La fondation des Carmélites au Congo dans le contexte ecclésial du 16ème siècle semblait peut-être un rêve. Mais voici que trois siècles après la mort de M. de Brétigny, en 1934, on est arrivé à fonder le premier Carmel en Afrique noire, à Kabwé dans le Kasayi, aujourd’hui transféré à Kananga-Malole. C’était sans doute le jaillissement de la semence enfoncée dans le cœur de M. de Brétigny et dans la espérance congolaise[82].

 

 

Kinshasa, le 8 mai 2007



[1] Dámaso Zuazua, El Carmelo en África. La Misión del Congo, primicia de nuestro espíritu misional, in Monte Carmelo 110 (Burgos 2002), pp. 101-140.

[2] Michel de Goedt, Le Carmel, lieu d’une origine passée et à venir, in Carmel 1978-4, p. 268.

[3] Traversées historiques, in Etudes Carmélitaines 20 (Paris 1935), pp. 1-34.

[4] Ibid., p. 21.

[5] Le sel de la terre. Paris 1954, p. 103.

[6] V Demeures 1, 2.

[7] Le livre des Fondations (= F) 29, 33.

[8] Autobiographie (= A) 36, 5.

[9] F 14, 6.

[10] A 36, 4.

[11] Relation 4, 3-13.

[12] BMC II, p. 124.

[13] Historia del Carmen Descalzo, Madrid 1637, p. 521.

[14] F 1, 6.

[15] Ibid., 2, 3.

[16] Cfr. Ibid., 2, 4.

[17] Ibid., 2 5-6.

[18] Voir le document in Monumenta Historica Carmeli Teresiani (= MHCT) I, Roma 1973, pp. 68-71.

[19] Lettre (= L) de Ste Thérèse de Jésus. Avila, 4-10-1578. Le P. Gratien atteste l’existence de ces documents : « Ces patentes pour que la sainte Mère pût fonder ses monastères je les garde chez moi. La première fut donnée le 27 avril 1567, la seconde est du 10 mai de la même année, et en cela il est déclaré qu’elle puisse fonder dans toute la Castille Vieille et Nouvelle, mais pas en Andalousie. Et la troisième porte la date du 6 avril de l’année 1571 à Rome. Et en plus de ces patentes j’ai conserve plusieurs lettres originales du R. P. Général à la Madre, et en elles il la charge de ces fondations et l’encourage avec beaucoup d’esprit à y travailler… » (Escolias del P. Jerónimo Gracián a la vida de S. Teresa, compuesta por el P. Ribera. Edit. de J.L. Astigarraga, Ephemerides Carmeliticae 32 (Rome 1981) 376.

[20] “Committentes et mandantes tibi, Rdae. matri Teresiae, vices nostras gerenti in iis et aliis quae pro tempore perficientur…” La patente est datée du 24 septembre 1570 (MHCT I, 106).

[21] MHCT II, Roma 1973, 192-207.

[22] “Nos igitur […] dictos fratres et moniales, […] Discalceatos nuncupatos, eorumque domus, conventus, monasteria et loca, nunc et pro tempore existentia, a provintiis fratrum eiusdem Ordinis B.M. de Monte Carmelo, […] penitus et omnino in perpetuum apostolica auctoritate tenore praesentium seiungimus, separamus et dismembramus…” (ibid., p. 195).

[23] F 1,8.

[24] Les Faveurs de Dieu. Alba de Tormes, février 1571.

[25] F 1, 6.

[26] L d’Avila, le 19 août 1978. Auparavant elle avait était aussi au courant de la mort du roi Charles IX de France: “Je savais déjà la mort du Roi de France…” (Lettre à don Teutonio de Braganza, Ségovie, juin 1574).

[27] Antonio Brásio, Monumenta Missionaria Africana (= MMA) III, Lisboa 1953, pp. 193-197.

[28] MHCT III (1582-1589), p. 383. Remarquons que Ste Thérèse indique la raison pour laquelle le Provincial connaît si bien la situation changée en Espagne: “Ce Gratien a un frère auprès du roi et il est son secrétaire” (Lettre du 18 juin 1575).

[29] Historia fundationum, in MHCT III, p. 671.

[30] Ibid, p. 629. Le P. Gratien parle de la Mission du Congo dans le ch. 17 de son “Historia Missionum”.

[31] Marie-Laurent de la Résurrection, Les frères de Sainte Thérèse en Amérique, in Carmel 121/septembre 2006, pp. 75-86.

[32] Lettre-patente de l’envoi des missionnaires par le Provincial Gratien, in MHCT III, p. 13-14.

[33] Dámaso Zuazua, El Carmelo en Africa..., pp. 104-107.

[34] Ibid., p. 15.

[35] Peregrinación de Anastasio. (Ed. de J.L. Astigarraga), Roma 2001, p. 53.

[36] Sermones, in BMC 16, p. 491.

[37] Jerónimo Gracián, Apología y avisos acerca del gobierno, in MHCT III, p. 89.

[38] Peregrinación…, p. 53.

[39] Margarita Mª Branbridge, Diccionario de Santa Teresa, Burgos 2001, p. 1018.

[40] “Bien de salutations à M. le Licencié Padilla, et au Père Fray Antoine de la Mère de Dieu”. Lettre de Burgos le 18-03-1582 au P. Ambrosio Mariano, qui se trouvait à Lisbonne pour préparer le voyage des missionnaires. Ce chef d’expédition était un carme très dévoué vers la M. Thérèse.

[41] F 1, 7.

[42] Voir ses propres manifestations dès le début de son l’Autobiographie, lorsqu’elle admire l’égard de son père vers les pauvres, l’aumône qu’elle faisait, … (ch. 1, 4, 6). Voir également sa compassion pour les pauvres dans les Relations 1 et 2.

[43] A 32, 6.

[44] F 1, 6.

[45] Ibid., 5, 5.

[46] Chemin de la Perfection 3, 10.

[47] Pedro Borges, Un reformador de Indias, in Archivo Ibero-Americano 20 (Madrid 1960), pp. 261-535.

[48] Âme, dans le sens biblique, récapitule la personne humaine toute entière, en la désignant par la partie plus spirituelle. Cfr. Le Catéchisme de l’Eglise Catholique, 363. Dans le domaine du salut jusqu’au Concile Vatican II on était habitué à ce langage. Il suffit de nous rappeler de cette expression commune et habituelle, par exemple, dans les écrits de Ste Thérèse de l’Enfant-Jésus.

[49] F 1, 7.

[50] Lettre de Tolède, le 17 janvier 1570.

[51] 5 Demeures 2, 10.

[52] F 24, 6.

[53] L d’Avila, le 4 décembre 1577.

[54] L d’Avila, le 31 janvier 1579.

[55] L de Ségovie, le le 4 juillet 1580.

[56] PsAD 3, 3-4.

[57] Ibid., 8.

[58]Escolias…, p. 422.

[59] Déposition au Procès de Béatification, in Biblioteca Mística Carmelitana 18 (Burgos 1934), pp. 471-472.

[60] Anne de Jésus, Ecrits et documents. Edition du Carmel, Toulouse 2001, p. 136.

[61] L. à Marie de St Joseph. Tolède, le 11 juillet 1577.

[62] A 1, 4.

[63] “Etant donné que ceux du royaume de Maroc furent les premiers en Afrique à recevoir la loi de Mahomet et qu’ils s’appelaient des maures, tous les africains restaient avec ce nom des maures… » Antonio de Guevara, Epístolas familiares. Toledo 1533, édic. BAE 2, 18, p. 224.

[64] Escritos Espirituales. Edit. de Simeón de la Sagrada Familia, Roma 1979, p. 146.

[65] Suivant a A. Ndamba Kabongo, O. Bimwenyi Kweshi illustre ainsi ce terme: “La Guinée d’alors comprenait une région plus étendue que celle que nous connaisson aujourd’hui. Elle s’étendait pratiquement des côtes mauritaniennes de l’Atlantique jusqu’à l’Angola moderne” (Discours théologique negro-africaine. Paris 1981, p. 108, en note).

[66] Peregrinación de Anastasio.(Ed. de J.L. Astigarraga), Roma 2001, p. 266.

[67] Ibid., pp. 266-267.

[68] Escolias…, p. 389.

[69] L. de Tolède, le 28 juin 1577.

[70] L. de Tolède, 11 juillet 1577.

[71] Révélateur de l’esprit combien ouvert de Sainte Thérèse est le témoignage de la Bse Anne de Saint Barthélemy, qui plus tard en France a osé recevoir pour le Carmel une ex-calviniste, parce que en Espagne “avant la mort de la Sainte on avait reçu certaines [Soeurs] appelées des israëlites…” (Obras Completas II, Roma 1985, p. 146).

[72] Escolias…., p. 422.

[73] Francisco de Santa María, Reforma de Descalzos II. Madrid 1720 (2ème édition), p. 81.

[74] Diego de la Encarnación, Relación del viaje. Archive OCD, Rome, doc. 430c (il s’agit d’une copie préparée par l’Institut Historique de l’Ordre).

[75] Belchior de Santa Anna, Crónica de Carmelitas Desçalzos, particular do Reyno de Portugal e Provincia de San Felipe I. Lisboa 1657, p.113.

[76] Felipe Sáinz de Baranda, in ActaOCD 27 (Roma 1982), p. 149-150.

[77] MMA IV, p. 357.

[78] MMA IV, p. 363.

[79] Florencio del NJ, La Orden de Santa Teresa, la fundación de Propaganda Fide y las Misiones Carmelitanas. Madrid 1923, 198 pp.; id., La Misión del Congo y los Carmelitas y la Propaganda Fide. Pamplona 1929, 167 pp.; Severino de Santa Teresa, Santa Teresa de Jesús por las Misiones. Vitoria 1959, 671 pp.; José de Jesús Crucificado, Una expedición misionera al Congo a través de Angola, in El Monte Carmelo 69 (Burgos 1961), pp. 91-101; id., Los Carmelitas en el Congo, in ibid. 70, 155-188; 71, pp. 393-433; Hipólito de la Sda. Familia, La Misión de los Carmelitas Descalzos en el Congo, in El Monte Carmelo 75 (1967), pp. 392-404; Pierre Sérouet, Jean de Brétigny (1556-1634). Aux origines du Carmel de France, de Belgique et du Congo. Louvain 1974, 433 pp.; Tommaso Pammoli, I figli del Carmelo Teresiano in Africa. Sans précision de date, édition polycopiée par A. Carattino. Savona 1985, 56 pp., plus prologue et notes; François Bontinck, Les Carmes Déchaux au royaume de Congo, in Zaïre-Afrique. Kinshasa 1992, pp. 113-123; Dámaso Zuazua, El Carmelo en Africa. La Misión del Congo, primicia de nuestro espíritu misional, in Monte Carmelo 110 (Burgos 2002), pp. 101-140.

[80] C’est son biographe Philibert Compagnot, qui en parle dans son oeuvre inédite, conservée au Carmel de Clamart (France). Bonne source de la question sont aussi les Lettres de ce grand bienfaiteur du Carmel, éditées par Pierre Sérouet, Louvain 1971, 420 pp.

[81] Autobiographie 40, 15.

[82] Pierre Sérouet, op. cit.; Dámaso Zuazua, op. cit, pp. 126.-134.

 
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