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News -
16
- ( 28.09.2007 )
Sainte
Thérèse de Lisieux
80 ans Patronne
des Missions
1927 - 14 décembre - 2007
Dàmaso
Zuazua,
ocd,
Secrétaire Général des Missions
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‘Laissez-moi vous assurer -au nom de la
tradition constante de l’Eglise- que votre
vie n’est pas seulement capable d’annoncer
l’Absolu de Dieu; elle a aussi une
merveilleuse et mystérieuse puissance de
fécondité spirituelle”.
Jean-Paul II à Lisieux, 2 juin 1980
Le 14 décembre 1927, la Congrégation des
Rites publiait le Décret en vertu duquel,
par décision de Pie XI, sainte Thérèse de
l’E.J. était déclarée “Patronne toute
spéciale des missionnaires, hommes et
femmes, existant dans le monde”. Titre qui
lui était conféré “ à l’égal qu’à saint
François Xavier, avec tous les droits et
privilèges correspondants”(1). Ces droits et
privilèges concernaient en fait le culte
liturgique.
De ce fait, St François Xavier (1506-1552),
le plus grand missionnaire de l’Eglise après
St Paul, partageait désormais son titre de
protecteur céleste des Missions avec la
sainte de Lisieux. Or celle-ci était entrée
au Carmel à l’âge de 15 ans et trois mois,
pour n’en plus jamais sortir avant sa mort.
Tandis que St François Xavier avait été
nommé dès 1748 “Patron de tous les
territoires situés à l’est du cap de Bonne
Espérance”, avant d’être déclaré en 1904
“Patron de l’Oeuvre
de la Propagation de la Foi”(2).
1. Observations préliminaires
Parmi les nombreux patronages concédés par
l’Eglise à Ste Thérèse de Lisieux, celui des
Missions reste le plus frappant, plus encore
que son Doctorat d’Eglise reconnu récemment
(1997). D’ailleurs l’équivalence avec le
saint jésuite, le mythique évangélisateur de
l’Orient, ne peut que surprendre. Nous
connaissons son principe spirituel: “aimer
les personnes auxquelles nous sommes
envoyés, et nous en faire aimer “. Quant à
Thérèse de l’E.J, nommée Patronne des
Missions sans être jamais sortie de son
couvent, sans avoir jamais mis le pied sur
une terre de mission, elle nous confie, elle
aussi, la devise de sa vie au cloître:
“aimer Jésus et le faire aimer”(3). Voilà la
tâche à laquelle elle a voulu se consacrer
avec une générosité sans bornes: “De même
qu’un torrent se jetant avec impétuosité
dans l’océan entraîne après lui tout ce
qu’il a rencontré sur son passage, de même,
O mon Jésus, l’âme qui se plonge dans
l’océan sans rivages de votre amour attire
avec elle tous les trésors qu’elle possède
... Seigneur, vous le savez, je n’ai point
d’autres trésors que les âmes qu’il vous a
plu d’unir à la mienne. Ces trésors, c’est
vous qui me les avez confiés ...”(4). Une
affirmation qui reflète bien la conscience
missionnaire de la petite Thérèse; puisque
cette disposition d’esprit embrasse et
oriente toute sa vie, en lui donnant son
sens.
Ce message a été bien perçu dans le Carmel
et dans l’Eglise. Avant de devenir Patronne
universelle des Missions, exactement quatre
ans et demi auparavant, alors qu’elle
n’était que “Bienheureuse”, elle fut nommée
Patronne des Missions carmélitaines, le 30
avril 1923. Le courant était déjà amorcé,
les eaux se gonflaient. Dès 1921, la revue “Il
Carmelo e le sue
Missioni” s’ètait
déjà prononcée en ces termes: “Comme nous
connaissons tous l’esprit éminemment
missionnaire de notre
Soeur Thérèse de l’E.J, il nous
semble naturel de voir confier à son âme
ardente toutes nos
oeuvres missionnaires, dans le même
sens qu’à notre Sainte Mère. C’est donc à
Toi, petite fleur transplantée au jardin du
Carmel, que nous confions nos si chères
Missions, nos missionnaires, notre revue
avec ses collaborateurs et ses lecteurs,
tous ceux qui, d’une façon quelconque,
veulent apporter remède aux multiples
souffrances de leurs frères éloignés de leur
famille et de leur chère patrie” (5).
Un mois plus tard, toujours en 1921, cette
même revue missionnaire du Carmel italien
proposait encore un article sur “La petite
Patronne des Missions”. La comparant à la
grande Ste Thérèse: “nous affirmons que le
coeur immense de
Thérèse de Jésus a dû exulter, à voir son
zèle apostolique si bien reproduit dans
l’esprit de Thérèse de Lisieux. Il ne serait
pas déplacé de voir en celle-ci une
miniature de la grande Thérèse d’Avila” (6).
Au niveau de l’Eglise universelle, le pape
Pie XI avait déclaré Thérèse “Patronne du
Clergé indigène, soit de l’Oeuvre
missionnaire pontificale de St Pierre
apôtre” le 29 juillet 1926 (7). Dans cette
décision se manifestait une volonté claire
de l’Eglise, de rappeler aux fidèles un
principe évangélique clair et ferme qui,
lorsqu’il se trouve incarné dans la vie
d’une personne, prend toute sa valeur
catéchétique et pédagogique. Or Ste Thérèse
de l’E.J. et de la Ste Face offre
précisément, grâce à sa forte attraction
charismatique personnelle, grâce au
témoignage de toute sa vie et grâce à la
vivacité de son langage, une démonstration
visible de la consigne évangélique: “Priez
le Maître de la moisson...” (Mt 9, 38).
Il est aujourd’hui possible d’étudier, avec
toute la rigueur critique souhaitable, et
compte tenu des connotations théologiques de
l’époque et du pays, l’idée que Thérèse se
faisait des missions. Reprenons plutôt ici
cette conception de la Mission qui pourrait
bien refléter la mentalité thérésienne dans
ce contexte français du XIXème siècle:
“Sauver des âmes, c’est être missionnaire,
c’est s’en aller vivre et travailler parmi
les peuples qui ne connaissent pas la
révélation du Salut mérité par Jésus-Christ,
c’est leur apprendre à profiter du sang
rédempteur, c’est leur enseigner les vérités
de la foi, c’est les aider à entrer dans
l’Eglise universelle. Mais c’est aussi
s’unir simplement par la prière à la
multitude de ceux qui ignorent le Christ,
afin de les attirer à Lui”(8).
Le Concile Vatican II a défini l’activité
missionnaire en ces termes: “Sa fin propre
est l’évangélisation et l’implantation de
l’Eglise chez les peuples ou dans les
groupes humains qui ne la connaissent pas
encore” (9). Et la conséquence pratique, qui
affecte tous les chrétiens, est celle que
nous trouvons dans ce rappel et ce
questionnement exprimés par Paul VI: “Il ne
sera pas inutile à chaque chrétien, à chaque
évangélisateur, de revoir en profondeur et
dans la prière la question suivante: Si nous
n’annonçons pas l’Evangile, les hommes
pourront cependant être sauvés par d’autres
moyens, grâce à la miséricorde de Dieu. Mais
nous-mêmes, pourrons- nous nous sauver, si
par notre négligence, par peur ou par fausse
honte, - tout ce que St Paul appelle: rougir
de l’Evangile (Rm
1,16)- ou simplement à cause de certaines
idées fausses, nous n’assurons pas cette
annonce ?” (10). Le même Pape
Montini avait
d’ailleurs présenté la tâche
d’évangélisation en ces termes: “Il s’agit
avant tout de rendre un témoignage simple et
direct au Dieu révélé par Jésus-Christ dans
l’Esprit-Saint. Témoigner du fait qu’en son
Fils Dieu a aimé le monde, qu’en son Verbe
incarné il a donné l’être à toutes les
choses, et qu’il a appelé tous les hommes à
la vie éternelle” (11).
Dans sa grande encyclique missionnaire “Redemptoris
Missio”, le
pape Jean-Paul II décrit à son tour le
service missionnaire: “Il importe d’être un
contemplatif dans l’action. Ainsi la réponse
aux grands problèmes peut être trouvée dans
la lumière de la parole divine, ainsi que
dans la prière personnelle et communautaire.
Un contact avec les traditions spirituelles
non chrétiennes, spécialement celles d’Asie,
m’a confirmé dans la conviction que l’avenir
de la mission dépend en grande partie de la
contemplation. Si le missionnaire n’est pas
un contemplatif, il reste incapable
d’annoncer le Christ de manière fiable”
(12).
Avec tout ce qu’il dit à ce sujet, Jean-Paul
II nous précise que les matières et les
manières de l’évangélisation chrétienne
peuvent se résumer comme suit: 1°)
la simple présence et le témoignage de vie
chrétienne - 2°)la
promotion humaine, la liturgie et la prière
- 3°)le
dialogue interreligieux - 4°)
l’annonce explicite de l’Evangile et la
catéchèse (13).
C’est avec toute sa conscience en la
matière, que Thérèse fut missionnaire par
toute sa vie. Aussi sa nomination comme
Patronne à l’égal de St François Xavier ne
relève pas d’une simple coïncidence dans le
désir d’exprimer sur deux tons, comme par
une voix et son écho, une certaine
situation, une réalité ou un principe. Chose
qui s’est pourtant produite souvent dans
l’histoire. Pensons à St Pierre et St Paul:
le premier incarne l’autorité dans l’Eglise,
tandis que l’Apôtre des Gentils révèle sa
dimension charismatique. Dans les cas de St
Basile le Grand et St Grégoire de
Nazianze,
évêques et docteurs de l’Eglise, l’un
s’impose par ses qualités de chef et ses
talents d’organisateur qui font de lui le
législateur du monachisme oriental, tandis
que l’autre est un contemplatif et un poète.
On peut ajouter aussi le cas des saints
Cyrille et Méthode, ... Pour notre cas, on
ne pourrait non plus invoquer des raisons de
complémentarité, comme chez St Benoît et Ste
Scholastique, chez St François et Ste
Claire, ou chez Ste Thérèse et St Jean de la
Croix. Non. C’est pour des raisons
particulières et personnelles, c’est pour la
richesse de son charisme où elle incarne,
comme nous l’avons déjà vu, le principe
d’une vie d’oraison pour les ouvriers de la
moisson évangélique, que Ste Thérèse de
l’E.J. est Patronne des Missions.
2. Vocation et charisme
Sa patrie, la France, vivait alors une
véritable effervescence missionnaire (14). A
partir de 1850, nous y assistons à
l’apparition d’un nombre important
d’Instituts missionnaires. En 1890, sur
trois missionnaires dans le monde, deux
étaient français. C’est en France qu’étaient
nées les Oeuvres
missionnaires pontificales de la Propagation
de la foi et de la Sainte Enfance. Et la
région de Normandie se distinguait
spécialement par ses liens avec l’Orient
(15). On sait que le premier martyr carme,
le Bx Denis de
la Nativité (1600 - 1638), était originaire
de Honfleur (16). Mgr Lambert de la Motte,
co-fondateur de la Société des Missions
Etrangères de Paris, était né à Lisieux en
1624. Par ailleurs, nous connaissons les
liens de la petite Thérèse avec St Théophane
Vénard, un jeune
martyr normand exécuté au Tonkin en 1861.
Entre-temps, le Carmel de Lisieux s’était
proposé dès 1861 pour une première fondation
missionnaire, celle du monastère de
Saïgon, ceci sur
l’initiative d’un Vicaire apostolique
originaire de Normandie (17). Rappelons
enfin que les deux frères spirituels de la
Carmélite de
Lisieux,Alphonse
Roulland et Maurice
Bellière,
étaient aussi des Normands.
Les Annales de la Propagation de le foi
étaient abondamment diffusées dans le
Diocèse, avec un supplément hebdomadaire qui
informait sur “le tableau édifiant des
tristesses et des victoires de l’apostolat
catholique”. On sait que la famille Martin y
était souscrite et que Thérèse fut elle-même
inscrite à l’Oeuvre
de la Sainte Enfance le 12 janvier 1885.
La conscience missionnaire de la jeune fille
Martin se révéla lors de sa “conversion” de
Noël 1885. Pour décrire cette grâce, elle
écrit: “Comme ses apôtres, je pouvais dire:
Seigneur, j’ai pêché toute la nuit sans rien
prendre ... Il fit de moi un pêcheur d’âmes,
je sentis un grand désir de travailler à la
conversion des pécheurs, désir que je
n’avais pas senti aussi vivement
(auparavant) ...” (18). Quelques mois plus
tard, en juillet 1887, elle se sentira
confirmée dans sa vocation. C’était dans la
cathédrale de Lisieux: “Un dimanche, en
regardant une photographie de Notre-Seigneur
en Croix, je fus frappée par le sang qui
tombait d’une de ses mains divines,
j’éprouvai une grande peine en pensant que
ce sang tombait à terre sans que personne ne
s’empresse de le recueillir, et je résolus
de me tenir en esprit au pied de la Croix
pour recevoir la divine rosée qui en
découlait, comprenant qu’il me faudrait
ensuite la répandre sur les âmes ... Je
voulais donner à boire à mon
Bien-Aimé, et je
me sentais moi-même dévorée de la soif des
âmes ... Ce n’était pas encore les âmes de
prêtres qui m’attiraient, mais celles des
grands pécheurs ...” (19).
Un cas concret se présenta vite, avec la
condamnation à mort du criminel
Pranzini, son
“premier enfant” (20). Son commentaire
laisse bien voir la maturation qui se
réalisa en elle sous cette “grâce unique” et
comment, à partir de là “mon désir de sauver
les âmes grandit chaque jour” (21). Ainsi
Pranzini
sera-t-il le premier “enfant” d’une
multitude appelée à le suivre ensuite dans
le monde et dans l’histoire. C’est dans
cette ambiance surchauffée que Thérèse
allait entreprendre son voyage en Italie. Sa
soeur Céline
nous en parle à travers un souvenir
caractéristique, rappelant comment Thérèse,
après avoir lu quelques pages des Annales
des Soeurs
Missionnaires, lui déclara: “Je ne veux pas
continuer à lire ! J’ai déjà un désir si
violent d’être missionnaire ! ... Je veux
être Carmélite”. Mais Céline fait bien
remarquer que sa petite
soeur aspirait au Carmel “pour
souffrir davantage et pour sauver plus
d’âmes par ce moyen” (22).
Une fois au Carmel, elle sut envisager sa
vocation comme missionnaire à partir de la
contemplation: “Ce que je venais faire au
Carmel, je l’ai déclaré aux pieds de
Jésus-Hostie, dans l’examen qui précéda ma
profession: je suis venue pour sauver les
âmes et surtout afin de prier pour les
prêtres. Lorsqu’on veut atteindre un but, il
faut en prendre les moyens; Jésus me fit
comprendre que c’était par la croix qu’il
voulait me donner des âmes” (23). Et dans le
billet qu’elle rédigea pour ce jour du 8
septembre 1890, elle demandait à Jésus:
“Fais que je sauve beaucoup d’âmes” (24).
Plus tard, vers la fin de sa vie, elle
ajoutera son désir de pouvoir sauver des
âmes “même après sa mort” (25). D’ailleurs
le principe de sa vie au Carmel n’a jamais
changé: “C’est par la prière et le sacrifice
qu’on peut aider les missionnaires” (26).
Le plus admirable à ce sujet, c’est que
l’attrait missionnaire n’apparaît pas chez
Thérèse comme une disposition préférentielle
venant de sa personne, mais bien comme un
élément de sa vocation carmélitaine. “Je
veux être fille de l’Eglise comme l’était
notre Mère Ste Thérèse et prier pour les
intentions de notre St Père le Pape, sachant
que ses intentions embrassent l’univers.
Voilà le but général de ma vie” (27). Nous
avons ici une référence claire aux idées de
sa Mère Ste Thérèse, telles qu’on les trouve
exprimées avec force dans des écrits tels
que Vie 32,6, Fondations 1,7,
ou Chemin 3,10. Jusque dans sa
disposition à demeurer au purgatoire pour
pouvoir sauver une seule âme, on trouve la
petite Thérèse en syntonie de
coeur avec la
grande (cf
Chemin 3,6) (28). Dans les “Conseils et
Souvenirs”, Céline précisera comment Thérèse
avait voulu, en juin 1897, se faire
photographier avec en mains le texte de Ste
Thérèse d’Avila qui affirme : “pour délivrer
une seule âme, j’endurerais bien mille
morts, et de très bon
coeur” (Vie 32, 6;
cf aussi VI
Demeures 6, 4) (29).
C’est donc au nom de Ste
Thèrèse d’Avila,
au nom de la meilleure tradition, que
Thérèse de Lisieux se sentait missionnaire
en tant que moniale du Carmel. L’affirmation
revient plus d’une fois sous sa plume. “Une
Carmélite qui ne serait pas apôtre
s’éloignerait du but de sa vocation et
cesserait d’être fille de la séraphique Ste
Thérèse qui désirait donner mille vies pour
sauver une seule âme” (30).On retrouve ici
l’écho, la résonance de l’esprit que la Mère
Fondatrice voulait inculquer à ses
Carmélites. Aussi la petite Thérèse
peut-elle conclure: “Ne pouvant être
missionnaire d’action, j’ai voulu l’être par
l’amour et la pénitence comme Ste Thérèse”
(31). Et toujours en syntonie parfaite, la
jeune Carmélite de Lisieux retrouve la
priorité de l’oraison contemplative quand il
est question de mission: “Qu’elle est donc
grande, la puissance de la prière ! On
dirait une reine ayant à chaque instant
libre accès auprès du roi et pouvant obtenir
tout ce qu’elle demande” (32).
Prenant appui sur toutes ces bases, il est
possible de mieux comprendre ses aspirations
missionnaires vigoureuses et enflammées. En
1895, le Carmel de
Saïgon avait fondé celui de Hanoï.
C’est de celui-ci qu’arrive à Lisieux une
correspondance abondante; et Mère Marie de
Gonzague cherche des volontaires dans sa
communauté. Tout de suite, Thérèse de l’E.J.
s’offre en personne: “J’ai accepté, non
seulement de m’exiler au milieu d’un peuple
inconnu, mais ce qui m’était bien plus amer,
j’ai accepté l’exil pour mes
Soeurs ... Il
faut, ma Mère (vous me l’avez dit), pour
vivre dans les Carmels étrangers, une
vocation toute spéciale. Beaucoup d’âmes s’y
croient appelées sans l’être en effet; vous
m’avez dit aussi que j’avais cette vocation
...”(33). Et dans une lettre à son frère
spirituel Adolphe
Roulland elle écrit résolument: “je
dis qu’avec bonheur je partirais pour le
Tonkin si le bon Dieu daignait m’y appeler”.
Et pour écarter toute confusion elle
insiste: “non, ce n’est pas un rêve, et je
puis même vous assurer que si Jésus ne vient
pas bientôt me chercher pour le Carmel du
ciel, je partirai un jour pour celui
d’Hanoï” (34). Seule l’aggravation de sa
maladie vint contrecarrer ce projet. Après
une neuvaine au martyr d’Indochine Théophane
Vénard, elle
comprit à l’évidence qu’elle devait renoncer
(35).
Mais la motivation de sa vocation
missionnaire persistait, et donc sa volonté
d’assurer sa contribution spécifique. Elle
s’en explique: “L’amour attire l’amour”
(36). Et s’inspirant du Cantique des
Cantiques elle commente : “Attirez-moi ...
Qu’est-ce donc de demander d’être attiré,
sinon de s’unir d’une manière intime à
l’objet qui captive le
coeur ? ... Mère bien-aimée, voici ma
prière, je demande à Jésus de m’attirer dans
les flammes de son amour, de m’unir si
étroitement à lui qu’il vive et agisse en
moi. Je sens que plus le feu de l’amour
embrasera mon coeur,
plus je dirai: attirez-moi, plus aussi les
âmes qui s’approcheront de moi (pauvre petit
débris de fer inutile, si je m’éloignais du
brasier divin), plus ces âmes courront avec
vitesse à l’odeur des parfums de leur
Bien-Aimé, car
une âme embrasée d’amour ne peut rester
inactive...(37).
Hans Urs
von Balthasar
nous offre son jugement de théologien:
“Thérèse adopte ici une attitude qui ne peut
plus se caractériser uniquement par la
notion de contemplation ou par la notion
d’action. Elle se place au-dessus des deux
situations, dans une loi d’amour unique d’où
procèdent tout autant l’accueil que la
fécondité, tout aussi bien Marie que Marthe.
Et ce point qui transcende l’unité constitue
la suprême découverte qu’il faut reconnaître
à Thérèse” (38).
Sa relation avec ses deux frères spirituels
allait faire grandir encore son esprit
missionnaire par des motivations plus
personnalisées. La connaissance de Maurice
Bellière, en
1895, fut reçue comme un cadeau de Ste
Thérèse, “un bouquet de fête” (39). Au mois
de mai de l’année suivante, ce fut le tour
d’Adolphe Roulland,
qui n’eut aucun mal à la tranquilliser de
ses appréhensions à la pensée d’avoir à se
charger spirituellement d’un second frère
prêtre (40). Il est facile de remarquer que
la correspondance épistolaire avec ces deux
missionnaires relève d’un genre littéraire
spécial, et dénote surtout un niveau très
élevé en matière de mission (41).
Avec tout ceci, nous atteignons le point
central de la doctrine propre à Ste Thérèse
de l’E.J, quand elle-même cherche avec
ardeur les dons les plus parfaits (1
Co,12,31). On sait qu’à ce moment de sa vie
elle ressent une grande préoccupation
spirituelle. Elle veut être trop de choses
en même temps. Mais enfin, elle trouve la
solution qui synthétise tout: “Dans le
coeur de
l’Eglise, ma Mère, je serai l’Amour ...
Ainsi je serai tout” (42).
C’est bien dans ce climat qu’il nous faut
interpréter les affirmations osées des
“Derniers Entretiens”. A la lumière de sa
propre vie, Thérèse pouvait alors assurer,
durant sa dernière
maladie:”Je sens que je vais entrer
dans le repos ... Mais je sens surtout que
ma mission va commencer, ma mission de faire
aimer le bon Dieu comme je l’aime ... Mon
ciel se passera sur la terre jusqu’à la fin
du monde. Oui, je veux passer mon ciel à
faire du bien sur la terre ... Je ne peux
pas me reposer tant qu’il y aura des âmes à
sauver” (43).
Thérèse de l’E.J. sera missionnaire jusqu’à
la fin des temps.
3. Histoire générale. Circonstances
providentielles
Pour que Ste Thérèse de l’E.J. soit
proclamée Patronne des Missions, il a fallu
ajouter à ses mérites personnels les
interventions providentielles de certaines
personnes arrivées au moment opportun. Ainsi
voyons-nous surgir, antérieurement au Décret
pontifical, tout un mouvement de base dans
le champ missionnaire. Parlons d’abord des
personnes.
à) Missionnaires OMI, Esquimaux et autres
fidèles du Canada
Durant la vie de leur fondateur, St Eugène
de Mazenod, les Oblats de Marie Immaculée
furent requis pour prêter leurs services à
l’évangélisation du Canada. Les six premiers
missionnaires arrivèrent à Montréal en
décembre 1841. En 1845 ils se mirent au
service de Mgr Provencher, Vicaire
apostolique de tout l’ouest canadien. C’est
par là que devait commencer cette grande
épopée missionnaire, favorisée par une
publicité aux couleurs de littérature
romantique suivant le goût de l’époque, où
l’on se plaît à nous raconter les voyages en
traîneaux ou en canoës. Le fait est qu’en
1859 ces pionniers atteignirent le Cercle
polaire arctique, où ils prirent un premier
contact avec les Esquimaux. Ensuite, ayant
traversé les terres du Labrador en 1866, il
purent inaugurer la mission de la Baie
d’Hudson en 1912.
C’est alors qu’un jeune séminariste français
est pris d’enthousiasme pour
l’évangélisation des Esquimaux. Il s’agit du
Normand Arsène
Turquetil (1876-1955). Il a 24 ans en
1900, quand il s’embarque pour le Vicariat
apostolique de Saskatchewan, au Canada.
Là-bas, il fait d’abord la traversée du lac
Caribou en canoë, avant d’entreprendre un
voyage de sept jours en traîneau, ce qui le
met en contact avec les Esquimaux dont il
doit tout d’abord apprendre la langue. Mais
l’évangélisation est difficile, et les
missionnaires ont déjà sombré dans le
pessimisme. “Les Esquimaux ! Les Esquimaux !
lui dit son supérieur; voici plus de trente
ans que je supplie le Seigneur de leur
envoyer un missionnaire ...” (44).
Pour ces populations de la Baie d’Hudson,
l’heure de la grâce devait sonner avec la
création du Vicariat apostolique de
Keewatin. Alors son premier prélat, Mgr
Ovide Charlebois (1862-1933) assigna au
P.Turquetil la
charge de fonder une Mission à Chesterfield
Inlet, en plein
territoire des Esquimaux “inuits”.
Le Père s’y rendit en août 1912 avec deux
compagnons. Tout d’abord ils connurent une
grande année de solitude totale dans ce
désert de neige et de glace qui les gardait
coupés du reste du monde. Là ils
s’efforçaient d’apprendre la langue des
habitants, sans grammaire ni dictionnaire,
simplement par l’écoute, l’observation et
les quelques questions qu’ils arrivaient à
poser aux gens. Naturellement, le mépris et
les moqueries se faisaient souvent sentir
chez les interlocuteurs. Et voici bientôt,
en novembre 1913, la nouvelle qui les frappe
et les consterne: le martyre des
missionnaires Oblats du Vicariat voisin.
Aussi Mgr Charlebois décide-t-il de fermer
la mission qui se révèle stérile et sans
espoir pour l’avenir.
C’est alors qu’arrive le courrier annuel
d’Europe, du Diocèse normand de Bayeux, et
plus concrètement de Lisieux. On y trouve
une vie abrégée de la
Soeur Thérèse de l’E.J, dont les
restes mortels viennent d’être arrachés à la
poussière du tombeau pour une première
exhumation (45). Alors: une sainte de la
Normandie natale, qui s’est engagée à aider
les missionnaires et qui semble tenir sa
promesse ? Faisons donc une
expérience...Tout ceci, qui pourrait sembler
infantile, appartient vraiment à l’histoire
et montre que tout s’est fait dans la foi.
Et que la grande thaumaturge a su répondre
aux espérances.
“Demain matin, dit le
P.Turquetil au Fr. Girard, nous
allons tenter le coup. Quand les Esquimaux
seront réunis dans la salle pour écouter le
gramophone, je leur ferai une catéchèse en
règle. Et pendant que je leur parlerai, vous
invoquerez la petite Thérèse. Elle-même
saura ouvrir tous ses petits sacs et en
verser le contenu sur la tête de mes
auditeurs”. Et la grande surprise arrive
sans plus tarder, dès le lendemain, quand le
sorcier de Chesterfield, jusqu’alors ennemi
acharné de la mission, vient demander le
baptême en ajoutant d’un ton résolu:
“désormais je reviendra i ici tous les
jours; et je ferai tout ce que vous me
direz, parce que je ne veux pas aller en
enfer ...”(46).
Cette première conversion allait engager
beaucoup d’autres Esquimaux à se préparer
pour le baptême. Le 2 juillet 1917, les
missionnaires en baptisent 12. Et ces
néophytes démontrent une grande ferveur
eucharistique. Si bien que, pleins
d’admiration et de reconnaissance, les
missionnaires n’hésitent plus à y
reconnaître un miracle obtenu par Thérèse la
Normande. Et voici qu’à l’occasion de sa
visite pastorale à la mission de
Chesterfield en 1923, Mgr Ovide Charleroi,
celui-là même qui avait voulait naguère
supprimer la mission, décide plutôt la
création de nouveaux centres missionnaires.
Bientôt la première église en honneur de la
Bse Thérèse de l’E.J. sera construite à
Pointe-aux
Esquimaux.
Le 17 mai 1925, le P. Arsène
Turquetil, après
une visite en France, se retrouve au
Canada.. Deux mois plus tard, le 15 juillet,
il est nommé premier Préfet apostolique de
la Baie d’Hudson. Tout naturellement, la
nouvelle circonscription missionnaire est
confiée au Patronage céleste de la nouvelle
Sainte, qui avait tant aimé la neige, et qui
surtout avait promis de passer son ciel à
faire du bien sur la terre. Dans la
chapelle, sa statue devient vite une
attraction pour les Esquimaux. Sous
l’impulsion du nouveau prélat, quatre
nouveaux postes de mission sont bientôt
ouverts. Puis Mgr
Turquetil peut inaugurer l’hôpital
“Ste Thérèse” de Chesterfield, le premier
hôpital du Grand Nord, y faisant installer
le chauffage et quelques autres commodités
de la civilisation moderne. L’évolution de
la région surprend tellement la Congrégation
de la Propagation de le Foi, qu’elle élève
la Mission au rang de Vicariat apostolique
en juillet 1931 et confère la consécration
épiscopale à Mgr
Turquetil le 23 février 1932. C’est
l’époque où sa céleste Patronne sauve
celui-ci de plusieurs dangers dans ses
voyages difficiles et l’aide manifestement
pour le développement de la Mission (47).
Le moins qu’on puisse dire est que les
rapports émis semblent extraordinairement
charismatiques. Or ils sont bien confirmés
par les faits. Et d’autres événements
importants vont encore se produire, qui vont
nous intéresser plus directement.
Le laïc canadien Paul Lionel Bernard
(1889-1965) fut un thérésien enthousiaste de
la première heure (48). Dès 1910, il
entreprit avec le Carmel de Lisieux une
relation assidue qui devait durer toute sa
vie, l’amenant même à s’occuper de la
béatification des parents de Ste Thérèse dès
1957. En 1917, il s’était présenté comme
porte-parole de son pays en sollicitant de
Benoît XV la béatification rapide de la
jeune thaumaturge carmélite. Il réussit à
faire parvenir 12 volumes au Pape, avec
plusieurs milliers de signatures appuyant sa
demande. En 1925, il fut le promoteur d’un
rapport signé par les évêques canadiens sur
la surprenante “pluie de roses” de grâces,
de guérisons, de demandes écoutées,
d’interventions célestes pour ces régions
septentrionales de l’Amérique. On sait que
Pie XI étudia ce rapport avec intérêt.
Ste Thérèse de l’E.J. sera-t-elle donc
proclamée Patronne des Missions du Canada ?
Telle est maintenant la question de Mgr
Charlebois, avec toute sa foi et son
expérience thérésienne éclairée par
l’aventure du P.
Turquetil. Toujours avec la
collaboration de Paul Lionel Bernard, le
célèbre “évêque du pôle” prend occasion de
la canonisation de “la plus grande Sainte
des temps modernes”, en mai 1925, pour
communiquer son idée à divers Vicaires
apostoliques du Canada, dont il obtient
l’appui par douze signatures. La proposition
est présentée au Pape en mars 1926. Mais une
difficulté surgit dans la Curie romaine. Le
cardinal Van Rossum,
Préfet de la Propagande, se demande si la
supplique canadienne doit se référer
seulement aux Missions de ce pays, ou plutôt
aux Missions du monde entier. Dans la
seconde hypothèse, il faudra consulter
l’épiscopat missionnaire mondial.
Une fois la tâche engagée, Mgr Charlebois
peut compter, dès mars 1927, avec 232
réponses positives. Et certaines lettres
apportent des nouvelles enthousiastes, car
bien des Vicaires apostoliques de par le
monde ont reconnu à leur tour des signes
patents de l’intercession de la sainte
Carmélite de Lisieux. La revue “Pluie de
roses” en relate d’ailleurs des centaines de
cas (49). Marie de la Rédemption, Ursuline
de Trois-Rivières et grande amie de Mère
Agnès de Jésus se charge de relier elle-même
le paquet des feuilles d’adhésion et de
préparer un album très soigné, qui sera
remis le 14 octobre 1927 à Pie XI. Le Pape
l’examine avec admiration. Cependant les
Congrégations des Rites et de la Propagation
de la Foi se montrent opposées à la
concession d’un titre de Patronne des
Missions. Aussi le Pape doit-il insister
pour que la situation soit mieux étudiée. Et
ses remarques finissent par décider la
Congrégation des Rites à préparer le Décret
qui va proclamer Ste Thérèse de l’E.J.
Patronne universelle des Missions le 14
décembre 1927.
Dans une synthèse admirable, Mgr Charlebois
pouvait alors écrire au Carmel de Lisieux:
“Il ne faut pas m’attribuer tout le mérite.
Je reconnais avoir suggéré l’idée et avoir
prêté mon nom; mais pour le reste, nous
devons tenir compte de certaines personnes
qui se sont consacrées à cette cause de
manière admirable, comme aussi de vos
propres prières. Et nous avons eu surtout
notre bonne petite Sainte, qui du haut du
ciel n’a pas cessé de faire tomber ses roses
avec succès sur tous nos pays. C’est bien
elle qui désirait de tout son
coeur devenir la
Patronne de tous les missionnaires qu’elle a
toujours tant aimés, et pour lesquels elle a
tant souffert” (50).
b) Pie XI, le Pape des Missions
Nous avons déjà fait allusion à son
intervention. Ce Pape a pris sur lui la
responsabilité d’un geste courageux et
nouveau pour l’époque, en nommant Patronne
des Missions la petite Sainte qu’il avait
déjà désignée comme “l’étoile de son
Pontificat” (51). Et pour écarter toute
équivoque, pour éviter que le titre soit
concédé de façon secondaire ou trop modeste,
le Décret précisera que la sainte Carmélite
de Lisieux est Patronne “à l’égal de St
François Xavier” .
Pourtant la déclaration officielle ne fut
pas le fruit d’une impulsion relevant de la
dévotion personnelle. Car le Pape avait en
tête la situation de l’Eglise de ce temps.
C’est dans ce contexte qu’il voyait en Ste
Thérèse de l’E.J. la mise en
oeuvre
exemplaire et l’incarnation précise de son
enseignement papal. Il trouvait d’ailleurs
Thérèse au sommet de son “ouragan de
gloire”. “L’Histoire d’une âme” devenait,
après la Bible, la lecture préférée de bien
des groupes religieux. A tel point qu’on
pouvait écrire : “la vie contemplative a
reçu des mains de Thérèse une magnifique
confirmation de son caractère apostolique,
tandis que la Sainte est devenue elle-même
un point de référence pour tous les
missionnaires, hommes et femmes” (52).
Le 28 février 1928, Pie XI signait son
encyclique missionnaire “Rerum
Ecclesiae”(53).
Le document papal brillait alors des
splendeurs de l’année sainte 1925, de
l’exposition missionnaire du Vatican, de la
création du musée missionnaire, de la
canonisation de Ste Thérèse et de sa
proclamation comme Patronne de l’Oeuvre
missionnaire pontificale de St Pierre
Apôtre. Prenant appui sur ce dernier
souvenir, le Pape présente notre Sainte
comme “celle qui, tandis qu’elle vivait
ici-bas sa vie dans le cloître, prenait à sa
charge et s’imposait d’adopter, si l’on peut
dire, tel ou tel missionnaire qu’elle
voulait aider par ses prières, par des
pénitences volontaires ou prescrites dans sa
Règle, et surtout par l’offrande à son divin
Epoux des plus violentes douleurs de sa
maladie”. D’où la conviction affirmée pour
conclure: “Sous les auspices de la Vierge de
Lisieux, nous pouvons attendre les fruits
les plus abondants”.
Cette encyclique est imprégnée d’une réelle
présence de Ste Thérèse. Après y avoir
ratifié l’importance de la prière, le Pape
pouvait rappeler aux missionnaires:
“L’estime que nous avons pour la vie
contemplative n’a pas besoin de
preuves...parce que ceux qui vivent dans la
solitude attireront toujours sur vous et sur
vos travaux une inestimable abondance de
grâces” (54). Ainsi le Pape des Missions
proposait- il une vigoureuse impulsion
missionnaire, mais basée sur la prière et le
sacrifice. Il y voyait le fondement même de
l’expansion missionnaire, l’élément capable
d’assurer une meilleure qualité spirituelle
du clergé et de motiver vraiment les
chrétiens dans leur engagement pour le
succès de l’oeuvre
missionnaire dans le monde.
A l’intention de promouvoir la création d’un
clergé indigène, telle que l’avait envisagée
Benoît XV dans “Maximum
illud”, Pie XI ajoutait maintenant le
projet de créer des Instituts religieux dans
les territoires de mission. Développant
cette idée, il en arrive à dire: “L’estime
que nous professons pour la vie
contemplative est réaffirmée dans la
Constitution apostolique “Umbratilem”,
où nous donnons notre approbation à la Règle
des Chartreux. Mais nous tenons aussi à
exhorter vivement les Supérieurs majeurs des
Ordres contemplatifs à exporter et à
diffuser leur formule de vie austère et
contemplative par le moyen de la fondation
de nouveaux couvents”. Et comme pour faire
face à certains préjugés, le Pape affirmait:
“nous n’avons aucune raison de craindre que
les moines manquent d’un terrain favorable,
étant donné que les habitants, spécialement
dans certaines régions lointaines à majorité
païenne, sont souvent portés par nature vers
la solitude, la prière et la contemplation”
(55).
On perçoit la nouveauté de l’encyclique. Et
l’on peut voir comment l’idéal du Pape se
révèle incarné de façon concrète dans le
témoignage personnel de Thérèse. Aussi
est-ce bien dans un climat ecclésial
missionnaire que la proposition initialement
canadienne de présenter notre Sainte comme
Patronne des Missions a pu se préciser à
partir de 1926, et que le rescrit pontifical
attendu a pu être préparé pour le mois de
décembre de l’année suivante. Avec vigueur
et réalisme, le Pape des Missions tenait à
rappeler à l’Eglise la priorité de la prière
pour les tâches de l’évangélisation. Or Ste
Thérèse de l’E.J. lui assurait le modèle
incarné de sa doctrine.
Dans la même ligne et suivant les mêmes
intentions, Thérèse fut ensuite nommée
Patronne du séminaire “Russicum”
de Rome par le même Pape Pie XI en 1928,
puis de la Délégation apostolique du Mexique
qui connaissait alors de grandes difficultés
en 1929, puis de l’Union sacerdotale de
Lisieux, toujours en 1929, puis de le
Jeunesse ouvrière chrétienne en 1932, etc.
Conclusion
Le Concile Vatican nous a rappelé que “Tous
les fidèles, en tant que membres du Christ
vivant auquel ils sont incorporés et
assimilés par le Baptême, la Confirmation et
l’Eucharistie, ont le devoir de participer à
l’expansion et au développement du Corps
Mystique, en vue de l’amener dès que
possible à sa plénitude (cf.
Eph,4,13)” (56).
Il s’agit donc d’un devoir qui incombe à
tous. Et tous doivent saisir facilement le
sens de l’activité, de l’engagement social
ou charitable de la Mission. Par contre la
valeur de la prière peut demeurer plus
délicate à inculquer, malgré ses fondements
bibliques. Il y faut un effort, une
catéchèse. Voilà pourquoi Pie XI, conscient
du témoignage concret, attirant et stimulant
de Thérèse, a tellement tenu à nous l’offrir
en exemple.
L’ardeur missionnaire de Ste Thérèse ne
manque pas d’originalité. Elle-même est
convaincue qu’une aussi forte passion pour
les missions ne peut être qu’un don de Dieu:
“Qu’elle est miséricordieuse la voie par
laquelle le bon Dieu m’a toujours conduite !
Jamais il ne m’a fait désirer quelque chose
sans me le donner”(57). Conviction sur
laquelle elle revient dans sa lettre du 13
juillet1897 à Maurice
Bellière: “Il m’a toujours fait
désirer ce qu’il voulait me donner” (58).
Dans cette dynamique missionnaire, Thérèse
semble bien inspirée et soutenue par le
principe connu de St Jean de la Croix: “Plus
une âme espère, et plus elle obtient” (59).
Evoquons aussi son esprit de compréhension
envers les personnes éloignées du Seigneur,
soit par ignorance, soit par refus.
D’ailleurs sa grande épreuve de foi devait
lui éclairer le problème de l’incroyance:
“Seigneur, votre enfant l’a comprise, votre
divine lumière; elle vous demande pardon
pour ses frères, elle accepte de manger
aussi longtemps que vous le voudrez le pain
de la douleur et ne veut point se lever de
cette table remplie d’amertume où mangent
les pauvres pécheurs avant le jour que vous
avez marqué ... Mais aussi ne peut-elle pas
dire en son nom, au nom de ses frères: ayez
pitié de nous, car nous sommes de pauvres
pécheurs ? Oh Seigneur, renvoyez-nous
justifiés ... Que tous ceux qui ne sont
point éclairés du lumineux flambeau de la
foi le voient luire enfin...” (60). Elle
connaissait, il est vrai, un cas dans sa
famille: “J’ai surtout offert mon épreuve
intérieure contre la foi pour un membre
allié de notre famille qui n’a pas la foi”
(61). Thérèse n’a donc pas peur de sortir de
son cloître,elle
veut être l’avocate de tous les incrédules.
Aussi le désir ardent que nous avons
rappelé, de partir si possible au Carmel du
Tonkin devait nécessairement l’aider à
comprendre que Lisieux ne pouvait pas
l’enfermer dans un monde sans horizons, ni
même dans un monde aux horizons limités. Ce
désir lui donna plutôt de “grandir en âme”,
d’élargir son regard et d’amplifier sa
conception de la Mission. Sa préoccupation
se fait d’ailleurs sentir bien avant son
entrée au Carmel, puisque c’est déjà une
conclusion de son voyage en Italie: Et sa
remarque est claire: “Quelle est belle la
vocation ayant pour but de conserver le sel
destiné aux âmes ! Cette vocation est celle
du Carmel, puisque l’unique fin de nos
prières et de nos sacrifices est d’être
l’apôtre des apôtres, priant pour eux
pendant qu’ils évangélisent les âmes par
leurs paroles et surtout par leurs exemples”
(62).
Une fois au Carmel, Thérèse explique la
Mission à sa soeur
Céline en ces termes, dans sa lettre du 15
août 1892: “Un jour que je pensais à ce que
je pouvais faire pour sauver les âmes, une
parole de l’Evangile m’a montré une vive
lumière. Autrefois Jésus disait à ses
disciples en leur montrant les champs de blé
mûr: Levez les yeux et voyez comme les
campagnes sont déjà assez blanches pour être
moissonnées (Jn
4,35). Et un peu plus tard: A la vérité la
moisson est abondante mais le nombre des
ouvriers est petit; demandez donc au maître
de la moisson qu’il envoie des ouvriers ...
Quel mystère ! Jésus n’est-il pas
tout-puissant ? Les créatures ne sont-elles
pas à celui qui les a faites ? Pourquoi
Jésus dit-il donc: demandez au maître de la
moisson qu’il envoie des ouvriers ? Pourquoi
? ... Ah, c’est que Jésus a pour nous un
amour si incompréhensible qu’il veut que
nous ayons part avec lui au salut des
âmes...rachetées comme nous au prix de son
sang”. Puis elle en arrive à la conclusion:
“Notre vocation à nous, ce n’est pas d’aller
moissonner dans les champs de blés mûrs.
Jésus ne nous dit pas: baissez les yeux,
regardez les campagnes et allez moissonner.
Notre mission est encore plus sublime. Voici
les paroles de notre Jésus: levez les yeux
et voyez. Voyez comme dans mon ciel il y a
des places vides, c’est à vous de les
remplir, vous êtes mes Moïse priant sur la
montagne; demandez-moi des ouvriers et j’en
enverrai; je n’attends qu’une prière, un
soupir de votre coeur.
L’apostolat de la prière n’est-il pas pour
ainsi dire plus élevé que celui de la parole
? Notre mission comme Carmélites est de
former des ouvriers évangéliques qui
sauveront des millions d’âmes dont nous
serons les mères ...” (63).
Tel est bien , en conclusion, l’idéal
missionnaire de Thérèse: concret, attrayant,
évocateur. “Des millions d’âmes dont nous
serons les mères”. Et telle est aussi sa
mission posthume comme Patronne des
Missions: ouvrir le chemin de l’enfance
spirituelle vers notre Dieu et Père à un
monde assez auto-suffisant pour prétendre se
passer de son Créateur. N’oublions pas sa
propre parole: “Ma petite voie est toute de
confiance et d’amour” (64). Qu’elle y ajoute
sa tâche de devenir mère de missionnaires,
son courrier avec ses deux frères spirituels
est là pour nous le démontrer, tant on y
découvre la soeur
aînée, la soeur
riche d’expérience, la
soeur pédagogue ... et la maman qui
intercède.
NOTES
1 . AAS 20 (1927) 147-148; AOCD
2 (1927) 200
2 . Dans cet ordre d’idées, il est
intéressant de noter comment Thérèse
s’adressa avec confiance au saint
missionnaire navarrais dans sa “neuvaine de
la grâce” (4-12 mars 1897) pour obtenir de
passer son ciel à faire du bien sur la
terre. Grâce qu’elle sollicita de St Joseph
par la même occasion, d’après le témoignage
de sa soeur
Marie du S.Coeur
(cf
Correspondance générale II, Paris 1973,
p. 966, n.k).
3 . LT 220
4 . Ms C 34 r
5 . 20 (1921) p.1
6 . Ibid, p. 27
7 . AAS 18, 72-73
8 . Georges Gourée: “Femmes au
coeur de feu”,
Ed La Combe, Paris 1965, p. 20. Au sens
biblique, le mot “âme” se réfère déjà à la
personne tout entière, visant cependant la
partie la plus spirituelle.
Cf Catéchisme
de l’Eglise catholique, n.363
9 . AG 6
10. EN 80
11. Ibid, 26
12. RM 91
13. Texte du Secrétariat pontifical pour les
non-croyants. Rome 1984
14. Stéphane-Marie
Morgain: “Le mouvement
missionnaire en Europe dans la seconde
moitié du 19è siècle: l’exemple de la
France”; en “Thérèse de Lisieux et
les missions - Mission et contemplation”.
Ed. Carmel-Afrique, Kinshasa 1996, p. 47-61
15. Pierre-André Picard: “Le climat
missionnaire du diocèse de Lisieux à
l’époque de Thérèse”. En “Vie
thérésienne” 39 (1999), 7-21
16. Marie-Anne Loriot-Henri Sale: “Pierre
Berthelot”. En “Thérèse de Lisieux”
873 (janvier 2007)
17. Gérard Moussay:
“Mgr Léfèbvre
(1810-65) et les Carmélites en Cochinchine.
En “Thérèse de Lisieux” 876 (avril
2007)
18. Ms A, 45 v
19. Ms A, 45 v
20. Ibid. 46 v
21. Ibid. 46 r
22. Conseils et Souvenirs. p.131
23. Ms A, 69 v
24. Pr 2
25. Lt
221
26.MsC,
32 r
27. Ibid, 33 v
28. Lt
221
29. Conseils et Souvenirs, p. 130
30. Lt
198
31. Lt
189. Célébrant le centenaire de la mort de
la Bse Elisabeth de la Trinité, il est bon
de rappeler que notre
Soeur de Dijon a eu, elle aussi, le
réflexe de se sentir missionnaire ou apôtre
au nom de sa Mère Ste Thérèse: “Confiez-vous
à notre séraphique Mère Ste Thérèse, qui a
tant aimé jusqu’à mourir d’amour.
Demandez-lui sa passion pour Dieu et pour
les âmes. Une Carmélite doit être apôtre;
toute son oraison, tous ses sacrifices
visent à cette fin” (Lettre 136, à G.de
Gémeaux). “Notre Ste Mère veut que toutes
ses filles soient des apôtres” (Lettre 179.
à G.de Gémeaux). “Comme vraie fille de Ste
Thérèse, je veux être apôtre pour donner la
plus grande joie à Celui que j’aime. Comme
notre Ste Mère, je pense qu’il m’a laissée
sur la terre pour servir son honneur, comme
une véritable épouse” (Lettre 276, à Mme
Hallo). “Apôtre
et Carmélite, c’est tout un” (Lettre 124, à
l’abbé Beaubis)
32. Ms C, 25 r.
cf aussi Ms A, 35 r et 76 v
33. Ms C, 9 v, 10 r
34. Lt
221
35. Derniers Entretiens, 27-5-1897
36. Ms C,35 r
37. Ibid, 35 v -
36 r
38. “Histoire d’une mission”.
Apost. des
Editions, 1973, p.277
39. Ms C, 31 v
40. Ibid, 33 r
41. Le sujet est attirant, et a suscité bien
des études.
42. Ms B, 3 v
43. Derniers Entretiens, 17-7-1897.
Même idée dans une lettre au
P.Roulland: “Je
ne veux pas rester inactive au ciel; mon
désir est de travailler encore pour l’Eglise
et les âmes” (Lt
254). Pendant sa dernière maladie, elle
revient encore souvent sur sa conviction:
“Dieu ne me donnerait pas ce désir de faire
du bien sur la terre après ma mort s’il ne
voulait pas le réaliser; il me donnerait
alors le désir d’aller me reposer en Lui” (Dern.
Entretiens, 18-7-1897). Et quelques
semaines plus tard: “Tant que tu es dans ces
fers, tu ne peux accomplir ta mission; mais
plus tard, après ta mort, viendra l’heure de
tes travaux et de tes conquêtes” (Dern.
Entretiens, 10-8-1897)
44. Fr. Henri-Marie: “Mgr
Turquetil et Ste
Thérèse au pays esquimau”, en “Les
Annales de Ste Thérèse de Lisieux”
1932, p.133
45. La première exhumation en vue du Procès
canonique de béatification eut lieu le 6
septembre 1910, et la seconde les 9-10 août
1917.
46. “Les Annales ...” p.136.
47. Dominique Menvielle:
“L’épopée blanche. Un Normand
contemporain de Thérèse Martin, apôtre
des Indiens et des Esquimaux”, en “Thérèse
de Lisieux” 875 (mars 2007),p. 2-6
48. cf “Les
Annales de Ste Thérèse de Lisieux”
1966/2, p. 23; Stéphane Piat: “Un
chevalier servant de la gloire
thérésienne, Paul Lionel Bernard”, en “Les
Annales...” 1966/10, p.4-6
49. Entre 1913 et 1925, sept volumes ont été
publiés, soit 3 750 pages.
50.
“Les
Annales...”
1928, p.88
51. Carlo Confalonieri:
“Pio XI visto da vicino”.
Torino 1957, p.310. D’autre part, les liens
de ce Pape avec Ste Thérèse sont bien
évoqués par la mosaïque du mausolée de Pie
XI, dans la crypte du Vatican.
52. David Molina: “Teresa de
Lisieux a los
misioneros”, en
AA.VV: “Teresa de
Lisieux, Profeta
de Dios, Doctora de la Iglesia”.
Salamanca 1999,p. 708
53. AAS 18 (1927) 65-83; AOCD
I (1926) 8-19
54. Encyclique
“Rerum
Ecclesiae”,
n.41
55. n°
106-112
56. AG 36
57. Ms A 71 r
58. Lt 253
59. 3S, 7,2
60. Ms C,6 r
61. Derniers Entretiens, 2-9-1897.
Elle se réfère à René Tostain, époux de
Marguerite-Marie
Maudelonde, nièce de Céline Guérin
62. Ms A, 56 r
63. Lt
135
64. Lt
226
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