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News   -  16 - ( 28.09.2007 )

Sainte Thérèse de Lisieux
80 ans Patronne
des Missions
1927 - 14 décembre - 2007

Dàmaso Zuazua, ocd,
Secrétaire Général des Missions

 

  

‘Laissez-moi vous assurer -au nom de la tradition constante de l’Eglise- que votre vie n’est pas seulement capable d’annoncer l’Absolu de Dieu; elle a aussi une merveilleuse et mystérieuse puissance de fécondité spirituelle”. Jean-Paul II à Lisieux, 2 juin 1980

 

 

Le 14 décembre 1927, la Congrégation des Rites publiait le Décret en vertu duquel, par décision de Pie XI, sainte Thérèse de l’E.J. était déclarée “Patronne toute spéciale des missionnaires, hommes et femmes, existant dans le monde”. Titre qui lui était conféré “ à l’égal qu’à saint François Xavier, avec tous les droits et privilèges correspondants”(1). Ces droits et privilèges concernaient en fait le culte liturgique.

De ce fait, St François Xavier (1506-1552), le plus grand missionnaire de l’Eglise après St Paul, partageait désormais son titre de protecteur céleste des Missions avec la sainte de Lisieux. Or celle-ci était entrée au Carmel à l’âge de 15 ans et trois mois, pour n’en plus jamais sortir avant sa mort. Tandis que St François Xavier avait été nommé dès 1748 “Patron de tous les territoires situés à l’est du cap de Bonne Espérance”, avant d’être déclaré en 1904 “Patron de l’Oeuvre de la Propagation de la Foi”(2).

 

1. Observations préliminaires

 

Parmi les nombreux patronages concédés par l’Eglise à Ste Thérèse de Lisieux, celui des Missions reste le plus frappant, plus encore que son Doctorat d’Eglise reconnu récemment (1997). D’ailleurs l’équivalence avec le saint jésuite, le mythique évangélisateur de l’Orient, ne peut que surprendre. Nous connaissons son principe spirituel: “aimer les personnes auxquelles nous sommes envoyés, et nous en faire aimer “. Quant à Thérèse de l’E.J, nommée Patronne des Missions sans être jamais sortie de son couvent, sans avoir jamais mis le pied sur une terre de mission, elle nous confie, elle aussi, la devise de sa vie au cloître: “aimer Jésus et le faire aimer”(3). Voilà la tâche à laquelle elle a voulu se consacrer avec une générosité sans bornes: “De même qu’un torrent se jetant avec impétuosité dans l’océan entraîne après lui tout ce qu’il a rencontré sur son passage, de même, O mon Jésus, l’âme qui se plonge dans l’océan sans rivages de votre amour attire avec elle tous les trésors qu’elle possède ... Seigneur, vous le savez, je n’ai point d’autres trésors que les âmes qu’il vous a plu d’unir à la mienne. Ces trésors, c’est vous qui me les avez confiés ...”(4). Une affirmation qui reflète bien la conscience missionnaire de la petite Thérèse; puisque cette disposition d’esprit embrasse et oriente toute sa vie, en lui donnant son sens.

 

Ce message a été bien perçu dans le Carmel et dans l’Eglise. Avant de devenir Patronne universelle des Missions, exactement quatre ans et demi auparavant, alors qu’elle n’était que “Bienheureuse”, elle fut nommée Patronne des Missions carmélitaines, le 30 avril 1923. Le courant était déjà amorcé, les eaux se gonflaient. Dès 1921, la revue “Il Carmelo e le sue Missioni s’ètait déjà prononcée en ces termes: “Comme nous connaissons tous l’esprit éminemment missionnaire de notre Soeur Thérèse de l’E.J, il nous semble naturel de voir confier à son âme ardente toutes nos oeuvres missionnaires, dans le même sens qu’à notre Sainte Mère. C’est donc à Toi, petite fleur transplantée au jardin du Carmel, que nous confions nos si chères Missions, nos missionnaires, notre revue avec ses collaborateurs et ses lecteurs, tous ceux qui, d’une façon quelconque, veulent apporter remède aux multiples souffrances de leurs frères éloignés de leur famille et de leur chère patrie” (5).

Un mois plus tard, toujours en 1921, cette même revue missionnaire du Carmel italien proposait encore un article sur “La petite Patronne des Missions”. La comparant à la grande Ste Thérèse: “nous affirmons que le coeur immense de Thérèse de Jésus a dû exulter, à voir son zèle apostolique si bien reproduit dans l’esprit de Thérèse de Lisieux. Il ne serait pas déplacé de voir en celle-ci une miniature de la grande Thérèse d’Avila” (6).

Au niveau de l’Eglise universelle, le pape Pie XI avait déclaré Thérèse “Patronne du Clergé indigène, soit de l’Oeuvre missionnaire pontificale de St Pierre apôtre” le 29 juillet 1926 (7). Dans cette décision se manifestait une volonté claire de l’Eglise, de rappeler aux fidèles un principe évangélique clair et ferme qui, lorsqu’il se trouve incarné dans la vie d’une personne, prend toute sa valeur catéchétique et pédagogique. Or Ste Thérèse de l’E.J. et de la Ste Face offre précisément, grâce à sa forte attraction charismatique personnelle, grâce au témoignage de toute sa vie et grâce à la vivacité de son langage, une démonstration visible de la consigne évangélique: “Priez le Maître de la moisson...” (Mt 9, 38).

Il est aujourd’hui possible d’étudier, avec toute la rigueur critique souhaitable, et compte tenu des connotations théologiques de l’époque et du pays, l’idée que Thérèse se faisait des missions. Reprenons plutôt ici cette conception de la Mission qui pourrait bien refléter la mentalité thérésienne dans ce contexte français du XIXème siècle: “Sauver des âmes, c’est être missionnaire, c’est s’en aller vivre et travailler parmi les peuples qui ne connaissent pas la révélation du Salut mérité par Jésus-Christ, c’est leur apprendre à profiter du sang rédempteur, c’est leur enseigner les vérités de la foi, c’est les aider à entrer dans l’Eglise universelle. Mais c’est aussi s’unir simplement par la prière à la multitude de ceux qui ignorent le Christ, afin de les attirer à Lui”(8).

Le Concile Vatican II a défini l’activité missionnaire en ces termes: “Sa fin propre est l’évangélisation et l’implantation de l’Eglise chez les peuples ou dans les groupes humains qui ne la connaissent pas encore” (9). Et la conséquence pratique, qui affecte tous les chrétiens, est celle que nous trouvons dans ce rappel et ce questionnement exprimés par Paul VI: “Il ne sera pas inutile à chaque chrétien, à chaque évangélisateur, de revoir en profondeur et dans la prière la question suivante: Si nous n’annonçons pas l’Evangile, les hommes pourront cependant être sauvés par d’autres moyens, grâce à la miséricorde de Dieu. Mais nous-mêmes, pourrons- nous nous sauver, si par notre négligence, par peur ou par fausse honte, - tout ce que St Paul appelle: rougir de l’Evangile (Rm 1,16)- ou simplement à cause de certaines idées fausses, nous n’assurons pas cette annonce ?” (10). Le même Pape Montini avait d’ailleurs présenté la tâche d’évangélisation en ces termes: “Il s’agit avant tout de rendre un témoignage simple et direct au Dieu révélé par Jésus-Christ dans l’Esprit-Saint. Témoigner du fait qu’en son Fils Dieu a aimé le monde, qu’en son Verbe incarné il a donné l’être à toutes les choses, et qu’il a appelé tous les hommes à la vie éternelle” (11).

Dans sa grande encyclique missionnaire “Redemptoris Missio”, le pape Jean-Paul II décrit à son tour le service missionnaire: “Il importe d’être un contemplatif dans l’action. Ainsi la réponse aux grands problèmes peut être trouvée dans la lumière de la parole divine, ainsi que dans la prière personnelle et communautaire. Un contact avec les traditions spirituelles non chrétiennes, spécialement celles d’Asie, m’a confirmé dans la conviction que l’avenir de la mission dépend en grande partie de la contemplation. Si le missionnaire n’est pas un contemplatif, il reste incapable d’annoncer le Christ de manière fiable” (12).

Avec tout ce qu’il dit à ce sujet, Jean-Paul II nous précise que les matières et les manières de l’évangélisation chrétienne peuvent se résumer comme suit: 1°) la simple présence et le témoignage de vie chrétienne - 2°)la promotion humaine, la liturgie et la prière - 3°)le dialogue interreligieux - 4°) l’annonce explicite de l’Evangile et la catéchèse (13).

 

C’est avec toute sa conscience en la matière, que Thérèse fut missionnaire par toute sa vie. Aussi sa nomination comme Patronne à l’égal de St François Xavier ne relève pas d’une simple coïncidence dans le désir d’exprimer sur deux tons, comme par une voix et son écho, une certaine situation, une réalité ou un principe. Chose qui s’est pourtant produite souvent dans l’histoire. Pensons à St Pierre et St Paul: le premier incarne l’autorité dans l’Eglise, tandis que l’Apôtre des Gentils révèle sa dimension charismatique. Dans les cas de St Basile le Grand et St Grégoire de Nazianze, évêques et docteurs de l’Eglise, l’un s’impose par ses qualités de chef et ses talents d’organisateur qui font de lui le législateur du monachisme oriental, tandis que l’autre est un contemplatif et un poète. On peut ajouter aussi le cas des saints Cyrille et Méthode, ... Pour notre cas, on ne pourrait non plus invoquer des raisons de complémentarité, comme chez St Benoît et Ste Scholastique, chez St François et Ste Claire, ou chez Ste Thérèse et St Jean de la Croix. Non. C’est pour des raisons particulières et personnelles, c’est pour la richesse de son charisme où elle incarne, comme nous l’avons déjà vu, le principe d’une vie d’oraison pour les ouvriers de la moisson évangélique, que Ste Thérèse de l’E.J. est Patronne des Missions.

 

2. Vocation et charisme

 

Sa patrie, la France, vivait alors une véritable effervescence missionnaire (14). A partir de 1850, nous y assistons à l’apparition d’un nombre important d’Instituts missionnaires. En 1890, sur trois missionnaires dans le monde, deux étaient français. C’est en France qu’étaient nées les Oeuvres missionnaires pontificales de la Propagation de la foi et de la Sainte Enfance. Et la région de Normandie se distinguait spécialement par ses liens avec l’Orient (15). On sait que le premier martyr carme, le Bx Denis de la Nativité (1600 - 1638), était originaire de Honfleur (16). Mgr Lambert de la Motte, co-fondateur de la Société des Missions Etrangères de Paris, était né à Lisieux en 1624. Par ailleurs, nous connaissons les liens de la petite Thérèse avec St Théophane Vénard, un jeune martyr normand exécuté au Tonkin en 1861. Entre-temps, le Carmel de Lisieux s’était proposé dès 1861 pour une première fondation missionnaire, celle du monastère de Saïgon, ceci sur l’initiative d’un Vicaire apostolique originaire de Normandie (17). Rappelons enfin que les deux frères spirituels de la Carmélite de Lisieux,Alphonse Roulland et Maurice Bellière, étaient aussi des Normands.

Les Annales de la Propagation de le foi étaient abondamment diffusées dans le Diocèse, avec un supplément hebdomadaire qui informait sur “le tableau édifiant des tristesses et des victoires de l’apostolat catholique”. On sait que la famille Martin y était souscrite et que Thérèse fut elle-même inscrite à l’Oeuvre de la Sainte Enfance le 12 janvier 1885.

La conscience missionnaire de la jeune fille Martin se révéla lors de sa “conversion” de Noël 1885. Pour décrire cette grâce, elle écrit: “Comme ses apôtres, je pouvais dire: Seigneur, j’ai pêché toute la nuit sans rien prendre ... Il fit de moi un pêcheur d’âmes, je sentis un grand désir de travailler à la conversion des pécheurs, désir que je n’avais pas senti aussi vivement (auparavant) ...” (18). Quelques mois plus tard, en juillet 1887, elle se sentira confirmée dans sa vocation. C’était dans la cathédrale de Lisieux: “Un dimanche, en regardant une photographie de Notre-Seigneur en Croix, je fus frappée par le sang qui tombait d’une de ses mains divines, j’éprouvai une grande peine en pensant que ce sang tombait à terre sans que personne ne s’empresse de le recueillir, et je résolus de me tenir en esprit au pied de la Croix pour recevoir la divine rosée qui en découlait, comprenant qu’il me faudrait ensuite la répandre sur les âmes ... Je voulais donner à boire à mon Bien-Aimé, et je me sentais moi-même dévorée de la soif des âmes ... Ce n’était pas encore les âmes de prêtres qui m’attiraient, mais celles des grands pécheurs ...” (19).

Un cas concret se présenta vite, avec la condamnation à mort du criminel Pranzini, son “premier enfant” (20). Son commentaire laisse bien voir la maturation qui se réalisa en elle sous cette “grâce unique” et comment, à partir de là “mon désir de sauver les âmes grandit chaque jour” (21). Ainsi Pranzini sera-t-il le premier “enfant” d’une multitude appelée à le suivre ensuite dans le monde et dans l’histoire. C’est dans cette ambiance surchauffée que Thérèse allait entreprendre son voyage en Italie. Sa soeur Céline nous en parle à travers un souvenir caractéristique, rappelant comment Thérèse, après avoir lu quelques pages des Annales des Soeurs Missionnaires, lui déclara: “Je ne veux pas continuer à lire ! J’ai déjà un désir si violent d’être missionnaire ! ... Je veux être Carmélite”. Mais Céline fait bien remarquer que sa petite soeur aspirait au Carmel “pour souffrir davantage et pour sauver plus d’âmes par ce moyen” (22).

Une fois au Carmel, elle sut envisager sa vocation comme missionnaire à partir de la contemplation: “Ce que je venais faire au Carmel, je l’ai déclaré aux pieds de Jésus-Hostie, dans l’examen qui précéda ma profession: je suis venue pour sauver les âmes et surtout afin de prier pour les prêtres. Lorsqu’on veut atteindre un but, il faut en prendre les moyens; Jésus me fit comprendre que c’était par la croix qu’il voulait me donner des âmes” (23). Et dans le billet qu’elle rédigea pour ce jour du 8 septembre 1890, elle demandait à Jésus: “Fais que je sauve beaucoup d’âmes” (24). Plus tard, vers la fin de sa vie, elle ajoutera son désir de pouvoir sauver des âmes “même après sa mort” (25). D’ailleurs le principe de sa vie au Carmel n’a jamais changé: “C’est par la prière et le sacrifice qu’on peut aider les missionnaires” (26).

Le plus admirable à ce sujet, c’est que l’attrait missionnaire n’apparaît pas chez Thérèse comme une disposition préférentielle venant de sa personne, mais bien comme un élément de sa vocation carmélitaine. “Je veux être fille de l’Eglise comme l’était notre Mère Ste Thérèse et prier pour les intentions de notre St Père le Pape, sachant que ses intentions embrassent l’univers. Voilà le but général de ma vie” (27). Nous avons ici une référence claire aux idées de sa Mère Ste Thérèse, telles qu’on les trouve exprimées avec force dans des écrits tels que Vie 32,6, Fondations 1,7, ou Chemin 3,10. Jusque dans sa disposition à demeurer au purgatoire pour pouvoir sauver une seule âme, on trouve la petite Thérèse en syntonie de coeur avec la grande (cf Chemin 3,6) (28). Dans les “Conseils et Souvenirs”, Céline précisera comment Thérèse avait voulu, en juin 1897, se faire photographier avec en mains le texte de Ste Thérèse d’Avila qui affirme : “pour délivrer une seule âme, j’endurerais bien mille morts, et de très bon coeur” (Vie 32, 6; cf aussi VI Demeures 6, 4) (29).

C’est donc au nom de Ste Thèrèse d’Avila, au nom de la meilleure tradition, que Thérèse de Lisieux se sentait missionnaire en tant que moniale du Carmel. L’affirmation revient plus d’une fois sous sa plume. “Une Carmélite qui ne serait pas apôtre s’éloignerait du but de sa vocation et cesserait d’être fille de la séraphique Ste Thérèse qui désirait donner mille vies pour sauver une seule âme” (30).On retrouve ici l’écho, la résonance de l’esprit que la Mère Fondatrice voulait inculquer à ses Carmélites. Aussi la petite Thérèse peut-elle conclure: “Ne pouvant être missionnaire d’action, j’ai voulu l’être par l’amour et la pénitence comme Ste Thérèse” (31). Et toujours en syntonie parfaite, la jeune Carmélite de Lisieux retrouve la priorité de l’oraison contemplative quand il est question de mission: “Qu’elle est donc grande, la puissance de la prière ! On dirait une reine ayant à chaque instant libre accès auprès du roi et pouvant obtenir tout ce qu’elle demande” (32).

Prenant appui sur toutes ces bases, il est possible de mieux comprendre ses aspirations missionnaires vigoureuses et enflammées. En 1895, le Carmel de Saïgon avait fondé celui de Hanoï. C’est de celui-ci qu’arrive à Lisieux une correspondance abondante; et Mère Marie de Gonzague cherche des volontaires dans sa communauté. Tout de suite, Thérèse de l’E.J. s’offre en personne: “J’ai accepté, non seulement de m’exiler au milieu d’un peuple inconnu, mais ce qui m’était bien plus amer, j’ai accepté l’exil pour mes Soeurs ... Il faut, ma Mère (vous me l’avez dit), pour vivre dans les Carmels étrangers, une vocation toute spéciale. Beaucoup d’âmes s’y croient appelées sans l’être en effet; vous m’avez dit aussi que j’avais cette vocation ...”(33). Et dans une lettre à son frère spirituel Adolphe Roulland elle écrit résolument: “je dis qu’avec bonheur je partirais pour le Tonkin si le bon Dieu daignait m’y appeler”. Et pour écarter toute confusion elle insiste: “non, ce n’est pas un rêve, et je puis même vous assurer que si Jésus ne vient pas bientôt me chercher pour le Carmel du ciel, je partirai un jour pour celui d’Hanoï” (34). Seule l’aggravation de sa maladie vint contrecarrer ce projet. Après une neuvaine au martyr d’Indochine Théophane Vénard, elle comprit à l’évidence qu’elle devait renoncer (35).

 

Mais la motivation de sa vocation missionnaire persistait, et donc sa volonté d’assurer sa contribution spécifique. Elle s’en explique: “L’amour attire l’amour” (36). Et s’inspirant du Cantique des Cantiques elle commente : “Attirez-moi ... Qu’est-ce donc de demander d’être attiré, sinon de s’unir d’une manière intime à l’objet qui captive le coeur ? ... Mère bien-aimée, voici ma prière, je demande à Jésus de m’attirer dans les flammes de son amour, de m’unir si étroitement à lui qu’il vive et agisse en moi. Je sens que plus le feu de l’amour embrasera mon coeur, plus je dirai: attirez-moi, plus aussi les âmes qui s’approcheront de moi (pauvre petit débris de fer inutile, si je m’éloignais du brasier divin), plus ces âmes courront avec vitesse à l’odeur des parfums de leur Bien-Aimé, car une âme embrasée d’amour ne peut rester inactive...(37).

Hans Urs von Balthasar nous offre son jugement de théologien: “Thérèse adopte ici une attitude qui ne peut plus se caractériser uniquement par la notion de contemplation ou par la notion d’action. Elle se place au-dessus des deux situations, dans une loi d’amour unique d’où procèdent tout autant l’accueil que la fécondité, tout aussi bien Marie que Marthe. Et ce point qui transcende l’unité constitue la suprême découverte qu’il faut reconnaître à Thérèse” (38).

Sa relation avec ses deux frères spirituels allait faire grandir encore son esprit missionnaire par des motivations plus personnalisées. La connaissance de Maurice Bellière, en 1895, fut reçue comme un cadeau de Ste Thérèse, “un bouquet de fête” (39). Au mois de mai de l’année suivante, ce fut le tour d’Adolphe Roulland, qui n’eut aucun mal à la tranquilliser de ses appréhensions à la pensée d’avoir à se charger spirituellement d’un second frère prêtre (40). Il est facile de remarquer que la correspondance épistolaire avec ces deux missionnaires relève d’un genre littéraire spécial, et dénote surtout un niveau très élevé en matière de mission (41).

Avec tout ceci, nous atteignons le point central de la doctrine propre à Ste Thérèse de l’E.J, quand elle-même cherche avec ardeur les dons les plus parfaits (1 Co,12,31). On sait qu’à ce moment de sa vie elle ressent une grande préoccupation spirituelle. Elle veut être trop de choses en même temps. Mais enfin, elle trouve la solution qui synthétise tout: “Dans le coeur de l’Eglise, ma Mère, je serai l’Amour ... Ainsi je serai tout” (42).

C’est bien dans ce climat qu’il nous faut interpréter les affirmations osées des “Derniers Entretiens”. A la lumière de sa propre vie, Thérèse pouvait alors assurer, durant sa dernière maladie:”Je sens que je vais entrer dans le repos ... Mais je sens surtout que ma mission va commencer, ma mission de faire aimer le bon Dieu comme je l’aime ... Mon ciel se passera sur la terre jusqu’à la fin du monde. Oui, je veux passer mon ciel à faire du bien sur la terre ... Je ne peux pas me reposer tant qu’il y aura des âmes à sauver” (43).

Thérèse de l’E.J. sera missionnaire jusqu’à la fin des temps.

 

3. Histoire générale. Circonstances providentielles

 

Pour que Ste Thérèse de l’E.J. soit proclamée Patronne des Missions, il a fallu ajouter à ses mérites personnels les interventions providentielles de certaines personnes arrivées au moment opportun. Ainsi voyons-nous surgir, antérieurement au Décret pontifical, tout un mouvement de base dans le champ missionnaire. Parlons d’abord des personnes.

 

à) Missionnaires OMI, Esquimaux et autres fidèles du Canada

 

Durant la vie de leur fondateur, St Eugène de Mazenod, les Oblats de Marie Immaculée furent requis pour prêter leurs services à l’évangélisation du Canada. Les six premiers missionnaires arrivèrent à Montréal en décembre 1841. En 1845 ils se mirent au service de Mgr Provencher, Vicaire apostolique de tout l’ouest canadien. C’est par là que devait commencer cette grande épopée missionnaire, favorisée par une publicité aux couleurs de littérature romantique suivant le goût de l’époque, où l’on se plaît à nous raconter les voyages en traîneaux ou en canoës. Le fait est qu’en 1859 ces pionniers atteignirent le Cercle polaire arctique, où ils prirent un premier contact avec les Esquimaux. Ensuite, ayant traversé les terres du Labrador en 1866, il purent inaugurer la mission de la Baie d’Hudson en 1912.

 

C’est alors qu’un jeune séminariste français est pris d’enthousiasme pour l’évangélisation des Esquimaux. Il s’agit du Normand Arsène Turquetil (1876-1955). Il a 24 ans en 1900, quand il s’embarque pour le Vicariat apostolique de Saskatchewan, au Canada. Là-bas, il fait d’abord la traversée du lac Caribou en canoë, avant d’entreprendre un voyage de sept jours en traîneau, ce qui le met en contact avec les Esquimaux dont il doit tout d’abord apprendre la langue. Mais l’évangélisation est difficile, et les missionnaires ont déjà sombré dans le pessimisme. “Les Esquimaux ! Les Esquimaux ! lui dit son supérieur; voici plus de trente ans que je supplie le Seigneur de leur envoyer un missionnaire ...” (44).

Pour ces populations de la Baie d’Hudson, l’heure de la grâce devait sonner avec la création du Vicariat apostolique de Keewatin. Alors son premier prélat, Mgr Ovide Charlebois (1862-1933) assigna au P.Turquetil la charge de fonder une Mission à Chesterfield Inlet, en plein territoire des Esquimaux “inuits”. Le Père s’y rendit en août 1912 avec deux compagnons. Tout d’abord ils connurent une grande année de solitude totale dans ce désert de neige et de glace qui les gardait coupés du reste du monde. Là ils s’efforçaient d’apprendre la langue des habitants, sans grammaire ni dictionnaire, simplement par l’écoute, l’observation et les quelques questions qu’ils arrivaient à poser aux gens. Naturellement, le mépris et les moqueries se faisaient souvent sentir chez les interlocuteurs. Et voici bientôt, en novembre 1913, la nouvelle qui les frappe et les consterne: le martyre des missionnaires Oblats du Vicariat voisin. Aussi Mgr Charlebois décide-t-il de fermer la mission qui se révèle stérile et sans espoir pour l’avenir.

C’est alors qu’arrive le courrier annuel d’Europe, du Diocèse normand de Bayeux, et plus concrètement de Lisieux. On y trouve une vie abrégée de la Soeur Thérèse de l’E.J, dont les restes mortels viennent d’être arrachés à la poussière du tombeau pour une première exhumation (45). Alors: une sainte de la Normandie natale, qui s’est engagée à aider les missionnaires et qui semble tenir sa promesse ? Faisons donc une expérience...Tout ceci, qui pourrait sembler infantile, appartient vraiment à l’histoire et montre que tout s’est fait dans la foi. Et que la grande thaumaturge a su répondre aux espérances.

“Demain matin, dit le P.Turquetil au Fr. Girard, nous allons tenter le coup. Quand les Esquimaux seront réunis dans la salle pour écouter le gramophone, je leur ferai une catéchèse en règle. Et pendant que je leur parlerai, vous invoquerez la petite Thérèse. Elle-même saura ouvrir tous ses petits sacs et en verser le contenu sur la tête de mes auditeurs”. Et la grande surprise arrive sans plus tarder, dès le lendemain, quand le sorcier de Chesterfield, jusqu’alors ennemi acharné de la mission, vient demander le baptême en ajoutant d’un ton résolu: “désormais je reviendra i ici tous les jours; et je ferai tout ce que vous me direz, parce que je ne veux pas aller en enfer ...”(46).

Cette première conversion allait engager beaucoup d’autres Esquimaux à se préparer pour le baptême. Le 2 juillet 1917, les missionnaires en baptisent 12. Et ces néophytes démontrent une grande ferveur eucharistique. Si bien que, pleins d’admiration et de reconnaissance, les missionnaires n’hésitent plus à y reconnaître un miracle obtenu par Thérèse la Normande. Et voici qu’à l’occasion de sa visite pastorale à la mission de Chesterfield en 1923, Mgr Ovide Charleroi, celui-là même qui avait voulait naguère supprimer la mission, décide plutôt la création de nouveaux centres missionnaires. Bientôt la première église en honneur de la Bse Thérèse de l’E.J. sera construite à Pointe-aux Esquimaux.

Le 17 mai 1925, le P. Arsène Turquetil, après une visite en France, se retrouve au Canada.. Deux mois plus tard, le 15 juillet, il est nommé premier Préfet apostolique de la Baie d’Hudson. Tout naturellement, la nouvelle circonscription missionnaire est confiée au Patronage céleste de la nouvelle Sainte, qui avait tant aimé la neige, et qui surtout avait promis de passer son ciel à faire du bien sur la terre. Dans la chapelle, sa statue devient vite une attraction pour les Esquimaux. Sous l’impulsion du nouveau prélat, quatre nouveaux postes de mission sont bientôt ouverts. Puis Mgr Turquetil peut inaugurer l’hôpital “Ste Thérèse” de Chesterfield, le premier hôpital du Grand Nord, y faisant installer le chauffage et quelques autres commodités de la civilisation moderne. L’évolution de la région surprend tellement la Congrégation de la Propagation de le Foi, qu’elle élève la Mission au rang de Vicariat apostolique en juillet 1931 et confère la consécration épiscopale à Mgr Turquetil le 23 février 1932. C’est l’époque où sa céleste Patronne sauve celui-ci de plusieurs dangers dans ses voyages difficiles et l’aide manifestement pour le développement de la Mission (47).

Le moins qu’on puisse dire est que les rapports émis semblent extraordinairement charismatiques. Or ils sont bien confirmés par les faits. Et d’autres événements importants vont encore se produire, qui vont nous intéresser plus directement.

 

Le laïc canadien Paul Lionel Bernard (1889-1965) fut un thérésien enthousiaste de la première heure (48). Dès 1910, il entreprit avec le Carmel de Lisieux une relation assidue qui devait durer toute sa vie, l’amenant même à s’occuper de la béatification des parents de Ste Thérèse dès 1957. En 1917, il s’était présenté comme porte-parole de son pays en sollicitant de Benoît XV la béatification rapide de la jeune thaumaturge carmélite. Il réussit à faire parvenir 12 volumes au Pape, avec plusieurs milliers de signatures appuyant sa demande. En 1925, il fut le promoteur d’un rapport signé par les évêques canadiens sur la surprenante “pluie de roses” de grâces, de guérisons, de demandes écoutées, d’interventions célestes pour ces régions septentrionales de l’Amérique. On sait que Pie XI étudia ce rapport avec intérêt.

Ste Thérèse de l’E.J. sera-t-elle donc proclamée Patronne des Missions du Canada ? Telle est maintenant la question de Mgr Charlebois, avec toute sa foi et son expérience thérésienne éclairée par l’aventure du P. Turquetil. Toujours avec la collaboration de Paul Lionel Bernard, le célèbre “évêque du pôle” prend occasion de la canonisation de “la plus grande Sainte des temps modernes”, en mai 1925, pour communiquer son idée à divers Vicaires apostoliques du Canada, dont il obtient l’appui par douze signatures. La proposition est présentée au Pape en mars 1926. Mais une difficulté surgit dans la Curie romaine. Le cardinal Van Rossum, Préfet de la Propagande, se demande si la supplique canadienne doit se référer seulement aux Missions de ce pays, ou plutôt aux Missions du monde entier. Dans la seconde hypothèse, il faudra consulter l’épiscopat missionnaire mondial.

Une fois la tâche engagée, Mgr Charlebois peut compter, dès mars 1927, avec 232 réponses positives. Et certaines lettres apportent des nouvelles enthousiastes, car bien des Vicaires apostoliques de par le monde ont reconnu à leur tour des signes patents de l’intercession de la sainte Carmélite de Lisieux. La revue “Pluie de roses” en relate d’ailleurs des centaines de cas (49). Marie de la Rédemption, Ursuline de Trois-Rivières et grande amie de Mère Agnès de Jésus se charge de relier elle-même le paquet des feuilles d’adhésion et de préparer un album très soigné, qui sera remis le 14 octobre 1927 à Pie XI. Le Pape l’examine avec admiration. Cependant les Congrégations des Rites et de la Propagation de la Foi se montrent opposées à la concession d’un titre de Patronne des Missions. Aussi le Pape doit-il insister pour que la situation soit mieux étudiée. Et ses remarques finissent par décider la Congrégation des Rites à préparer le Décret qui va proclamer Ste Thérèse de l’E.J. Patronne universelle des Missions le 14 décembre 1927.

Dans une synthèse admirable, Mgr Charlebois pouvait alors écrire au Carmel de Lisieux: “Il ne faut pas m’attribuer tout le mérite. Je reconnais avoir suggéré l’idée et avoir prêté mon nom; mais pour le reste, nous devons tenir compte de certaines personnes qui se sont consacrées à cette cause de manière admirable, comme aussi de vos propres prières. Et nous avons eu surtout notre bonne petite Sainte, qui du haut du ciel n’a pas cessé de faire tomber ses roses avec succès sur tous nos pays. C’est bien elle qui désirait de tout son coeur devenir la Patronne de tous les missionnaires qu’elle a toujours tant aimés, et pour lesquels elle a tant souffert” (50).

 

b) Pie XI, le Pape des Missions

 

Nous avons déjà fait allusion à son intervention. Ce Pape a pris sur lui la responsabilité d’un geste courageux et nouveau pour l’époque, en nommant Patronne des Missions la petite Sainte qu’il avait déjà désignée comme “l’étoile de son Pontificat” (51). Et pour écarter toute équivoque, pour éviter que le titre soit concédé de façon secondaire ou trop modeste, le Décret précisera que la sainte Carmélite de Lisieux est Patronne “à l’égal de St François Xavier” .

Pourtant la déclaration officielle ne fut pas le fruit d’une impulsion relevant de la dévotion personnelle. Car le Pape avait en tête la situation de l’Eglise de ce temps. C’est dans ce contexte qu’il voyait en Ste Thérèse de l’E.J. la mise en oeuvre exemplaire et l’incarnation précise de son enseignement papal. Il trouvait d’ailleurs Thérèse au sommet de son “ouragan de gloire”. “L’Histoire d’une âme” devenait, après la Bible, la lecture préférée de bien des groupes religieux. A tel point qu’on pouvait écrire : “la vie contemplative a reçu des mains de Thérèse une magnifique confirmation de son caractère apostolique, tandis que la Sainte est devenue elle-même un point de référence pour tous les missionnaires, hommes et femmes” (52).

 

Le 28 février 1928, Pie XI signait son encyclique missionnaire “Rerum Ecclesiae”(53). Le document papal brillait alors des splendeurs de l’année sainte 1925, de l’exposition missionnaire du Vatican, de la création du musée missionnaire, de la canonisation de Ste Thérèse et de sa proclamation comme Patronne de l’Oeuvre missionnaire pontificale de St Pierre Apôtre. Prenant appui sur ce dernier souvenir, le Pape présente notre Sainte comme “celle qui, tandis qu’elle vivait ici-bas sa vie dans le cloître, prenait à sa charge et s’imposait d’adopter, si l’on peut dire, tel ou tel missionnaire qu’elle voulait aider par ses prières, par des pénitences volontaires ou prescrites dans sa Règle, et surtout par l’offrande à son divin Epoux des plus violentes douleurs de sa maladie”. D’où la conviction affirmée pour conclure: “Sous les auspices de la Vierge de Lisieux, nous pouvons attendre les fruits les plus abondants”.

Cette encyclique est imprégnée d’une réelle présence de Ste Thérèse. Après y avoir ratifié l’importance de la prière, le Pape pouvait rappeler aux missionnaires: “L’estime que nous avons pour la vie contemplative n’a pas besoin de preuves...parce que ceux qui vivent dans la solitude attireront toujours sur vous et sur vos travaux une inestimable abondance de grâces” (54). Ainsi le Pape des Missions proposait- il une vigoureuse impulsion missionnaire, mais basée sur la prière et le sacrifice. Il y voyait le fondement même de l’expansion missionnaire, l’élément capable d’assurer une meilleure qualité spirituelle du clergé et de motiver vraiment les chrétiens dans leur engagement pour le succès de l’oeuvre missionnaire dans le monde.

A l’intention de promouvoir la création d’un clergé indigène, telle que l’avait envisagée Benoît XV dans “Maximum illud”, Pie XI ajoutait maintenant le projet de créer des Instituts religieux dans les territoires de mission. Développant cette idée, il en arrive à dire: “L’estime que nous professons pour la vie contemplative est réaffirmée dans la Constitution apostolique “Umbratilem”, où nous donnons notre approbation à la Règle des Chartreux. Mais nous tenons aussi à exhorter vivement les Supérieurs majeurs des Ordres contemplatifs à exporter et à diffuser leur formule de vie austère et contemplative par le moyen de la fondation de nouveaux couvents”. Et comme pour faire face à certains préjugés, le Pape affirmait: “nous n’avons aucune raison de craindre que les moines manquent d’un terrain favorable, étant donné que les habitants, spécialement dans certaines régions lointaines à majorité païenne, sont souvent portés par nature vers la solitude, la prière et la contemplation” (55).

On perçoit la nouveauté de l’encyclique. Et l’on peut voir comment l’idéal du Pape se révèle incarné de façon concrète dans le témoignage personnel de Thérèse. Aussi est-ce bien dans un climat ecclésial missionnaire que la proposition initialement canadienne de présenter notre Sainte comme Patronne des Missions a pu se préciser à partir de 1926, et que le rescrit pontifical attendu a pu être préparé pour le mois de décembre de l’année suivante. Avec vigueur et réalisme, le Pape des Missions tenait à rappeler à l’Eglise la priorité de la prière pour les tâches de l’évangélisation. Or Ste Thérèse de l’E.J. lui assurait le modèle incarné de sa doctrine.

Dans la même ligne et suivant les mêmes intentions, Thérèse fut ensuite nommée Patronne du séminaire “Russicum” de Rome par le même Pape Pie XI en 1928, puis de la Délégation apostolique du Mexique qui connaissait alors de grandes difficultés en 1929, puis de l’Union sacerdotale de Lisieux, toujours en 1929, puis de le Jeunesse ouvrière chrétienne en 1932, etc.

 

Conclusion

 

Le Concile Vatican nous a rappelé que “Tous les fidèles, en tant que membres du Christ vivant auquel ils sont incorporés et assimilés par le Baptême, la Confirmation et l’Eucharistie, ont le devoir de participer à l’expansion et au développement du Corps Mystique, en vue de l’amener dès que possible à sa plénitude (cf. Eph,4,13)” (56). Il s’agit donc d’un devoir qui incombe à tous. Et tous doivent saisir facilement le sens de l’activité, de l’engagement social ou charitable de la Mission. Par contre la valeur de la prière peut demeurer plus délicate à inculquer, malgré ses fondements bibliques. Il y faut un effort, une catéchèse. Voilà pourquoi Pie XI, conscient du témoignage concret, attirant et stimulant de Thérèse, a tellement tenu à nous l’offrir en exemple.

 

L’ardeur missionnaire de Ste Thérèse ne manque pas d’originalité. Elle-même est convaincue qu’une aussi forte passion pour les missions ne peut être qu’un don de Dieu: “Qu’elle est miséricordieuse la voie par laquelle le bon Dieu m’a toujours conduite ! Jamais il ne m’a fait désirer quelque chose sans me le donner”(57). Conviction sur laquelle elle revient dans sa lettre du 13 juillet1897 à Maurice Bellière: “Il m’a toujours fait désirer ce qu’il voulait me donner” (58). Dans cette dynamique missionnaire, Thérèse semble bien inspirée et soutenue par le principe connu de St Jean de la Croix: “Plus une âme espère, et plus elle obtient” (59).

Evoquons aussi son esprit de compréhension envers les personnes éloignées du Seigneur, soit par ignorance, soit par refus. D’ailleurs sa grande épreuve de foi devait lui éclairer le problème de l’incroyance: “Seigneur, votre enfant l’a comprise, votre divine lumière; elle vous demande pardon pour ses frères, elle accepte de manger aussi longtemps que vous le voudrez le pain de la douleur et ne veut point se lever de cette table remplie d’amertume où mangent les pauvres pécheurs avant le jour que vous avez marqué ... Mais aussi ne peut-elle pas dire en son nom, au nom de ses frères: ayez pitié de nous, car nous sommes de pauvres pécheurs ? Oh Seigneur, renvoyez-nous justifiés ... Que tous ceux qui ne sont point éclairés du lumineux flambeau de la foi le voient luire enfin...” (60). Elle connaissait, il est vrai, un cas dans sa famille: “J’ai surtout offert mon épreuve intérieure contre la foi pour un membre allié de notre famille qui n’a pas la foi” (61). Thérèse n’a donc pas peur de sortir de son cloître,elle veut être l’avocate de tous les incrédules.

Aussi le désir ardent que nous avons rappelé, de partir si possible au Carmel du Tonkin devait nécessairement l’aider à comprendre que Lisieux ne pouvait pas l’enfermer dans un monde sans horizons, ni même dans un monde aux horizons limités. Ce désir lui donna plutôt de “grandir en âme”, d’élargir son regard et d’amplifier sa conception de la Mission. Sa préoccupation se fait d’ailleurs sentir bien avant son entrée au Carmel, puisque c’est déjà une conclusion de son voyage en Italie: Et sa remarque est claire: “Quelle est belle la vocation ayant pour but de conserver le sel destiné aux âmes ! Cette vocation est celle du Carmel, puisque l’unique fin de nos prières et de nos sacrifices est d’être l’apôtre des apôtres, priant pour eux pendant qu’ils évangélisent les âmes par leurs paroles et surtout par leurs exemples” (62).

Une fois au Carmel, Thérèse explique la Mission à sa soeur Céline en ces termes, dans sa lettre du 15 août 1892: “Un jour que je pensais à ce que je pouvais faire pour sauver les âmes, une parole de l’Evangile m’a montré une vive lumière. Autrefois Jésus disait à ses disciples en leur montrant les champs de blé mûr: Levez les yeux et voyez comme les campagnes sont déjà assez blanches pour être moissonnées (Jn 4,35). Et un peu plus tard: A la vérité la moisson est abondante mais le nombre des ouvriers est petit; demandez donc au maître de la moisson qu’il envoie des ouvriers ... Quel mystère ! Jésus n’est-il pas tout-puissant ? Les créatures ne sont-elles pas à celui qui les a faites ? Pourquoi Jésus dit-il donc: demandez au maître de la moisson qu’il envoie des ouvriers ? Pourquoi ? ... Ah, c’est que Jésus a pour nous un amour si incompréhensible qu’il veut que nous ayons part avec lui au salut des âmes...rachetées comme nous au prix de son sang”. Puis elle en arrive à la conclusion: “Notre vocation à nous, ce n’est pas d’aller moissonner dans les champs de blés mûrs. Jésus ne nous dit pas: baissez les yeux, regardez les campagnes et allez moissonner. Notre mission est encore plus sublime. Voici les paroles de notre Jésus: levez les yeux et voyez. Voyez comme dans mon ciel il y a des places vides, c’est à vous de les remplir, vous êtes mes Moïse priant sur la montagne; demandez-moi des ouvriers et j’en enverrai; je n’attends qu’une prière, un soupir de votre coeur.

L’apostolat de la prière n’est-il pas pour ainsi dire plus élevé que celui de la parole ? Notre mission comme Carmélites est de former des ouvriers évangéliques qui sauveront des millions d’âmes dont nous serons les mères ...” (63).

Tel est bien , en conclusion, l’idéal missionnaire de Thérèse: concret, attrayant, évocateur. “Des millions d’âmes dont nous serons les mères”. Et telle est aussi sa mission posthume comme Patronne des Missions: ouvrir le chemin de l’enfance spirituelle vers notre Dieu et Père à un monde assez auto-suffisant pour prétendre se passer de son Créateur. N’oublions pas sa propre parole: “Ma petite voie est toute de confiance et d’amour” (64). Qu’elle y ajoute sa tâche de devenir mère de missionnaires, son courrier avec ses deux frères spirituels est là pour nous le démontrer, tant on y découvre la soeur aînée, la soeur riche d’expérience, la soeur pédagogue ... et la maman qui intercède.

 

                                                        NOTES

 

1 . AAS 20 (1927) 147-148; AOCD 2 (1927) 200

2 . Dans cet ordre d’idées, il est intéressant de noter comment Thérèse s’adressa avec confiance au saint missionnaire navarrais dans sa “neuvaine de la grâce” (4-12 mars 1897) pour obtenir de passer son ciel à faire du bien sur la terre. Grâce qu’elle sollicita de St Joseph par la même occasion, d’après le témoignage de sa soeur Marie du S.Coeur (cf Correspondance générale II, Paris 1973, p. 966, n.k).

3 . LT 220

4 . Ms C 34 r

5 . 20 (1921) p.1

6 . Ibid, p. 27

7 . AAS 18, 72-73

8 . Georges Gourée: “Femmes au coeur de feu”, Ed La Combe, Paris 1965, p. 20. Au sens biblique, le mot “âme” se réfère déjà à la personne tout entière, visant cependant la partie la plus spirituelle. Cf Catéchisme de l’Eglise catholique, n.363

9 . AG 6

10. EN 80

11. Ibid, 26

12. RM 91

13. Texte du Secrétariat pontifical pour les non-croyants. Rome 1984

14. Stéphane-Marie Morgain: “Le mouvement missionnaire en Europe dans la seconde moitié du 19è siècle: l’exemple de la France”; en “Thérèse de Lisieux et les missions - Mission et contemplation”. Ed. Carmel-Afrique, Kinshasa 1996, p. 47-61

15. Pierre-André Picard: “Le climat missionnaire du diocèse de Lisieux à l’époque de Thérèse”. En “Vie thérésienne” 39 (1999), 7-21

16. Marie-Anne Loriot-Henri Sale: “Pierre Berthelot”. En “Thérèse de Lisieux” 873 (janvier 2007)

17. Gérard Moussay: “Mgr Léfèbvre (1810-65) et les Carmélites en Cochinchine. En “Thérèse de Lisieux” 876 (avril 2007)

18. Ms A, 45 v

19. Ms A, 45 v

20. Ibid. 46 v

21. Ibid. 46 r

22. Conseils et Souvenirs. p.131

23. Ms A, 69 v

24. Pr 2

25. Lt 221

26.MsC, 32 r

27. Ibid, 33 v

28. Lt 221

29. Conseils et Souvenirs, p. 130

30. Lt 198

31. Lt 189. Célébrant le centenaire de la mort de la Bse Elisabeth de la Trinité, il est bon de rappeler que notre Soeur de Dijon a eu, elle aussi, le réflexe de se sentir missionnaire ou apôtre au nom de sa Mère Ste Thérèse: “Confiez-vous à notre séraphique Mère Ste Thérèse, qui a tant aimé jusqu’à mourir d’amour. Demandez-lui sa passion pour Dieu et pour les âmes. Une Carmélite doit être apôtre; toute son oraison, tous ses sacrifices visent à cette fin” (Lettre 136, à G.de Gémeaux). “Notre Ste Mère veut que toutes ses filles soient des apôtres” (Lettre 179. à G.de Gémeaux). “Comme vraie fille de Ste Thérèse, je veux être apôtre pour donner la plus grande joie à Celui que j’aime. Comme notre Ste Mère, je pense qu’il m’a laissée sur la terre pour servir son honneur, comme une véritable épouse” (Lettre 276, à Mme Hallo). “Apôtre et Carmélite, c’est tout un” (Lettre 124, à l’abbé Beaubis)

32. Ms C, 25 r. cf aussi Ms A, 35 r et 76 v

33. Ms C, 9 v, 10 r

34. Lt 221

35. Derniers Entretiens, 27-5-1897

36. Ms C,35 r

37. Ibid, 35 v - 36 r

38. “Histoire d’une mission”. Apost. des Editions, 1973, p.277

39. Ms C, 31 v

40. Ibid, 33 r

41. Le sujet est attirant, et a suscité bien des études.

42. Ms B, 3 v

43. Derniers Entretiens, 17-7-1897. Même idée dans une lettre au P.Roulland: “Je ne veux pas rester inactive au ciel; mon désir est de travailler encore pour l’Eglise et les âmes” (Lt 254). Pendant sa dernière maladie, elle revient encore souvent sur sa conviction: “Dieu ne me donnerait pas ce désir de faire du bien sur la terre après ma mort s’il ne voulait pas le réaliser; il me donnerait alors le désir d’aller me reposer en Lui” (Dern. Entretiens, 18-7-1897). Et quelques semaines plus tard: “Tant que tu es dans ces fers, tu ne peux accomplir ta mission; mais plus tard, après ta mort, viendra l’heure de tes travaux et de tes conquêtes” (Dern. Entretiens, 10-8-1897)

44. Fr. Henri-Marie: “Mgr Turquetil et Ste Thérèse au pays esquimau”, en “Les Annales de Ste Thérèse de Lisieux” 1932, p.133

45. La première exhumation en vue du Procès canonique de béatification eut lieu le 6 septembre 1910, et la seconde les 9-10 août 1917.

46. “Les Annales ...” p.136.

47. Dominique Menvielle: “L’épopée blanche. Un Normand contemporain de Thérèse Martin, apôtre des Indiens et des Esquimaux”, en “Thérèse de Lisieux” 875 (mars 2007),p. 2-6

48. cfLes Annales de Ste Thérèse de Lisieux” 1966/2, p. 23; Stéphane Piat: “Un chevalier servant de la gloire thérésienne, Paul Lionel Bernard”, en “Les Annales...” 1966/10, p.4-6

49. Entre 1913 et 1925, sept volumes ont été publiés, soit 3 750 pages.

50. Les Annales... 1928, p.88

51. Carlo Confalonieri: “Pio XI visto da vicino”. Torino 1957, p.310. D’autre part, les liens de ce Pape avec Ste Thérèse sont bien évoqués par la mosaïque du mausolée de Pie XI, dans la crypte du Vatican.

52. David Molina: “Teresa de Lisieux a los misioneros”, en AA.VV: “Teresa de Lisieux, Profeta de Dios, Doctora de la Iglesia”. Salamanca 1999,p. 708

53. AAS 18 (1927) 65-83; AOCD I (1926) 8-19

54. Encyclique Rerum Ecclesiae, n.41

55. n° 106-112

56. AG 36

57. Ms A 71 r

58. Lt 253

59. 3S, 7,2

60. Ms C,6 r

61. Derniers Entretiens, 2-9-1897. Elle se réfère à René Tostain, époux de Marguerite-Marie Maudelonde, nièce de Céline Guérin

62. Ms A, 56 r

63. Lt 135

64. Lt 226

 

     
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