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SECRETARIATUS GENERALIS PRO MONIALIBUS O.C.D. - ROMAE

  PROJET DE RÉFLEXION THÉOLOGICO-SPIRITUELLE
DES MONIALES CARMÉLITES DÉCHAUSSÉES

Méditer jour et nuit la Loi du Seigneur: la « lectio divina » 
dans le Carmel Thérésien contemplatif féminin

Schéma d’orientation de la Maison Générale

INTRODUCTION

             L’expression latine « lectio divina » est synonyme de lecture orante de l’Écriture pour nourrir la prière et entrer en communion avec le mystère qui se présente à nous à travers le texte biblique.

             La « lectio divina » se distingue de l’exégèse scientifique, de l’étude et de l’interprétation parce qu’elle est centrée sur le dialogue de foi entre le lecteur et Dieu sous l’action de l’Esprit Saint.

             Le concile Vatican II a marqué un retour au caractère central de la Parole de Dieu.  Cela eut pour conséquence une redécouverte de la lectio divina dont la méthode a reçu diverses adaptations à la lumière des exigences pastorales et selon les groupes de chrétiens qui cherchent à la pratiquer.

             Nous avons voulu inaugurer nos réflexions « théologico-spirituelles » précisément par la « lectio divina », car elle unit l’écoute de la Parole et la vie de prière continuelle, que la Règle ainsi que l’expérience et la doctrine de nos Saints Parents nous inculquent comme l’élément central de notre charisme dans l’Église : méditer jour et nuit la loi du Seigneur et veiller dans la prière, en « nous entretenant bien des fois seul à seul avec celui dont nous savons qu’il nous aime. » [1]

             Notre réflexion théologico-spirituelle, en s’appuyant sur l’expérience vécue comme carmélites déchaussées, veut nous faire prendre conscience de la nécessité de replacer la Parole de Dieu comme le cœur véritable et la source de notre vie et de notre mission dans l’Église.  Il n’y a pas d’aliment plus solide et plus nourrissant pour notre vie d’intimité et de communion avec le Seigneur que sa Parole réfléchie et priée. Vatican déjà rappelait à tous les Chrétiens que « la prière doit aller de pair avec la lecture de la Sainte Écriture, pour que s’établisse le dialogue entre Dieu et l’homme, car ‘nous lui parlons quand nous prions, mais nous l’écoutons quand nous lisons les oracles divins’ (S. Ambroise). » [2]

             Notre réflexion théologico-spirituelle sur le thème prend comme point de départ notre expérience personnelle et communautaire. Il ne s’agit pas de faire de la théologie spéculative, mais de partager nos expériences et d’élaborer une théologie narrative [3] pour partager avec nos frères et sœurs du monde entier. Ainsi apparaîtra la richesse de l’unité dans la diversité des styles et des manières de réaliser la lecture orante de l’Écriture dans le Carmel Thérésien féminin dans le monde d’aujourd’hui.

             Pour exprimer et systématiser clairement nos expériences nous avons besoin de réfléchir sur les enseignements de la Bible et de la Théologie ; de jeter un regard sur l’histoire en général et la tradition carmélitaine en particulier. Nous en tirerons les conclusions pratiques qui peuvent nous aider et nous enrichir dans les divers contextes socioculturels où nous vivons.

             C’est pourquoi nous avons réparti notre réflexion personnelle et communautaire en cinq perspectives : biblique, théologique, historique, carmélitaine et pratique.

             Le Centre de l’Ordre offre ce dossier comme un canevas pour aider les régions qui ne sont pas en mesure d’élaborer directement leurs propres schémas pour guider la réflexion théologico-spirituelle. Il n’y a donc AUCUNE obligation d’utiliser ces réflexions et moins encore de les suivre littéralement.

            Nous demandons au Seigneur de bénir ce projet. C’est lui qui nous a inspiré cette idée pour nous aider à savoir écouter et mettre en pratique sa parole à partir de notre vocation et de notre identité de carmélites thérésiennes. De plus, comme carmélites nous commencerons ainsi à partager notre expérience de Dieu dans notre propre langage de femmes consacrées à la contemplation. Le Pape nous y invite : « Dans le domaine de la réflexion théologique, culturelle et spirituelle, on attend beaucoup du génie de la femme non seulement pour la spécificité de la vie consacrée féminine, mais encore pour l’intelligence de la foi dans toutes ses expressions.» [4]

I. LA PERSPECTIVE BIBLIQUE DE LA LECTIO DIVINA

            Du point de vue de l’Ecriture, la lectio divina est la lecture croyante et orante de la Parole de Dieu, faite à partir de la foi en Jésus, qui dit : « Le Défenseur, l’Esprit Saint que le Père enverra en mon nom, lui, vous enseignera tout, et il vous fera souvenir de tout ce que je vous ai dit. » (Jn 14, 26)

             Le Nouveau Testament pratique en quelque sorte la « lectio divina » de l’Ancien Testament. En effet le NT est en partie le résultat de la lecture que les chrétiens faisaient de l’AT à la lumière de leurs problèmes et à la lumière de la nouvelle révélation que Dieu a faite de lui-même par la résurrection de Jésus, présent et vivant dans la communauté.

             L’objectif de la lectio divina est le même que celui de la Bible : donner « la sagesse, celle qui conduit au salut par la foi que nous avons en Jésus Christ » (2 Tm 3

3, 15) ; « enseigner, dénoncer le mal, redresser, éduquer dans la justice ; grâce à elle l’homme de Dieu sera bien armé, il sera pourvu de tout ce qu’il faut pour faire un bon travail » (2 Tm 3, 16-17) ; animer notre espérance : « tout ce que les livres saints ont dit avant nous est écrit pour nous instruire, afin que nous possédions l’espérance grâce à la persévérance et au courage que donne l’Ecriture » (Rm 15,4).

             La lectio divina suppose quelques principes, toujours présents dans la lecture chrétienne de la Bible :

1.      L’unité de l’Ecriture. La Bible a une grande unité : chaque livre, chaque phrase a son lieu et sa fonction pour nous révéler le Projet de Dieu. Les diverses parties sont comme les briques d’un immense mur. Ensemble elles dessinent le Projet de Dieu. Le principe de l’unité de l’Ecriture interdit d’isoler les textes, en les arrachant à leur contexte, et de les répéter comme des vérités isolées et absolues. Une brique seule ne fait le mur. Une ligne seule ne fait pas le dessin. La Bible n’est pas un camion rempli de briques, mais une maison où l’on peut vivre.

2.      L’actualité ou incarnation de la Parole. Quand nous lisons la Bible, nous chrétiens, nous ne pouvons pas oublier la vie, ce qui nous habite et ce dont nous avons la charge. En considérant notre vie, nous découvrons dans la Bible le reflet de ce que nous vivons nous-mêmes. La Bible devient ainsi le miroir de ce qui se passe dans la vie et dans le cœur de tous. Nous découvrons que la Parole de Dieu s’incarne, pas seulement dans les époques du passé, mais aussi aujourd’hui pour pouvoir être avec nous, pour nous aider à affronter les problèmes et réaliser les espoirs. « Aujourd’hui écouterez-vous sa parole ? » (Ps 94,7).

3.      La foi en Jésus Christ vivant dans la communauté. Nous lisons la Bible à partir de notre foi en Jésus Christ, vivant au milieu de nous. Jésus est la clef principale de la lecture que nous faisons. La foi en Jésus aide à mieux comprendre la Bible ; et la Bible  aide à mieux comprendre ce que signifie Jésus pour notre vie. Bible, Tradition et Vie forment une unité vivante grâce à la lecture que nous faisons en communauté. » [5]

 Questions pour la réflexion  personnelle et communautaire      

  1.      Tenons nous compte dans notre lecture de la Bible des trois principes nécessaires pour une lecture chrétienne de la Bible ?
2.      Que faisons-nous dans notre communauté pour avoir une formation biblique qui nous permette de respecter l’unité de toute l’Ecriture dans notre lecture orante ?
3.      Comment mettons-nous en lien la Parole de Dieu dans l’Ecriture et la Parole de Dieu dans la vie ?
4.      Comment parvenons-nous à faire du Christ la clef principale de notre lecture orante de la Bible ?

II. LA PERSPECTIVE THEOLOGIQUE DE LA « LECTIO DIVINA »

             Le concile Vatican II a provoqué un nouveau dynamisme de la lectio divina en présentant l’Eglise à l’écoute de la Parole : « En écoutant religieusement et proclamant avec assurance la parole de Dieu, le saint Concile fait sienne cette parole de saint Jean : ‘Nous vous annonçons la vie éternelle, qui était auprès du Père et qui nous est apparue : ce que nous avons vu et entendu, nous vous l’annonçons, afin que vous soyez en communion avec nous et que notre communion soit avec le Père et avec son Fils Jésus-Christ’ (1 Jn 1, 2-3) … afin  que, en entendant l’annonce du salut, le monde entier y croie, qu’en croyant il espère, qu’en espérant il aime. » [6]

             Vatican II affirme aussi le lien intime qui existe entre l’Eglise et la Parole de Dieu : la lecture orante de l’Ecriture lui permet de grandir dans sa compréhension. « Cette Tradition qui vient des apôtres se poursuit dans l’Eglise, sous l’assistance du Saint-Esprit : en effet, la perception des choses aussi bien que des paroles transmises s’accroît, soit par la contemplation et l’étude des croyants qui les méditent en leur cœur (cf Lc 2, 19 et 52), soit par l’intelligence intérieure qu’ils éprouvent des choses spirituelles, soit par la prédication de ceux qui, avec la succession épiscopale, reçurent un charisme certain de vérité. Ainsi l’Eglise, tandis que les siècles s’écoulent, tend constamment vers la plénitude de la divine vérité, jusqu’à ce que soient accomplies en elle les paroles de Dieu. » [7] . Vatican II nous rappelle aussi que Dieu nous parle dans les « signes des temps » [8] .

             En perspective théologique, il nous faut lire et interpréter l’Ecriture à la lumière du même Esprit qui la fit rédiger et en tenant compte de la condescendance de Dieu qui s’adapte à notre nature humaine et s’exprime dans le langage des hommes [9] . C’est pourquoi la lectio divina commence par la lecture qui conduit à la méditation, se poursuit en prière et s’achève dans la contemplation. Il n’est pas facile de distinguer ces quatre étapes car elles coexistent. Cependant il est utile de connaître les caractéristiques de chacune, même si ensuite dans la pratique ces quatre étapes s’enchevêtrent.

             « La lecture est la première étape pour connaître et aimer la Parole de Dieu. On n’aime pas ce qu’on ne connaît pas. C’est aussi le premier pas du processus d’appropriation de la Parole… Lire beaucoup pour se familiariser avec la Bible ; pour qu’elle devienne notre parole, capable d’exprimer notre vie et notre histoire. »

             « Par la lecture nous fréquentons la Bible comme on fréquente un ami… La lecture, considérée comme étude critique, aide le lecteur à analyser le texte et à le situer dans son contexte d’origine. Cette étude comporte trois niveaux :
a)       littéraire : approcher le texte et par des questions analyser son tissu : qui ? pour qui ? quand ? comment? par quels moyens ? comment se situe le texte dans le contexte littéraire du livre dont il fait partie ?
b)     historique : par l’étude du texte il faut rejoindre le contexte historique dans lequel est  né le texte ou bien celui où le fait raconté a eu lieu, et analyser la situation historique.
c)     théologique : découvrir, par la lecture du texte, ce que Dieu voulait dire au peuple dans telle situation historique ; ce que signifiait Dieu pour ce peuple ; comment il se révélait ; comment le peuple assumait et célébrait la Parole du Seigneur…

La lecture, quand elle est bien faite, aide à surmonter le fondamentalisme. Quand elle est mal faite, elle l’augmente. Le fondamentalisme est la grande tentation qui occupe l’esprit et la mentalité de beaucoup de gens. Il sépare le texte du reste de la vie et de l’histoire du peuple, il l’absolutise comme l’unique manifestation de la Parole de Dieu dans la vie. C’est l’absence totale de conscience critique. Il distord le  sens de la Bible, entretient le moralisme, l’individualisme et le spiritualisme dans l’interprétation » [10] .  

La seconde étape est la méditation. Par elle nous dialoguons avec le texte, nous le ruminons et nous l’actualisons. « La lecture répond à la question : que dit le texte ?, la méditation va répondre à la question : que dit le texte pour moi, pour nous ? La question centrale dont il s’agit maintenant, est : qu’est-ce que Dieu, par ce texte, vient dire aujourd’hui ? Pour répondre à cette question nous entrons en dialogue avec le texte, en posant des questions qui obligent à l’usage de la raison et permettent de faire entrer le texte dans l’horizon de notre vie. On médite en réfléchissant, en interrogeant : qu’y a-t-il de semblable ou de différent entre la situation du texte et la nôtre aujourd’hui ? que dit le texte pour notre situation ? Quel changement de comportement me suggère-t-il ? Une autre manière de méditer le texte est de le répéter, de le ruminer, de le mâcher, jusqu’à découvrir ce qu’il a à nous dire. C’est ce que faisait Marie quand elle méditait les choses dans son cœur (Lc 2, 19.51). Après avoir fait la lecture et avoir découvert son sens pour nous, il est bon de chercher comment résumer le tout en une phrase, en la tirant de préférence du texte biblique lui-même, pour l’apprendre par cœur et pour la répéter et la savourer durant la journée, jusqu’à la faire sienne. Par cette rumination, nous nous plaçons sous le jugement de la Parole de Dieu et nous la laissons nous pénétrer comme un glaive à double tranchant (He 4, 12)…  

            Cassien dit : « Les divines Ecritures se découvrent à nous plus clairement, leur cœur en quelque sorte et leur moelle nous sont manifestés lorsque notre expérience non seulement nous permet d’en prendre connaissance mais en quelque sorte anticipe cette connaissance. Le sens des mots ne nous est pas découvert par une explication mais par l’expérience que nous en avons fait.… Instruits par ce que nous sentons nous-mêmes, ce ne sont pas à proprement parler des choses que nous avons apprises par ouï-dire, mais nous en palpons pour ainsi dire, la réalité pour les avoir perçues à fond ; elles ne nous font pas l’effet d’être confiées à notre mémoire, mais nous les enfantons du fond de notre cœur, comme des sentiments naturels et qui font  partie de notre être ; ce n’est pas la lecture qui nous fait pénétrer le sens des paroles, mais l’expérience précédemment acquise.» (Collationes X,11 in Conférences SC n° 54, pp. 92-93)). Déjà il ne semble plus y avoir de différence entre la Bible et la vie,  entre la Parole de Dieu et notre parole... La lecture pose les fils conducteurs, l’expérience acquise génère l’énergie, la méditation ouvre l'interrupteur, fait courir l’énergie par les câbles et allume la lampe du texte. Le câble et l’énergie sont nécessaires pour qu’il y ait la lumière. La vie illumine le texte. Le texte illumine la vie. La méditation approfondit la dimension personnelle de la Parole de Dieu.  

            La méditation est une activité personnelle ainsi que communautaire. Partager ce que chacun comprend, découvre et assume au contact de la Parole de Dieu, c’est bien plus que ce que chacun a dit. La recherche commune manifeste le sens ecclésial de la Bible et fortifie le sens communautaire de la foi. C’est pourquoi il est si important que la Bible soit lue, méditée, étudiée et priée non seulement individuellement, mais aussi et surtout en commun. Car il s’agit du livre de chevet de l’Eglise, de la communauté » [11] .  

La troisième étape est la prière. Par elle on supplie, on loue, on intercède. « L’attitude de prière est présente dès le début de la lectio divina… La méditation est déjà une attitude d’oraison, puisque par elle-même elle se transforme en prière. Mais dans la dynamique de la lectio divina, même si tout est émaillé de prière, il doit y avoir un moment spécial pour la prière. Par la lecture nous cherchons à découvrir ce que dit le texte. La méditation confronte la lecture avec notre vie. ‘Que me dit le texte ?’ Jusqu’à présent c’était Dieu qui parlait. Le moment est venu de la prière proprement dite : ‘que me fait dire le texte ? que nous fait-il dire à Dieu ?’ … La prière suscitée par la méditation commence par une attitude d’admiration silencieuse et d’adoration du Seigneur. De là jaillit notre réponse à la Parole de Dieu… Comme pour la méditation, il est important que cette prière spontanée ne soit pas seulement individuelle, mais qu’elle ait aussi son expression communautaire sous forme de partage. La prière qui suit la méditation peut aussi être la récitation de prières déjà existantes. Pour ce faire l’Office divin offre une aide précieuse… Finalement, dans la prière se reflète aussi l’itinéraire personnel de chacun dans son cheminement vers Dieu et dans son effort de se quitter soi-même pour faire place à Dieu, au frère, au pauvre, à la communauté. Ici se situent les nuits obscures avec leurs crises et difficultés, avec leurs déserts et tentations, priées, méditées et confrontées à la lumière de la Parole de Dieu (cf. Mt 4, 1-11). »  

La contemplation est la dernière étape de la lectio divina. Elle conduit à observer, savourer et mettre en pratique. « La contemplation récapitule tout le chemin parcouru de la lectio divina : nous avons lu et écouté sa Parole, nous l’avons étudiée et découvert son sens. En  le faisant nôtre,  nous avons commencé à le ruminer pour qu’il s’intègre au dynamisme de notre vie et passe de la tête au cœur ; nous avons transformé tout cela en prière devant Dieu, comme projet pour notre vie… Maintenant, pour finir, recueillant tout cela dans notre esprit et notre cœur, nous commençons à avoir un regard nouveau pour observer et évaluer la vie, les faits, l’histoire… Ce regard nouveau est la contemplation. Regard nouveau, saveur nouvelle, action  nouvelle! La contemplation englobe tout l’être humain. Saint Augustin disait que par la lecture de la Bible, Dieu nous dessille le regard de la contemplation et nous aide à déchiffrer le monde et à le transformer pour qu’il soit de nouveau une révélation, une théophanie. La contemplation, ainsi comprise, est tout le contraire de l’attitude de celui qui fuit le monde pour pouvoir contempler Dieu. »

 « La contemplation, comme résultante de la lectio divina, est l’attitude de qui s’immerge dans les événements pour y découvrir et y savourer la présence active et créatrice de la Parole de Dieu, l’attitude de qui s’efforce ensuite de s’engager dans le processus de transformation que cette Parole provoque au sein de l’histoire. La contemplation ne médite pas seulement le message : elle le réalise. Elle ne l’écoute pas seulement :  elle le met en pratique. Elle ne sépare pas les deux aspects : elle dit et elle fait ; elle enseigne et elle anime ; elle est lumière et force… La contemplation comme le dernier degré de l’échelle est le nouveau niveau pour un nouveau commencement. C’est comme monter sur une tour très élevée… Cela donne envie de monter plus haut encore pour mieux contempler le paysage. Ainsi nous montons toujours plus dans un processus sans fin. Nous lisons toujours la même Bible, comme nous regardons sans cesse le même paysage. Mais à mesure qu’on s’élève la vision s’approfondit, le paysage devient plus vaste, plus réel… Nous nous élevons ensemble avec nos frères et sœurs, en échangeant les idées, en nous aidant les uns les autres pour ne rien négliger.  Nous nous élevons ainsi jusqu’à ce que nous arrivions à contempler Dieu face à face (1 Co 13, 12) et en Dieu les frères et sœurs, la réalité, le paysage dans une vision complète et définitive » [12] .

Questions pour la réflexion personnelle et communautaire

  1.      Pratiques-tu la lectio divina en tenant compte de ces étapes de manière implicite ou explicite ?
2.      Dans ta communauté pratique-t-on parfois la lectio divina en commun ? De quelle manière ? Avec quels fruits ?
3.      Juges-tu que les étapes suggérées par la tradition sont utile pour faire la lectio divina ou as-tu d’autres suggestions ?

III. LA PERSPECTIVE HISTORIQUE DE LA LECTIO DIVINA

             L’épisode des disciples d’Emmaüs, comme nous le présente l’évangile de Luc (Lc 24, 13-35), contient déjà les éléments de ce que plus tard on appellerait dans l’Eglise la lectio divina : Jésus enseigne aux disciples d’Emmaüs  à relier la vie avec la Parole dans les Ecritures et à exprimer dans la charité concrète et efficace et dans la proclamation de la Bonne Nouvelle le fruit de la lumière reçue en dialogue avec lui.

             En 238 déjà l’expression  lectio divina  apparaît en grec dans une lettre d’Origène à son disciple Grégoire le thaumaturge qui se préparait à partir en mission d’évangélisation. Il l’exhorte à se consacrer à l’étude des Ecritures : « Consacre-toi à la lecture des Ecritures divines. Applique-toi à cela avec persévérance… En te consacrant ainsi à la lectio divina cherche avec droiture et une confiance inébranlable en Dieu le sens des Ecritures divines, qui y est renfermé en abondance. » [13]

 Il n’y avait certainement pas alors une méthodologie pour faire la lectio divina. Elle est le fruit d’un développement postérieur. Les ascètes et les cénobites (II-IV s.) donnait une place centrale à la lecture de l’Ecriture. Plus tard, Cassien (+ 435) transmet le conseil d’Abba Nesteros : « Efforce-toi de toutes manières de t’appliquer assidûment, que dis-je ? constamment, à la lectio divina,  jusqu’à ce que la méditation continuelle imprègne enfin ton âme et la forme, pour ainsi dire, à son image » (Conférences, XIV,10) [14] . Peu à peu l’exercice de la lectio divina entre dans l’organisation de la vie monastique.

             Grégoire le Grand développe l’exégèse spirituelle de l’Ecriture en la ruminant (ruminatio), en la mâchant (masticatio) pour savourer la Parole intérieurement. « L’Ecriture progresse avec ceux qui la lisent. » (cf. D.Spir. IV, col. 169-175) Saint Benoît considère la lectio divina comme une activité à laquelle le moine s’adonne à des moments précis, assez longs, comme à d’autres au travail manuel (Règle 48,1). Elle l’aidera à réaliser sa vocation au monastère : se convertir, transformer sa vie, chercher vraiment Dieu.

             Au XIIème siècle, Guigues II le Chartreux présente la lectio divina comme une échelle qui conduit au ciel à travers les quatre étapes : la lecture, la méditation, la prière et la contemplation. La lecture cherche la vie bienheureuse, la méditation la trouve, la prière la demande, la contemplation la goûte (cf. Sources Chrétienne n°163) 

            A partir du XVIème siècle la lectio cède place aux systèmes rationnels et spéculatifs et dégénère dans une spiritualité faite de dévotions et soucieuse d’intériorité. L’oraison mentale et la lecture spirituelle, à laquelle les personnes s’initient à travers diverses méthodes, remplace la lectio divina.

 Vatican II est revenu à la centralité de la Parole. Il décide que les fidèles doivent avoir « un accès facile à la Sainte Ecriture ». La Constitution « Dei Verbum » recommande à tous les fidèles « la lecture fréquente pour acquérir la science éminente de Jésus Christ (Ph 3,8), car ignorer les Ecritures c’est ignorer le Christ. » [15] La lectio divina aujourd’hui a pour mission de faire de la prière personnelle et communautaire une réponse certaine à Dieu qui continue de nous parler dans les Ecritures : « Dans les Saints Livres, en effet, le Père qui est aux cieux vient avec tendresse au-devant de ses fils et entre en conversation avec eux ; or, la force et la puissance que recèle la parole de Dieu sont si grandes qu’elles constituent, pour l’Eglise, son point d’appui et sa vigueur et, pour les enfants de l’Eglise, la force de leur foi, la nourriture de leur âme, la source pure et permanente de leur vie spirituelle. Dès lors ces mots s’appliquent parfaitement à la Sainte Ecriture : Elle est vivante donc et efficace la parole de Dieu (Hé 4,12) qui a le pouvoir d’édifier et donner l’héritage avec tous les sanctifiés (Ac 20,32 ; 1 Th 2,13) » [16] .

             Après le Concile, la pratique de la lectio divina a grandi dans les communautés de consacré(e)s, les mouvements ecclésiaux, les communautés chrétiennes, dans la pastorale des Eglises particulières. C’est ainsi que le caractère central de l’Ecriture, rappelé par Vatican II, est redevenu clairement visible dans la vie de l’Eglise : « L’Eglise a toujours vénéré les divines Ecritures, comme elle l’a toujours fait aussi pour le Corps même du Seigneur, elle qui ne cesse pas, surtout dans la sainte liturgie, de prendre le pain de vie sur la table de la parole de Dieu et sur celle du Corps du Christ, pour l’offrir aux fidèles. Toujours elle eut et elle a pour règle suprême de sa foi les Ecritures, conjointement avec la sainte Tradition, puisque, inspirées par Dieu et consignées une fois pour toutes par écrit, elles communiquent immuablement la parole de Dieu lui-même et font résonner dans les paroles des prophètes et des apôtres la voix de l’Esprit-Saint. Il faut donc que toute la prédication ecclésiastique, comme la religion chrétienne elle-même, soit nourrie et régie par la Sainte Ecriture. » [17]

Questions pour la réflexion personnelle et communautaire        

  1.      Quelles sont les principales conclusions pratiques que tu retires de ce bref panorama historique de la lectio divina ?
2.      A quoi est dû, dans le Carmel contemplatif, l’éloignement de la lecture orante de l’Ecriture ? Qu’a-t-on fait pour récupérer son caractère central ?
3.      Existe-t-il dans le programme de ta communauté un temps pour la lectio divina communautaire ?  

IV. LA PERSPECTIVE CARMELITAINE DE LA « LECTIO DIVINA »

  1.      La « lectio divina » et la Règle du Carmel

  « La Règle du Carmel est profondément biblique. Elle est substantiellement biblique. Non seulement à cause des citations – explicites, implicites ou allusives – de la Sainte Ecriture, qui surpassent la centaine selon les recherches actuelles. L’extrême brièveté du texte (environ 1100 mots) donne une grande importance à ces citations. Mais aussi les modèles de référence et le langage de la Règle, en général, sont typiquement bibliques : certains chapitres sont une véritable « lectio divina » qui porte des conséquences pratiques… Nous sommes conscients de nos jours de cette caractéristique, mais personne ne s’en rendait compte dans le passé parce qu’on en faisait une lecture idéologique et préconçue. On faisait dire à la Règle ce qu’on avait à l’esprit, que ce soit le sens érémitique, le sens marial ou ascétique. » [18]

             En lisant la Règle nous constatons que la familiarité profonde des auteurs avec la Bible leur permet d’exprimer leur projet avec des fragments bibliques. En même temps la fidélité à la parole les conduit à trouver des formes pratiques et symboliques qu’ils incarnent de manière créative… Ce lien entre Parole – projet – organisation est aussi le style typique des courants spirituels de l’époque… Cela indique un chemin utile pour aujourd’hui. Il s’agit de donner voix à la parole pour interpréter la vie et de transformer la vie et la pratique pour qu’elles soient icônes de la Parole. » [19]

 « La Règle ouvre trois portes par où la parole de Dieu peut entrer dans la vie des carmes :

a.      La porte de la lecture personnelle : méditation en cellule, ruminer la parole qui va de la bouche au cœur en produisant de saintes pensées et conduit à tout faire selon la parole de Dieu.

b.      La porte de la lecture communautaire : écouter ensemble la parole de Dieu au réfectoire, en chapitre, dans la chapelle durant l’Eucharistie…

c.      La porte de la lecture ecclésiale : prier les psaumes selon la coutume approuvée par l’Eglise ; s’insérer dans la tradition des Saints Pères (Prologue) ; suivre l’idéal de la première communauté apostolique décrite dans les Actes. » [20]  

 Dans la Règle nous retrouvons facilement les quatre étapes traditionnelles de la lectio divina :

a.       « Lecture. Avant tout, la parole doit être lue et entendue : au réfectoire aussi bien qu’à la messe, dans l’office divin aussi bien que personnellement en cellule.

b.      Méditation. La parole lue et entendue doit être méditée et ruminée. Cette méditation doit se faire jour et nuit, sans cesse, surtout en cellule. Par cette méditation, la parole descend de la bouche dans le cœur et produit de saintes pensées.

c.      Prière. La parole lue et méditée doit être recueillie dans la prière, doit devenir prière : aussi bien à l’office divin, à la messe qu’en cellule, où le Carme doit veiller jour et nuit.

d.      Contemplation. La parole lue, méditée priée, envahit la pensée, pénètre le cœur et l’action, si bien que tout est fait selon la parole du Seigneur. »

 « La Règle du Carmel non seulement recommande la lecture de la Bible, elle la pratique elle-même. Elle est tout à la fois source et fruit de la lectio divina. Elle nous montre la manière dont elle utilise et interprète l’Ecriture. L’objectif à partir duquel et en fonction duquel la Règle utilise et lit la Bible est la préoccupation de vivre dans la dépendance de Jésus-Christ, comme le dit le Prologue. La sequela Christi est son paramètre. Le Christ apparaît au début, dans le prologue, et dans les deux derniers chapitres, qui demandent au prieur de mettre en pratique ce que le Christ a dit dans l’Evangile et demande aux Frères de considérer le Christ dans la personne du supérieur…

            L’apport de la Règle ne consiste pas seulement dans ce qu’elle nous enseigne sur la lecture de la Bible, mais aussi dans la manière dont elle utilise la Bible. Elle sait incarner la parole de Dieu au point de la faire sienne. » [21]       

2.      Sainte Thérèse et la Sainte Ecriture

 « Une des raisons de la richesse et de l’actualité de la spiritualité thérésienne est son profond caractère biblique. L’énorme contenu biblique de l’œuvre thérésienne est surprenant, à travers les citations directes qu’elle fait de la Bible, les constantes allusions indirectes, les captivantes intuitions herméneutiques dans son approche des textes et l’usage suggestif qu’elle fait des passages et des personnages bibliques pour expliquer des attitudes ou pour éclairer ses propres expériences spirituelles… La place qu’occupe la Bible dans la vie et la doctrine de sainte Thérèse est doublement surprenante quand nous la replaçons en son temps. Nous voici en présence d’une femme qui n’a pas eu la chance de réaliser une étude profonde de la Bible ni n’a pu la connaître intégralement… Sainte Thérèse vécut à une époque où l’accès à l’Ecriture était partiel et indirect. Sa culture biblique est incomplète et peu systématique. Elle n’a jamais eu en main une bible pour la lire, l’étudier ou la consulter. A son époque l’Ecriture était interdite aux gens car les autorités ecclésiastiques craignaient qu’elle ne nuise à leur foi… Beaucoup de théologiens de son temps étaient convaincus que la parole de Dieu était un aliment dangereux  pour les gens simples et particulièrement pour les femmes. Melchior Cano en vain à écrire : ‘Plus les femmes réclament avec un appétit insatiable manger de ce fruit (lire la sainte Ecriture) il faut l’interdire et placer le feu du glaive fulgurant pour en empêcher l’accès (cf. allusion à Gn 3,24)’.

Dans un contexte si hostile et dangereux Thérèse manifeste un esprit de liberté exceptionnel et un amour délicat pour la parole de Dieu. Elle ose commenter le Notre Père, un commentaire qui est l’épine dorsale du Chemin de perfection… En outre elle écrit des « méditations » sur le Cantique des Cantiques… Sainte Thérèse connaît la Bible de manière indirecte par les livres de spiritualité…. Elle connut de nombreuses citations bibliques pour les avoir entendues dans les sermons de l’époque. » [22]  

Sainte Thérèse rencontre la parole de Dieu au contact des personnes qui la connaissent et en ont expérimenté la force de transformation. De plus dans son expérience mystique elle découvre que « Dieu est la Vérité, une Vérité versée dans l’Ecriture et contenue en elle. Dieu-Vérité-Ecriture. La Vérité que Thérèse perçoit mystiquement est dans la Bible. Cette Vérité est la Bible. » [23] Dans son expérience spirituelle le Seigneur la conduit à comprendre sa parole de manière vitale en lui donnant un sens qui va au-delà de la lettre et du passé du texte et qui souvent est novateur par rapport aux interprétations de l’époque.

« Pour Thérèse de Jésus la bible n’est pas une fin en soi. Elle est tout orientée à comprendre et à interpréter sa propre expérience spirituelle… En Thérèse l’Ecriture est parole vivante. Elle se fond harmonieusement avec sa vie, comme deux paroles prononcées par le même Dieu. Simplement elle constate que ce qui est raconté dans la Bible ’il me semble que je le vois au pied de la lettre en moi’  … Elle est un véritable témoin de la force et de la lumière de la Sainte Ecriture… Elle nous a laissé un témoignage très riche par une vie soutenue et animée, éclairée et expliquée par la parole de Dieu. » [24]

3.      Saint Jean de la Croix et la « lectio divina » 

 Il y a chez saint Jean de la Croix une phrase qui exprime le contenu de la lectio divina : « Cherchez en lisant et vous trouverez en méditant ; appelez en priant et l’on vous ouvrira dans la contemplation. » [25] « La pratique de la lectio divina par Jean de la Croix se rattache à la tradition qui précède… Durant sa captivité de Tolède il n’eut pas d’autre nourriture. Ses premières poésies témoignent de sa lectio. Les deux Romances, la Source et le Cantique spirituel. Toutes sont des chants inspirés par la Bible. »  

«  L’Ecriture est pour Jean une source de richesse infinie, comme sont infinis les trésors cachés dans le Christ, Parole unique du Père. Sa parole, celle d’un mystique, est le fruit mûri de sa rencontre avec l’Ecriture… Chez Jean, la lecture orante de la Bible est la source de toutes ses richesses et le principe de son  radicalisme évangélique : ‘Si tu désires trouver la paix, la satisfaction de l’âme, et servir Dieu véritablement, ne te contente pas de ce que tu as déjà laissé, car peut-être es-tu autant et plus embarrassé dans la voie où tu marches aujourd’hui, que tu ne l’étais précédemment. Abandonne donc ce qui te reste et tiens-toi à ce bien qui attire tous les autres ; je veux dire la solitude jointe à l’oraison et à la sainte et divine lecture. » [26] Le témoignage de Jean de la Croix est parole et expérience profondément enracinée dans l’Ecriture, non par concordisme et moins encore par l’abondance des citations. Une lumière divine et mystérieuse abonde en sa parole et résiste à toute tentative de classement. Il s’agit de la parole d’un mystique, d’un homme qui sait ‘par science et expérience’. A la chaleur de l’Ecriture, livre presque exclusif de Jean – selon le témoignage de ceux qui le connurent – naît un Jean de la Croix nouveau, un homme nouveau qui recrée en ses paroles ce qui naît d’une expérience ineffable…

En lisant l’Ecriture à la lumière de la nouvelle expérience de Dieu à partir de la réalité – elle aussi parole de Dieu, vraie grâce dans la foi – et en compagnie de Jean de la Croix, nous sommes appelés comme carmes à ‘recréer’ la Parole. La lectio divina est une instance de prière, connaturelle à notre charisme… Avec Jean de la Croix, qui par ses écrits nous permet d’entendre la richesse de la Bible et de la réalité, la lectio devient une expérience spirituelle profonde, novatrice et créatrice. C’est une lecture contemplative, intimement liée à notre vocation prophétique, ouverte à Dieu dans l’histoire. » [27]       

4.      Sainte Thérèse de Lisieux et la « lectio divina »

« Il est probable que la lectio divina comme telle de fait pas partie des pratiques du monastère de Lisieux. Aucun témoignage ne la confirme ou s’y réfère, ni à aucune autre méthode de lecture biblique. Thérèse non plus ne nous dit pas explicitement comment elle lisait l’Evangile. Nous savons par Céline qu’elle ne se contentait pas d’une simple lecture, mais qu’elle étudiait vraiment les livres inspirés pour y découvrir Dieu. De ses écrits nous pouvons déduire une manière ordinaire de lire la Bible en étroite connexion avec la lectio divina… :

-  elle sait très bien que les divers événements de son existence ne sont pas l’effet du hasard mais s’insèrent dans une trame tissée par Dieu, comme l’histoire du peuple d’Israël guidé par Dieu.

- en lisant l’Ecriture elle perçoit le plan de Dieu à travers l’histoire. Cette perception l’aide à déchiffrer les appels de Dieu dans sa propre histoire personnelle et dans l’histoire et les situations des autres personnes… Dans la recherche de sa vocation elle comprend qu’être carmélite, épouse et mère constitue sa vocation. Cependant elle sent aussi en elle la vocation de guerrier, de prêtre, d’apôtre, de docteur, de martyr. » [28]   C’est alors qu’elle cherche dans les Ecritures, découvre dans les chapitres 12 et 13 de la première lettre aux Corinthiens que sa vocation est d’être l’Amour dans le cœur de l’Eglise.

 « L’évangile confronté avec sa pauvreté lui fait découvrir la petite voie de l’enfance spirituelle… Toutes les découvertes que Thérèse a faites au long de sa vie, elle les a puisées dans l’Ecriture : la miséricorde divine décrite par les trois paraboles de Luc (la brebis perdue, la drachme perdue, l’enfant prodigue)… A chaque page des manuscrits on découvre des passages qui inspirent et éclairent sa réalité ou celle du prochain et l’encourage à avancer sur son chemin et à persévérer dans son attitude de pleine confiance d’enfant devant son père. L’essentiel pour Thérèse est d’écouter la voix de Celui qu’elle aime et à qui elle s’est entièrement offerte. En approfondissant l’Ecriture, Thérèse découvre toujours mieux le ‘caractère’ de Dieu, elle se familiarise avec les moeurs divines, avec les manières de ‘penser’ et d’agir de Dieu, et elle s’efforce de penser et d’agir comme lui.

Elle expérimente ainsi une vérité bien connue par ceux qui méditent l’Ecriture : l’évangile lu, médité, prié et contemplé sous l’action de l’Esprit Saint nous fait pénétrer de manière toujours nouvelle le mystère de l’amour de Dieu et les lumières se font plus abondantes dans notre relation avec lui et avec les autres. » [29]

Questions pour la réflexion personnelle et communautaire 
1.      Dans ton monastère a-t-on approfondi personnellement et communautairement les enseignements de la Règle et de nos saints sur la lecture orante de la Bible ?
2.      Peux-tu partager une expérience de lectio divina faite sur la base de l’expérience et de la doctrine de la Règle et de nos saints ?
3.     
Quels autres enseignements de la Règle et de nos saints, mentionnés ou non dans notre texte, peuvent-ils aider les Carmélites à vivre et à approfondir la lectio divina ?
4.      Quelles caractéristiques particulières la lectio divina a-t-elle au Carmel ?

   V. LA PERSPECTIVE PRATIQUE DE LA « LECTIO DIVINA »

             L’objectif central de la lectio divina est, grâce à la Bible, de nous faire découvrir, assumer et célébrer la parole de Dieu dans notre vie d’aujourd’hui. Comme dit le psaume : « Aujourd’hui écouterez-vous sa voix ? » (Ps 94,7)

             « L’histoire séculaire de l’Eglise nous montre que pour atteindre cet objectif il faut deux mouvements simultanés : 1. d’aujourd’hui à hier et 2. d’hier à aujourd’hui. Celui qui va d’aujourd’hui à hier entend chercher le sens littéral, la lettre, l’histoire, pour trouver la problématique commune d’hier… Le mouvement qui va d’hier à aujourd’hui entend découvrir le sens spirituel, l’esprit, le message, la dimension théologale, c’est-à-dire ce que Dieu veut nous dire aujourd’hui par ce texte d’hier. Dans ce deuxième mouvement le primat est aux critères de la foi. Le climat de prière nous aide beaucoup et favorise la compréhension du sens spirituel. Lettre et esprit : ces deux mouvements sont comme le corps et l’âme. L’interprétation ne peut pas se faire sans les deux.

            Comme nous pouvons le vérifier, ces deux mouvements sont bien présents dans la lectio divina du début à la fin. Le mouvement d’aujourd’hui à hier se fait spécialement dans la lecture et la méditation. Le mouvement d’hier à aujourd’hui se fait surtout dans la méditation et la prière. La contemplation est le résultat de l’union des deux mouvements. Ces derniers ne sont possibles que si la lecture part de trois préoccupations fondamentales :
a)       tenir compte de la réalité humaine d’aujourd’hui avec ses problèmes et ses défis qui questionnent la foi et menacent la vie ;
b)       partager la foi de la communauté qui nous fait entrer en communion avec le même Dieu qui dans le passé guidait son peuple et s’est révélé à lui en Jésus-Christ ;
c)       avoir un grand respect pour le texte de la Bible, en évitant tout type de manipulation ou de réduction de son sens. Seulement ainsi la lecture permet et nourrit notre dialogue avec Dieu. » [30]

Pour mettre en pratique la lectio divina, différentes méthodes concrètes ont été proposées. Nous en signalons deux : l’une est proposée par l’Equipe de Réflexion Théologique O.Carm – OCD d’Amérique Latine, et l’autre par le P. Bruno Secondin, O.Carm, dans le livre cité plus haut.

1)   L’Equipe de Réflexion Théologique O.Carm – OCD distingue la méthode de la lectio divina selon qu’elle est faite personnellement ou en communauté.

A.     Pour la lectio divina personnelle  

1.      Commencer par une prière à l’Esprit Saint
2.      Lecture lente et attentive du texte
3.      Moment de silence intérieur pour se rappeler ce qui a été lu
4.      Bien voir le sens de chaque phrase
5.      Actualiser et « ruminer » la parole en l’unissant à la vie concrète
6.      Elargir la vision en reliant le texte à d’autres passages de la Bible
7.      Lire de nouveau, en priant le texte et en répondant à Dieu
8.      Formuler un engagement de vie
9.      Choisir une phrase du texte comme résumé à mémoriser

B.     Pour la lectio divina communautaire

  1.      Accueil – prière. Accueil et bref partage des participants. Prière initiale en demandant la lumière à l’Esprit Saint.
2.      Lecture du texte . Lecture lente, attentive. Moment de silence pour que la parole puisse pénétrer en nous. Répéter le texte phrase par phrase pour aider à rappeler tout ce qui a été lu.
3.      Le sens du texte en soi. Echanger des impressions et des doutes sur le sens du texte. Si nécessaire, lire de nouveau et s’éclairer mutuellement avec le texte ou avec d’autres textes bibliques.
4.      Le sens du texte pour nous aujourd’hui. « Ruminer » le texte et découvrir son sens pour nous aujourd’hui. Appliquer le sens du texte aux situations concrètes que nous vivons. Elargir le sens en confrontant le texte lu avec d’autres textes bibliques. Situer le texte dans le plan de Dieu qui se réalise dans l’histoire.
5.      Prier avec le texte. Lire (proclamer) de nouveau le texte avec pleine attention. Moment de silence pour préparer la réponse à Dieu. Partager sous forme de prières les lumières et les forces reçues.
6.      Contempler – S’engager. Exprimer l’engagement auquel la lecture orante du texte nous a conduit. Résumer le tout en une phrase pour nous la rappeler durant la journée
7.      Un psaume. Proposer un psaume qui recueille et exprime ce qui a été vécu dans cette rencontre. Réciter ensemble, lentement, le psaume pour terminer la rencontre. [31]

2) Le P. Bruno Secondin O.Carm propose la méthode par le graphique suivant.

Questions pour la réflexion personnelle et communautaire

  1.      Personnellement ou en communauté as-tu fait la lectio divina selon ces méthodes ou une méthode semblable ?
2.      Personnellement ou en communauté as-tu une autre méthode pour la lectio divina ?
3.      Quelle pourrait être la méthode carmélitaine féminine-contemplative pour faire la lectio divina ?

CONCLUSION

            « La parole de Dieu, ensemble avec les sacrements, est la mémoire des merveilleux passages de Dieu dans l’histoire, nous libérant en marchant avec nous, dans notre aujourd’hui, et nous projetant par l’action de l’Esprit Saint vers l’avenir… Comme les sacrements la parole de Dieu est signe qui remémore (mémoire du passé), qui actualise (réalisation du présent) et préfigure (perspective future). C’est tout le sens de ce qui est prophétique. Dite dans le passé, la parole perdure dans le présent et fixe le regard sur l’avenir grandiose que Dieu prépare pour ceux qu’il aime (cf 1 Co 2,9). Cette parole, comme les sacrements, nous engage. Elle nous engage à être aujourd’hui et demain ce que Dieu veut que nous soyons. » [32]


______
[1] Sainte Thérèse, Vie 8,5
[2]
DV 5.
[3]
« La théologie narrative est une manière de communiquer le message chrétien qui met en relief son caractère historique et d’expérience, puisque son ultime point de référence est la vie de Jésus, le Christ, et son application ou dimension pratique nous renvoie à la vie des croyants. C’est pourquoi un certain type de discours est requis, par exemple, la narration qui convient très bien à la communication de messages et d’expériences de salut. Il s’agit, par conséquent, d’un complément précieux à une lecture de la foi chrétienne trop conceptuelle ou abstraite, qui oublie des aspects importants de la foi elle-même. La théologie narrative est aussi une méthode théologique qui récupère l’intérêt pour les récits où s’exprime le coeur de la foi chrétienne. Elle souhaite les comprendre et les étudier pour pouvoir les proposer de nouveau au monde d’aujourd’hui » Diccionario Teológico Enciclopédico (Estrella, 1995) pp. 959-960.
[4]
VC 58.
[5]
CRB, Lectura orante de la Biblia (1991) pp.19-20.
[6]
DV 1.
[7]
DV 8.
[8]
Cf GS 4.
[9]
Cf. id. 12-13.
[10]
CRB, o.c. pp. 22-23.
[11]
Id. pp. 24-27
[12]
Id. pp. 31-34
[13]
cité par B. Secondin, La lettura orante della Parola. « Lectio divina » in comunità e in parrocchia (Padova, 2001)  p.15.  (cf. Sources Chrétiennes n° 148,  p. 192)
[14]
cit. Id. p.16.  (cf.  Sources chrétiennes n° 54,  pp. 194-195)
[15]
DV  25
[16]
DV  21.
[17]
Ib. Pour cette section historique : cf. «  Lectio divina et lecture spirituelle » in D.Spir.  IX, col. 470-510.
[18]
B. Secondin – M-A Silva, La Biblia en la Regla Carmelitana (Tendencias en los estudios), dans AA.VV La Biblia en el Carmelo (Quito 1997) p. 19. Nous tirons de ce livre, fruit de la réflexion d’une équipe de théologiens O.Carm. – OCD d’Amérique Latine, l’essentiel de ce que nous disons dans cette quatrième partie.
[19]
B. Secondin – M-A Silva, o.c. p. 24.
[20]
C. Mesters, El reto que nos viene de la lectura popular de la Biblia, dans AA.VV., o.c. p. 30.
[21]
Id. pp. 30-33.
[22]
S.J. Baez, Santa Teresa y la Sagrada Escritura, dans AA.VV., o.c. pp. 43-46.
[23]
M. Herraiz, Biblia y espiritualidad teresiana, dans « Monte Carmelo » 88 (1980) 318.
[24]
S.J. Baéz, o.c. pp. 48. 64-65.
[25]
Saint Jean de la Croix, Dichos 157, dans O.C .(Cerf  1990) n°156 p.286.
[26]
id. n°77 p. 278.
[27]
O. Azuaje, San Juan de la Cruz, lector de la Palabra de Dios, dans AA.VV., o.c. pp. 75-77.
[28]
R. Cuartas, Teresa de Lisieux, una existencia evangélica, dans AA.VV :, o.c. p. 95. cf. mss B 2r°.
[29]
Id. pp. 96-98.
[30]
CRB, o.c. p. 35.
[31]
AA.VV., o.c. pp. 118-119.
[32]
CRB, o.c. p.10.

     
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