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SECRETARIATUS GENERALIS PRO MONIALIBUS O.C.D. - ROMAE PROJET
DE RÉFLEXION THÉOLOGICO-SPIRITUELLE LE CHARISME THERESIEN |
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| Le Concile Vatican II a mis en relief la nature charismatique de la vie
religieuse. Il définit les conseils évangéliques comme "un don
divin que l'Église a reçu de son Seigneur et qu'elle conserve toujours
avec sa grâce" (LG 43). Ce don qui est attribué à l'action
rénovatrice de l'Esprit-Saint trouve son expression concrète dans ces
hommes et ces femmes remarquables (LG 45) qui ont donné à l'Église de
nouvelles familles religieuses que l'Église elle-même a approuvées de
son autorité (LG 45 et PC 1). Le Concile parle de "l'esprit des
fondateurs et de leurs intentions spécifiques" qui donne
"leur caractère et leur fonction propres" à chaque famille
religieuse dans l'Église (PC 2b et 7-10) et qui doivent être
"connus et observés".
"Le charisme même des Fondateurs apparaît comme une expérience de l'Esprit (cf Evangelica Testificatio 11) transmise aux disciples pour être vécue par eux, gardée, approfondie et continuellement développée en harmonie avec le Corps du Christ dans un processus de croissance constante" (Mutuae Relationes 11). En suivant cette inspiration doctrinale les Constitutions des Carmélites Déchaussées offrent une ample méditation sur le charisme thérésien, dans laquelle elles synthétisent le processus de fondation dans l'expérience de la Madre, expérience enracinée dans la tradition du Carmel, et mettent en relief les valeurs essentielles du charisme. Les nn. 4-11 des Constitutions, amenés par les nn. 1-3 sur les
origines du Carmel, nous donnent une description synthétique de cette expérience
de l'Esprit vécue par sainte Thérèse, consignée dans ses
écrits autobiographiques et doctrinaux, confirmée par le témoignage
des premières moniales. Une lecture attentive du texte des
Constitutions, enrichie par celle des notes abondantes de chaque
numéro, nous permettent d'apprécier l'expérience spirituelle de
laquelle a surgi le Carmel Thérésien. I. LE PROCESSUS DE FONDATION La définition du charisme comme "expérience de l'Esprit" nous permet d'étendre la vision du processus de fondation pour ne pas le centrer uniquement sur quelques événements, mais sur la personne qui les a vécus. La considération du processus charismatique de notre famille religieuse dans l'Église part de la personne même de Thérèse de Jésus, que Dieu a choisie pour cette mission et qu'il a conduite, à travers son expérience spirituelle, à la réalisation de Ses plans. Dans cette perspective nous pouvons affirmer que tout le Livre de la Vie qui nous présente l'histoire de grâce de la Madre est le noyau spirituel sur lequel doit s'appuyer la description de tout le processus de fondation. Les chapitres 32 à 36, uniquement consacrés à l'histoire de la fondation de Saint-Joseph, sont l'expression culminante d'un processus de grâce dont il faut rechercher les débuts dans les premiers chapitres de l'autobiographie thérésienne. Tout le Livre de la Vie est important pour comprendre le processus de fondation et même pour une identification adéquate à l'expérience de la Madre pour tous ceux qui ont reçu la grâce d'être appelés par Dieu à la suivre. De fait, la vision providentielle de toute sa vie, à partir de l'enfance même, les chapitres consacrés à la narration de sa vocation religieuse et de ses expériences au monastère de l'Incarnation, la grâce de sa conversion et la série d'expériences mystiques qui suivirent ce moment décisif, la sensibilité croissante pour le mystère de l'Église et sa vie concrète constituent le "prologue" et la "préparation" de la fondation de Saint-Joseph. Le traité sur l'oraison lui-même (c. 8 et 11-22) constitue la base de ce qui sera plus tard l'occupation primordiale de Thérèse et de ses filles à Saint-Joseph. Les dernières pages de l'autobiographie ont vu le jour dans la paix de la maison de Saint-Joseph, "en peu nombreuse et sainte compagnie" (40,22) et reflètent un charisme vécu dans la droite ligne de tout ce qui a été écrit antérieurement. Pour ce qui est de la vie religieuse carmélitaine, on ne peut pas se faire une idée exacte de l'enracinement traditionnel et de la nouveauté charismatique de Saint-Joseph d'Avila sans avoir fait une lecture attentive de tout ce que la Madre nous indique dans le Livre de la Vie à propos de sa vocation religieuse (c.3,5-7), des premières années de sa vie de Carmélite, de son expérience de vie religieuse à l'Incarnation, y compris son appréciation critique et autocritique (V 5-7; 13,8-9); 31,23-24). Thérèse a pu faire l'expérience de la vie religieuse carmélitaine à l'Incarnation, elle s'est nourrie des sources de la spiritualité du Carmel, elle a respiré l'idéal primitif dans la liturgie et la religiosité populaire du monastère; grâce à sa fine intuition et à son ouverture d'esprit, elle a pu, au-delà de ce qu'elle voyait et vivait, rejoindre les origines de l'Ordre et les idéaux élevés des Anciens Pères, au point de ressentir le désir d'une rénovation de l'Ordre de Notre-Dame. Son charisme de fondatrice est aussi né de ces sources et de ces préoccupations, comme d'une préparation providentielle. D'autre part, son penchant pour la communication, sa capacité de transmettre son idéal aux autres dès les premières années de sa vie religieuse (cf. V 6,3-4), et le rôle de meneur qu'elle a joué dès le début comme maître d'oraison (cf. V 7,13), révèlent chez Thérèse un caractère prédisposé à créer un groupe autour d'elle. Cette qualité passe par une épreuve de solitude qui la précipite dans la dissipation mondaine du parloir en même temps qu'elle aspire à un genre de vie religieuse où l'aide mutuelle au service du Seigneur serait une règle de vie (cf. V 7,20-22). Dans l'histoire de l'amitié spirituelle de Thérèse, qui s'exprime dans la communication spirituelle avec les amis que Dieu lui donne ("nous cinq qui présentement nous aimons en Jésus-Christ", V 16,7) et au sein de sa communauté de l'Incarnation, avec le groupe de moniales dont sa cellule est le centre, se forge le milieu où va germer l'idée d'un nouveau monastère. Il est significatif qu'avant de raconter la fameuse "veillée" de l'Incarnation au cours de laquelle surgit l'idée de Saint-Joseph, la Sainte mentionne ce fait: "Comme je communiquais à certaines moniales ce que m'enseignaient ceux qui me dirigeaient, on en tira grand profit" (V 32,9). Son confesseur, le P. Ibañez, dans le rapport ("Dictamen") qu'il écrira en sa faveur témoignera en ces termes de l'influence spirituelle de Thérèse dans son monastère: "Son âme profite tellement de tout cela et son exemple est si édifiant que plus de quarante moniales de sa maison vivent en grand recueillement" (BMC II, p.131). Il faut sans aucun doute, dans la préparation charismatique, réserver une place d'honneur aux grâces mystiques qui jalonnent l'ascension surnaturelle qui suit sa conversion. En effet, après la grâce de la "vie nouvelle" personnelle qui donne à sa conversion le caractère d'un renouvellement intérieur (cf. V 23,1), c'est la libération affective (cf. V 24,5-7), les premières paroles du Christ (cf. V 25), sa promesse d'être pour Thérèse un livre vivant (cf. V 26,5), la vision du Ressuscité (cf. V 27-28), l'expérience d'un amour qui la pénètre, la purifie et dilate sa capacité d'aimer (cf. V 29,13-14), la conscience du mystère du malin (cf. V 31). Nous voici donc en présence d'une plénitude de vie spirituelle et d'expérience mystique. La naissance du charisme thérésien procède de cette surabondance spirituelle et de cette maturité sponsale. Ces allusions à la préparation providentielle veulent rendre raison
de la synthèse très condensée par laquelle commence le n4 des Constitutions:
"Le commencement de la famille thérésienne au sein du Carmel et
le sens de sa vocation dans l'Église sont étroitement liés à
l'évolution de la vie spirituelle de sainte Thérèse." Fixons notre attention sur ce moment, sur les étapes successives et sur les éléments primordiaux qui caractérisent le charisme à son origine. a) Inquiétude et réponse de Thérèse Une inquiétude personnelle surgit qui oscille entre le désir de répondre de toutes ses forces à Dieu, de faire pénitence ou de « fuir les gens et finir par me séparer du monde en tout et pour tout. » (ib. 7-8). Une première réponse se fait jour. « Je me demandais ce que je pourrais faire pour Dieu, et me dis que la première chose était de suivre l'appel que Sa Majesté m'avait fait à la vie religieuse, en gardant ma Règle dans la plus grande perfection possible. » (Ib.9) L'inquiétude trouve donc sa voie de réalisation: être une parfaite religieuse carmélite. Mais l'état du monastère et sa propre situation personnelle lui font pressentir qu'elle ne va pas pouvoir répondre parfaitement à Dieu dans ces circonstances concrètes, comme la Sainte l'explique dans ces circonstances concrètes. l'idée qui naît de la communion spirituelle ouvre une voie nouvelle: « Il advint qu'un jour une personne avec qui je me trouvais me dit, à moi et à quelques autres, qu'elle se demandait si nous n'étions pas faites pour être moniales à la manière des Déchaussées, et qu'il était même possible de faire un monastère. » (Ib.10) L'idée surgit comme une suite à ce que déjà se vit à l'état de projet autour de Thérèse, dans sa cellule de l'Incarnation. L'idée d'une nouvelle maison vient de la jeune María de Ocampo, la future María Bautista, qui évoque ainsi le moment décisif: « Un jour, dans la cellule de notre Mère Thérèse de Jésus, alors que nous parlions, plaisantant à moitié, de la façon de réformer la Règle de ce monastère qui était des mitigés de Notre-Dame du Carmel et de fonder des monastères à la façon des ermites, comme c'était primitivement l'usage au début de cette Règle que fondèrent nos anciens Pères, enthousiasmée par la conversation, je devançai les désirs de la Madre et lui dis que je donnerais mille ducats pour que cela puisse commencer. » (cf. Tomás de la Cruz - Simeón de la S. Familia OCD: La Reforma Teresiana, Teresianum, Roma 1962, p.210-211; nous citerons ce livre sous le sigle RT). Cependant Thérèse demeure indécise. Elle hésite entre le désir,
la peur, l'attachement à sa communauté et à sa situation personnelle:
« Moi qui le désirais, je commençai donc à en parler... Quant
à moi, d'autre part, j'hésitais, me trouvant extrêmement heureuse
dans la maison où j'étais, car elle était fort à mon goût ainsi que
la cellule où j'étais. » (Ib. 10) L'épilogue de la rencontre
est significatif: « Malgré tout, nous nous mîmes d'accord pour
recommander vivement ce projet à Dieu » (Ib. 10). Dans le récit de l'origine de la fondation de Saint-Joseph, il est impressionnant de constater les interventions de Dieu, ses paroles, ses indications concrètes, les apparitions du Christ. Cette origine surnaturelle, fortement soulignée par Thérèse, nous montre que nous nous trouvons en face d'un charisme, d'une grâce de Dieu pour l'Eglise. Il n'est pas inutile de rappeler quelques-unes de ces interventions, qui font ressortir l'intérêt de Dieu pour la fondation du Carmel thérésien, donnent l'assurance que l'oeuvre est sienne et confèrent la responsabilité d'être fidèles à ce que Dieu lui-même a projeté et espéré. Les premières paroles et promesses. Moment capital du charisme, ce fait raconté par la Sainte: « Un jour où j'avais communié, le Seigneur me commanda vivement d'y travailler de toutes mes forces, en me faisant de grandes promesses que le monastère se ferait sans aucun doute, qu'il y serait très bien servi et qu'on l'appelle Saint-Joseph » (V. 32,11). C'est le Seigneur lui-même qui ordonne la fondation, qui lui assure sa protection et qui illumine par ses promesses un avenir de grâce. Il y a dans les paroles du Seigneur rapportées par la Sainte, comme la révélation d'un projet tendrement nourri par Dieu, pensé dans tous les détails et jusqu'au nom lui-même. Puis viennent les détails et les promesses: « il (saint Joseph) garderait l'une de ses portes, Notre-Dame garderait l'autre, et le Christ se tiendrait au milieu de nous, et que (le monastère) serait une étoile resplendissante... » (ib.). Nous mettons l'accent sur cette intimité et cette protection de Marie et de Joseph; tout particulièrement dans la promesse que « le Christ se tiendrait au milieu de nous », qui donne à la fondation de Saint-Joseph une saveur telle que l'expérience de la présence du Christ au milieu de ses disciples, selon la promesse évangélique: « Là où deux ou trois se trouvent réunis en mon nom, je suis au milieu d'eux » (Mt 18,20). Pour le nouveau monastère, le Christ donne l'assurance d'un avenir lumineux au sein de l'Eglise. Contre toute apparence de réaction réformiste, les paroles du Seigneur sont une apologie de la vie religieuse malgré les imperfections que Thérèse connaît dans son propre monastère: « et que malgré le relâchement des Ordres religieux, je devais penser que Dieu n'y était pas mal servi, et qu'en serait-il du monde s'il n'y avait pas les religieux » (Ib.). D'autres interventions. A partir de ce moment le Seigneur
prend les cartes en main de cette aventure où il ne cesse d'intervenir.
« Mais le Seigneur m'en parla à nouveau si souvent, les causes et
les raisons qu'il me fit voir en face m'apparurent si clairement, ainsi
que Sa volonté..." (V 32,12). A une autre occasion, face aux
premières difficultés, Thérèse prononce des paroles significatives:
"Sa Majesté se mit à me consoler. Elle me fit voir ce qu'avaient
enduré les saints fondateurs d'Ordres..." (ib., 14). Thérèse
était sur le point de devenir fondatrice. Dieu lui rappelle
fréquemment: "Je tiendrai ce que j'ai promis" (V 26,2). La
suite des interventions s'allonge (cfr. V 32,18; 33,3.8.10.12); c'est le
Seigneur qui suggère à Thérèse de ne pas se soumettre, pour le
moment, à l'obédience de l'Ordre et lui souffle le moyen d'obtenir la
permission de Rome; il insiste pour que la fondation soit d'absolue
pauvreté (V 35,6 e 36,20). Au milieu de la tempête soulevée par la
fondation, il l'affermit:" Ne sais-tu pas que je suis puissant? Que
crains-tu?" (V 36,16; cfr. aussi 26,2). Le charisme de Thérèse est aussi un don de la Vierge, Mère et
Patronne du Carmel. Marie partage avec le Seigneur les espérances et
promesses qui concernent le nouveau monastère. C'est ce que prouve la
grâce mariale reçue par sainte Thérèse, probablement le 15 août
1561. De la magnifique vision, où intervient aussi saint Joseph et qui
peut être considérée comme une sorte d'investiture mariale
pour que Thérèse puisse servir l'Eglise et le Carmel (cfr. V
33,14-16), retenons les paroles de la Vierge qui font écho à celles du
Christ: "Elle me dit que je lui causais une grande joie en servant
le glorieux saint Joseph; que je pouvais croire que mon projet de
monastère se réaliserait, et que le Seigneur serait très bien servi
dans ce couvent ainsi qu'eux deux, je ne devais point redouter de
faillite dans ce domaine; même si l'obédience à laquelle je serais
soumise n'était pas à mon gré; ils veilleraient sur moi, son Fils
nous avait déjà promis d'être avec nous, et en gage de la vérité de
cette promesse, elle me donnait ce joyau" (V 33,14). Une fois résolues, d'après les indications du Seigneur, les difficultés ralatives à la future juridiction du monastère, l'Eglise avec autorité approuve de Rome, par plusieurs documents successifs, la fondation de Saint-Joseph d'Avila, et concède cette reconnaissance ecclésiale qui garantit tout charisme comme service de sainteté dans la communion. Ce 7 février 1562, la Sacrée Pénitencerie signe le Bref de fondation "Ex parte vestra" (cfr. RT, pp. 139-146), qui arrive providentiellement à Avila début juillet, alors que la Sainte revient de Tolède sur l'ordre du Seigneur (cfr. V 35,8.12; 36,1). L'acceptation du monastère par l'évêque garantissait la protection de la nouvelle maison par l'Eglise; l'intervention de saint Pierre d'Alcantara fut providentielle (cfr. V 36,2). Ce premier Bref romain devait être suivi de celui sur la pauvreté absolue adressé aux "filles aimées dans le Christ, Prieure et religieuses du monastère de Saint-Joseph d'Avila, de l'Ordre de Sainte Marie du Mont-Carmel" (5.XII.1562; RT, pp. 150-151). Ultérieurement, devait arriver l'autorisation du nonce autorisant Thérèse de Ahumeda à résider à Saint-Joseph (21.VIII.1564) et finalement une Bulle de Pie IV "Cum a Nobis", qui confirme tous les Brefs antérieurs, nomme la Sainte pour la première fois "Thérèse de Jésus" et lui concède la faculté de rédiger "statuts et règles" (RT, pp. 181-186). Thérèse parle avec dévotion et confiance de cette approbation du Pontife Romain qui comporte l'option de la pauvreté absolue en ces termes: "Ce n'est pas sans mal que j'ai obtenu, aidée par l'autorité et la fermeté du Saint Père que nous ne soyons autorisées à rien d'autre, et que jamais nous n'ayons de rentes". (Pour les documents officiels primitifs, cf. Monumenta hist. Carmeli Teres., Documenta primigenia I -- 1560-1577 -- pp. 22-23, 31-32, 43-47, 48-53). e) Premier tableau idéal Une lettre de la Madre envoyée à Quito, fin 1561, à son frère Lorenzo de Cepeda, bienfaiteur providentiel qui, d'Amérique envoie les premières sommes nécessaires au nouveau monastère, revêt une importance particulière dans l'Histoire du charisme thérésien. Dans cette lettre, Thérèse trace, de façon idéale, les grandes lignes de la nouvelle vie; c'est une première ébauche d'un idéal en train de prendre forme dans le coeur et l'esprit de la sainte. Voici quelques-unes de ses premières intuitions: "... pour beaucoup de raisons et de causes que je n'ai pu éluder, pour être des inspirations de Dieu... sachez que je dois... tout mettre en oeuvre pour fonder un monastère où il n'y aura que quinze religieuses sans jamais dépasser ce nombre, en très étroite clôture, sans jamais sortir ni voir personne sans voile devant le visage, très établies dans l'oraison et la mortification" (Lett. 23.XII.1561)). "La maison portera le nom de "Saint-Joseph" et quoique pauvre et petite, cette maison a une belle vue sur la campagne" (ibidem 3). Une touche de pauvreté, d'esthétique, de simplicité et de recueillement dans le cadre extérieur de la vie d'oraison. En ce qui concerne les futures occupantes, elle écrit: "J'espère en Dieu que ce sera pour sa plus grande gloire, s'il nous permet d'aboutir, et il en sera ainsi, sans nul doute, car les âmes qui doivent y entrer sont très choisies, elles donnent de grands exemples d'humilité comme de pénitence et d'oraison" (ibidem 4). f) La fondation La Sainte nous a décrit avec beaucoup de détails l'histoire de la
fondation de Saint-Joseph, sa joie d'y voir installé le Saint-Sacrement
et la prise d'habit des quatre premières Déchaussées: "Je me
crus au ciel quand je vis poser le Très Saint-Sacrement, et quatre
orphelines pauvres, grandes servantes de Dieu, trouver là un refuge,
car nous les prenions sans dot... l'oeuvre que je désirais tant,
sachant qu'elle contribuerait au service de Dieu et à l'honneur de
l'habit de sa glorieuse Mère, était réalisée. Ce me fut aussi une
grande consolation d'avoir fait ce que le Seigneur m'avait commandé
d'accomplir, et qu'il y ait dans la localité une église de plus
dédiée à mon glorieux Père saint Joseph qui, jusqu'alors, n'en avait
point" (V 36,6). Voilà, résumé, l'ensemble des raisons qui ont
poussé sainte Thérèse à fonder Saint-Joseph. Le tableau des origines du charisme peut être idéalement complété par les témoignages que la Madre nous a laissés sur les premiers moments de la vie à Saint-Joseph. Le témoignage de Thérèse relate son retour au monastère de Saint-Joseph, après les événements qui l'avaient momentanément séparée des premières Déchaussées, est significatif: "En oraison dans la chapelle, avant d'entrer au monastère, presque en extase, je vis le Christ qui semblait me recevoir avec un grand amour; il posa sur ma tête une couronne, en me remerciant de ce que j'avais fait pour sa Mère" (V 36,24). Celui qui avait promis d'être avec les Déchaussées reçoit maintenant Thérèse à son retour. Le caractère marial de la fondation se traduit aussi à travers cette grâce des premiers temps: "Une autre fois, alors que nous étions toutes en prière dans le choeur, après Complies, je vis Notre-Dame, dans une immense gloire, vêtue d'un manteau blanc sous lequel elle semblait nous abriter toutes. Je compris le haut degré de gloire que le Seigneur donnait aux religieuses de cette maison" (ib.). Le climat spirituel des premiers temps se trouve reflété dans ces expressions: la maison de Saint-Joseph est un "petit recoin de Dieu, car je crois que c'en est un, et Sa Majesté fait ses délices de cette demeure, puisqu'Elle me dit un jour en oraison que cette maison était le paradis de ses délices" (V 35,12). Ces paroles du Seigneur à Thérèse évoquent des expressions bibliques bien connues qui remontent à l'élection du Peuple de Dieu et à la promesse de faire chez lui sa demeure permanente (cfr. Lev 26,11; Ez 37,27). La paix, la joie, la douceur, voilà l'atmosphère spirituelle du nouveau monastère telle que la décrit Thérèse dans quelques textes caractéristiques (cfr. V 36,25-29): "Tout se fait avec beaucoup de douceur, on voit bien qu'elle (la Règle) est tolérable, et qu'il est possible de la pratiquer sans contrainte; on voit aussi que tout est disposé dans ce couvent pour que celles qui, dans la solitude, veulent jouir de leur Epoux le Christ, puissent y vivre toujours. C'est à quoi elles doivent toujours prétendre, seules avec Lui seul, et qu'il n'y ait pas plus de treize religieuses..." (V 36,29). Dans cette maison pauvre où elle procède à la dernière rédaction du livre de la Vie (cfr. V 10,7 e 14,8), Thérèse a trouvé un "havre" après la tourmente des dernières années. Pour elle c'est un petit "recoin" si bien cloîtré, "un port où je suis en sûreté", "en peu nombreuse et sainte compagnie", c'est comme une anticipation eschatologique: "je regarde comme d'en-haut", "je crois rêver ce que je vois"; et cependant le désir d'apostolat est fort: "Le moindre progrès d'une âme compte plus que tout ce qu'on peut dire de moi; voilà à quoi se bornent mes désirs, par la grâce du Seigneur, depuis que je suis ici"; c'est pourquoi elle termine le livre de la Vie par l'expression de ces sentiments: "Voilà comment je vis actuellement, mon seigneur et mon père. Suppliez Dieu de m'emmener avec Lui ou de me donner le moyen de Le servir" (V.40,22-23). C'est le même climat qui se trouve décrit par la Sainte dans le
chapitre 1 des Fondations, et bien synthétisé dans ce passage
très connu du Chemin de Perfection: "Cette maison est un
ciel, s'il en est un sur la terre. Celle dont le contentement n'est que
de contenter Dieu et de ne point faire cas de son propre contentement y
mène une très bonne vie" (13,7). Deux témoignages d'autres
personnes viennent confirmer la description thérésienne. Le premier
d'entre eux émane de saint Jean de la Croix à propos de Maria de
Cristo, l'une des religieuses des origines de Saint-Joseph: "Le
Seigneur communiquait beaucoup avec elle dans l'oraison... Notre
Seigneur parla à notre Madre Thérèse de Jésus et lui dit que ces
douze religieuses étaient comme douze fleurs très agréables; que
Sa Majesté les tenait par la main" (BMC V, p.7 - RT, p.208). Le
second témoignage est celui d'Isabel de Santo Domingo qui, dans un
récit inédit de l'époque primitive, écrit: "La présence de
Dieu parmi elles était manifeste, elle se lisait à travers la joie et
la sérénité dans laquelle elles vivaient toutes et qui leur faisait
supporter facilement la pauvreté". Lorsque la Bulle "Dilectis in Christo" de Pie IV, du 17 juillet 1565, arrive, Thérèse tourne son regard vers le passé et voit comment toutes les promesses du Seigneur ont été réalisées ponctuellement. Elle Le loue pour sa fidélité et elle Lui rend grâce d'avoir pallié à ses imperfections (cfr. V 39,14). Le récit de la fondation de Saint-Joseph se termine par des notes caractéristiques qui reflètent les promesses réalisées par Dieu et la stabilité de la nouvelle vie qui commence: l'irradiation ecclesiale. "Dès que nous commençames à réciter l'Office la ville se prit d'une grande dévotion pour cette maison" (V 36,25); la fecondité des vocations."Nous reçumes d'autres religieuses (ib.). la fin de l'opposition "Le Seigneur poussa nos pires persécuteurs à beaucoup nous favoriser et à nous faire l'aumône..." (ib.); l'évidence que c'était l'oeuvre de Dieu: "Comprenant, disaient-ils, que ce monastère était l'oeuvre de Dieu, puisque malgré tant d'obstacles Sa Majesté avait voulu sa fondation. Aujourd'hui il n'est personne pour estimer qu'il eût été sage d'y renoncer" (ib.); la stabilité de l'idéal carmélitain: "Nous suivons la Règle de Notre-Dame du Carmel et l'observons sans mitigation" (ib., 26); le climat de perfection évangélique: "Elles ne s'entretiennent que des moyens de progresser dans le service de Dieu. La solitude est leur consolation... Elles n'ont de langage que pour parler de Dieu..." (ib., 26; cfr. aussi 29); les promesses de Dieu concernant le développement et la fécondité du monastère: "J'espère qu'avec la grâce du Seigneur ce qui commence ainsi fera de grands progrès, comme Sa Majesté me l'a promis" (ib., 27). Thérèse voyait donc dans cette fondation l'origine d'une grâce de
Dieu pour l'Eglise dont elle fut témoin et dont elle voulut aussi être
"évangélisatrice". Comme nous avons pu l'observer, l'idéal apostolique et le service ecclésial ne sont pas étrangers aux premières manifestations du charisme (cfr. V 32,6). Le livre de la Vie de sainte Thérèse reflète en de nombreux endroits sa conscience ecclésiale et sa connaissance de ce qui a séparé les luthérien du Corps de l'Eglise, il y a des allusions aux souffrances de l'Eglise (cfr. V 7,5; 13,10; 13,21), et une ouverture au désir de servir Dieu dans son Eglise, surtout dans la prière (cfr. V 15,7; 40,12). Le sens du service ecclésial - tel un désir ardent - apparaît dans les dernières pages du livre (cfr. V 40,15): "Heureuses vies qui s'achèveraient ainsi!" c'est-à-dire en servant Dieu. Dans les premières Relations, on voit le service de l'Eglise apparaître comme idéal apostolique: "Je désire intensément, plus que d'habitude, que des gens s'attachent au service de Dieu avec un complet détachement, en particulier des hommes doctes... lorsque je vois la grande misère de l'Eglise, dont je m'afflige tant, c'est moquerie, me semble-t-il, que de se mettre en peine d'autre chose, sans cesse, donc, je recommande cela à Dieu (R.3,7). "Il me semble que seule contre tous les luthériens, je pourrais leur faire comprendre leur erreur. La perte de tant d'âmes m'est très sensible" (ib.; cfr. R.4,6.10). Cependant, il faut arriver à la rédaction des pages du Chemin
de la perfection pour percevoir, dans toute son intensité,
l'expérience ecclésiale de la Sainte, face aux maux de l'Eglise,
l'allusion aux malheurs de la France et les ravages qu'y avaient fait
ces luthériens" (C.1,2). La forte émotion provoquée par ces
événements se traduit dans une réponse de fidélité radicale à
l'Evangile et dans l'orientation apostolique de la vie du Carmel
maintenant. Quand Thérèse commence à écrire le Chemin de Perfection, elle est en train de grandir dans son expérience de l'Eglise. Les mots, les sentiments qui expriment ses souffrances, l'ardeur avec laquelle elle propose aux religieuses de Saint-Joseph son idéal ecclésial et apostolique, révèlent l'intensité de son expérience intérieure, il y a une vibration spirituelle étrange chez la Fondatrice, comme si son coeur était la caisse de résonance et la conscience ecclésiale; ces mêmes sentiments, elle les transmet avec ardeur à ses filles, comme si le futur de l'Eglise était entre les mains de quelques religieuses. L'idéal primitif s'élargit et son orientation ecclésiale est aussi définie à jamais. Une lecture attentive des chapitres 1 e 3 du Chemin de Perfection nous donne une idée de l'ampleur de ce développement charismatique qui crée dans l'Eglise l'originalité d'une vie contemplative donnée au service de l'Eglise, dans la prière et la cohérence de vie. On peut signaler quelques éléments caractéristiques dans le texte de Thérèse: "Au début...Maintenant". La Sainte signale clairement le développement qui s'est opéré dans sa vie à partir du moment où a surgi en elle l'idée de fonder Saint-Joseph jusqu'à son expérience ecclésiale postérieure. Il n'est pas facile de déterminer le moment exact où se produit dans le coeur de sainte Thérèse, cette expérience intense des souffrances de l'Eglise. En 1562, les guerres en France, entre catholiques et huguenots redoublent. Les nouvelles qui parviennent au Concile de Trente sont inquiétantes et Philippe II les transmet aux monastères de Castille. Thérèse a dû participer intensément à toute cette sensibilisation, car ses paroles correspondent à certains relevés dans les documents de l'époque. Les malheurs de la France et les ravages qu'avaient fait les luthériens. Le vocabulaire utilisé par la Sainte traduit sa perception des événements quelle vit comme un drame dans l'Eglise: "Cette malheureuse secte" (C.1,2); "Le monde est en feu, on veut à nouveau condamner le Christ... on veut jeter à terre son Eglise..." (ib.5). Il y a, pour Thérèse, une identification entre le Christ et l'Eglise, car l'Eglise est le Christ présent maintenant sur la terre; cette identification devient encore plus réelle quand on lui raconte des profanations de l'Eucharistie. Celle-ci est: "objet de mépris... pour ces hérétiques qui lui arrachent son seul lieu de repos en détruisant les églises" (C.3,8). Dans un autre paragraphe elle parle "de tant de malheurs, de tant d'outrages commis contre le Très Saint-Sacrement chez les luthériens, les églises détruites, tant de prêtres perdus et l'abolition des sacrements" (C.35,3). Il faut ajouter à sa perception des événements son intense participation avec toute son affectivité: "J'en eu grand chagrin" (C.1,2); "Je pleurais devant le Seigneur et le suppliais de remédier à tant de maux (ib.); "Mon coeur se brise de voir tant d'âmes perdues" (ib.,4). La réponse de sainte Thérèse. Le bouleversement intérieur et l'intensité de la prière ne suffisent pas. Thérèse cherche des moyens de servir l'Eglise. Son désir est radical: "Je me sentais capable de donner mille fois ma vie pour sauver une des nombreuses âmes qui se perdaient là-bas" (C.1,2); en d'autres occasions, elle fait apparaître sa vocation au martyre, pour le service de Dieu et de l'Eglise et pour le bien des âmes (cfr. V 32,6; 33,5; R.4,6). Ses possibilités sont limitées: "Me voyant femme et misérable, dans l'impossibilité d'être utile au service du Seigneur comme je l'aurais voulu" (C.1,2). Sa condition de femme et de religieuse était une entrave à la réponse qu'elle aurait voulu donner à Dieu. De là, la réponse providentielle, semblable à celle du début (cfr. 32,9) mais cette fois avec ses religieuses: "J'ai donc décidé de faire le tout petit peu qui était à ma portée, c'est-à-dire suivre les Conseils évangéliques aussi parfaitement que possible et tâcher d'obtenir que les quelques religieuses qui sont ici fassent la même chose" (C.1,2). Authenticité: prière et vie. Thérèse élabore une formule de vie consacrée au service de l'Eglise qui soit une prière ardente et incessante pour le Corps Mystique du Christ et pour les prêtres et les "hommes doctes", "défenseurs de l'Eglise", mais soutenue par une prière authentique, par un idéal radical (cf C.1,2; 3, 1.2.5; 4,1). C'est l'"entreprise" d'engagement du Carmel thérésien dans la vie et dans la prière. C'est pourquoi l'invitation à la prière est péremptoire: "Aidez-moi à supplier le Seigneur; c'est dans ce but qu'il vous a réunies ici; telle est votre vocation, telles doivent être vos affaires, tel doit être l'objet de vos désirs, celui de vos larmes et de vos instances" (C. 1,5); "Toutes ensemble, vouées à prier pour les défenseurs de l'Eglise" (ib. 2). C'est cette insistance à "prier" et à "être" que Thérèse développe dans le chapitre 3 quand elle parle de "groupe choisi", entièrement au service de Dieu dans la vie évangélique, en prière constante pour l'Eglise et ses serviteurs. Dans ce texte, quand Thérèse termine ses exhortations, elle prie et intercède pour l'Eglise (cf 2,7-8) et conclut par la fameuse apologie de la vie carmélitaine marquée d'une forte orientation ecclésiale, écrites en lettres de feu: "Si vos prières, vos voeux, vos disciplines et vos jeûnes n'avaient pas pour but ce que j'ai dit, songez que vous ne faites pas ce que vous devez, que vous ne justifiez pas la fin pour laquelle le Seigneur vous a réunies ici" (C.3,10). "La grande entreprise". L'idéal tracé dans les
premiers chapitres devient la structure interne de la vie et de la
pédagogie du Carmel thérésien, comme Thérèse l'indique dans le Chemin
de Perfection. Le chapitre 4 commence ainsi: "Vous avez vu,
mes filles, la grande entreprise que nous prétendons mener à bien;
comment devons-nous nous comporter pour que notre hardiesse ne paraisse
pas excessive aux yeux de Dieu et du monde?" Prière et vie sont
les mots clefs de l'idéal thérésien: une vie de silence, austérité,
communion, détachement, pauvreté et humilité, telles sont les vertus
que la Sainte signale dans les premiers chapitres du Chemin de
Perfection (cc.4-15). Une vie à la mesure de la contemplation,
avec sa pédagogie pratique et ses exigences vitales ainsi que Thérèse
l'expose dans la troisième partie du Chemin (cc. 19-42). Nous pouvons rappeler ici comment les premières Déchaussées ont accueilli l'héritage thérésien et l'ont transmis dans les procès de béatification et de canonisation de sainte Thérèse (cfr. RT, 268-326): Isabella di S. Domingo déclare: "Ce témoin sait par lui-même que tels étaient la fin et le motif que la santa Madre eut dans cette fondation: parce que dans les conseils et les enseignements de la dite Sainte à ses religieuses, elle leur disait qu'elles n'accompliraient pas leur vocation et leur mission, si elles ne prenaient pas un grand soin de leurs exercices de prière et de recommander à Notre Seigneur toutes les nécessités de l'Eglise. Ce témoin sait par lui-même que de nombreuses hérésies s'étant déclarées dans les Flandres, en Allemagne, en France et en d'autres royaumes dans lesquels les hérétiques détruisaient les églises et les monastères, elle entendit très souvent la santa Madre dire qu'elle éprouvait de grandes angoisses de ce que, en ces temps si troublés Notre-Seigneur soit servi. Elle désirait prendre part à l'édification en de nombreuses villes et royaumes d'autres couvents et églises où on puisse respecter et honorer le Saint-Sacrement" (BAC 19,470). Anna de los Angeles dit: "Elle sait que la dite santa Madre eut pour intention principale en cette fondation comme dans les autres, d'aider l'Eglise catholique par ses prières. Ce témoin sait, pour l'avoir entendu dire à la Mère Ana de San Bartolomé, que lorsque la santa Madre ne voyait pas dans une religieuse une grande affection au bien de l'Eglise et à la conversion des âmes, bien que par ailleurs cette religieuse puisse être très pénitente et très fidèle dans les autres exercices de la vertu, la Sainte ne faisait pas cas de tout cela et même, elle le tenait pour suspect et peu sûr" (BMC 19,557). Maria de San José précise: "Ce témoin sait que le motif pour lequel Notre Seigneur anima la dite Madre Teresa à fonder ces monastères avec la rigueur de la première Règle du Carmel a été qu'elle voulait s'opposer aux hérétiques de France, puisqu'elle ne pouvait y remédier en prêchant... la Madre Teresa s'est employée de toutes ses forces à fonder et réformer ces monastères en remplacement de ceux que les luthériens détruisaient en France" (BMC 18,489). Ana de Jésus (Lobera) rappelle que la santa Madre désirait qu'il y ait "des gens qui servent Dieu avec perfection et qui demandent la sauvegarde de son Eglise, car elle était très affligée de voir les hérétiques la persécuter en cette époque et des nombreuses églises qu'ils détruisaient; c'est pourquoi, il lui était très facile de souffrir beaucoup d'épreuves pour la fondation de ces monastères" (BMC 19,463-464). Tous ces témoignages confirment la grande intuition thérésienne,
sa tâche rénovatrice au service de l'Eglise qu'elle traduit en langage
de "lutte spirituelle": "Si nous pouvons obtenir quelque
chose de Dieu, dans notre clôture, nous combattons pour Lui"
(C.3,5). En réalité, il s'agit d'une violence intérieure qui conduit
à la perfection évangélique, et se traduit dans la vie, mais qui
n'enlève rien à l'exigence de prière au service de l'Eglise. Comme
les contemplatifs, les religieuses dans l'Eglise brandissent bien haut
leur idéal de perfection et de vie chrétienne pour encourager les
chrétiens à la fidélité à l'Evangile" (cfr. C.2,8; 18,5). Une nouvelle expérience va de nouveau élargir l'horizon ecclésial de la Sainte: le dynamisme ecclésial de son coeur qui entraîne aussi les religieuses de Saint-Joseph, se révèle dans cette brève incise du chapitre 1 des Fondations: "Je servais le Seigneur par mes pauvres prières, je m'efforçais d'inciter mes soeurs à en faire autant, leur donnant le goût du bien des âmes et celui de l'accroissement de son Eglise; quiconque avait affaire à elles était édifié. Mes grands désirs aboutissaient là" (F.1,6). La réponse de Dieu lui arrive par Francisco Maldonado, missionnaire, qui, à son retour de la Nouvelle Espagne plaida la cause des indiens d'Amérique devant le roi et le pape. Dans son discours, le fougueux missionnaire ne faisait pas seulement allusion "aux millions d'âmes qui se perdaient là-bas faute de doctrine"; il y faisait aussi des critiques et des reproches aux conquérants. La réaction de Thérèse rejoint celle qu'elle a eu en face de la division des chrétiens en Europe: "Je restais si meurtrie par la perdition de tant d'âmes que j'en étais hors de moi. Je me retirai en larmes dans un ermitage..." (F.1,7). Ce mouvement est significatif: elle se retire dans un ermitage pour dire sa peine dans la prière et la supplication où elle implore le salut des âmes. Ce fait traduit son désir apostolique et son désir de servir le Seigneur pour le bien de toute l'humanité: "J'enviais ceux qui pouvaient s'y employer pour l'amour de Notre Seigneur, dussent-ils mourir mille morts"; et elle révèle son inclination naturelle pour le bien du prochain: "Notre Seigneur m'a inclinée à croire qu'il apprécie une âme gagnée par nos prières et notre industrie, aidées de sa Miséricorde, plus que tout ce que nous pouvons faire à son service" (F.1,7). La réponse du Seigneur ne s'est pas faite attendre. De nouveau, comme au début de la fondation de Saint-Joseph, elle fait l'expérience d'une intervention personnelle du Seigneur en termes de promesse et d'espérance: "Notre Seigneur se présenta à moi ainsi qu'il Lui arrive de le faire , et Il me dit avec beaucoup d'amour, comme s'il eût cherché à me consoler: "Attends un peu, ma fille, et tu verras de grandes choses (ib.,8). La visite du Père Rubeo donna à Thérèse l'occasion de lui ouvrir son âme, de lui faire part de ses ardents désirs apostoliques, et de ses souhaits naissants de fonder les monastères de carmes Déchaux (cfr. F.2,4-7). Les grands désirs de Thérèse trouvèrent leur accomplissement parfait en saint Jean de la Croix (F.3,17). Les Déclarations synthétisent le fait en ces termes:
"Il s'ensuivit avant tout la pleine manifestation de l'esprit
apostolique de la sainte, puis sa décision de répandre la famille des
premières carmélites Déchaussées et d'associer à son oeuvre un
groupe de religieux participant au même esprit, qui assisteraient leurs
soeurs pour vivre leur commune vocation et aideraient l'Eglise par leur
oraison et leurs oeuvres apostoliques". II. LE CADRE JURIDIQUE ET LES
VALEURS SPIRITUELLES DU CHARISME "En fondant cette famille, la Sainte a voulu assurer la continuité avec le Carmel" (Const.7). Cette simple remarque nous aide à comprendre comment le Carmel thérésien est fondé sur les valeurs essentielles de l'Ordre que Thérèse assume, rénove et enrichit de son expérience personnelle de la vie carmélitaine. Ces valeurs sont avant tout: le principe de la Règle et de son esprit, surtout le principe fondamental de la prière, de la solitude, et de la vie érémitique, du travail manuel et autres valeurs contenues dans la Règle primitive telles que l'austérité, la pénitence, le principe de la pauvreté absolue (cf V 35,2-3; 36,26-27; C.4,2.9; 21,10); le caractère marial de l'Ordre, qui se manifeste par la suite dans une vie au service de Notre-Dame, faite de dévotion tendre et filiale, d'imitation des vertus de Marie (cf V 36,6.28; C.3,5.8; 13,3; 3 M 1,3, ecc.); c'est la dévotion que Thérèse enrichit de son expérience. la communion spirituelle et la continuité par rapport à la
lignée des Pères du Carmel, considérés comme modèles de
solitude, de pauvreté et de contemplation (cfr. C.2,7; 11,4; 5 M 1,2;
F.14,4.5; Const 32). Thérèse répète fréquemment le mot qui
se réfère à la "mémoire" des faits et des personnes qui
furent à l'origine de l'Ordre: "Rappelons-nous nos saints Pères
du passé" et elle se considère "descendante" de cette
"race" spirituelle du Carmel. Le paragraphe 10 des Déclarations montre le caractère éminemment contemplatif et théologal de la vocation carmélitaine. Bien que la prière soit la base de la Règle et que l'insistance sur les vertus théologales soit aussi caractéristiques de ce magnifique texte primitif de la spiritualité du Carmel, Thérèse de Jésus a donné à la prière tout le sens de sa propre expérience contemplative et mystique. C'est pour cela qu'il faut faire ressortir comme noyau central de valeurs: la prière comme amitié avec Dieu, et par conséquent à toutes les possibilités et exigences de communion avec Dieu; tel est le chemin de prière que Thérèse trace dans le Chemin de Perfection et dans le Château intérieur, comme expression de sa propre expérience spirituelle (cfr. V 8,5 e C., passim); le temps consacré à l'exercice de l'oraison comme moment culminant de la vie personnelle et communautaire et comme valeur suprême qui hiérarchise et ordonne tous les autres aspects de la vie (cf C.17,1-2; 18,4; 21,10; Cons. 2.7); le sens apostolique de la vie et de l'exercice de la prière
comme forme particulière de service contemplatif dans l'Eglise (cfr.
C.1 e 3). La réponse thérésienne aux inspirations de Dieu se traduit dès le début par un fort évangélisme: "répondre à Sa Majesté qui m'avait appelée à la vie religieuse en observant ma Règle aussi parfaitement que possible". Il y a une forte exigence de suivre le Christ qui se traduit dans le charisme thérésien avec des nuances différentes: le sens de la vie religieuse contemplative, expérience semblable à celle des apôtres, de vie avec le Christ; d'où la forte expression communautaire: "petit collège du Christ" (CE 20,1), ou l'identification avec Béthanie où vit le Christ (C.17,5-6). l'ouverture aux valeurs évangéliques fondamentales dans la vie religieuse: la pauvreté, l'amour mutuel, le détachement vécu comme abnégation évangélique, l'humilité, le chemin de la croix; ce sont les fondements de l'ascèse thérésienne ainsi que la norme de l'engagement à la suite du Christ (C, passim); l'imitation du Christ dans son attitude fondamentale de priant
(cfr.
C. 24,4) dans la solitude et l'invitation à prier avec Lui, le Maître
qu'il faut écouter et suivre (cfr. C.24,5; 26,10, 27ss). Comme on a pu le remarquer lors de l'exposition du processus de fondation, le sens de l'Eglise est l'un des traits les plus vigoureux et originaux du charisme, la raison d'être et de prier du Carmel thérésien. Ce sens ecclésial se traduit concrètement par quelques attitudes de vie: être Eglise, avant tout, ceci étant la meilleure manière de servir l'Eglise; Thérèse considère ses couvents comme des "petits châteaux forts chrétiens" (C.3,1-2), comme des communautés priantes, rassemblées autour de l'Eucharistie (cf F.18,4-5); sentir avec l'Eglise: conseil thérésien qui englobe la conscience d'être et de vivre dans l'Eglise concrète, de connaître ses besoins, de les porter dans la contemplation, c'est-à-dire dans une authentique expérience de prière, ainsi que tous les événements de la vie ecclésiale. D'où le sens ecclésial que Thérèse inculquait à ses filles lors de la fondation (cf F.1,6); servir l'Eglise, par la prière et par la vie dans une
intercession ardente et dans un rayonnement silencieux par le
témoignage d'une vie chrétienne engagée (cfr. C.1,5; 3,5.10). Le paragraphe 8 des Déclarations met en relief le nouveau
style de vie communautaire en ces termes: "Elle proposa une vie
fraternelle joyeuse et cordiale basée sur le respect mutuel et favorisa
la communion entre les diverses maisons et l'amitié évangélique entre
les personnes". Ce ne sont que quelques touches de ce que l'on
considère dans son ensemble comme un des noyaux de valeurs du charisme
thérésien, le nouveau style de communauté. Dans ce nouveau style nous
pouvons mettre l'accent sur: les exigences de l'amour vrai. La sainte élabore une fine pédagogie de l'amour dans la communauté qui prend précisément appui sur un authentique sens de l'amour évangélique (cf C.4,11; Cons. 28), selon l'exemple et le conseil du Christ, avec toutes ses exigences d'amour affectif et effectif dans la dimension de la croix (cf C.6 e 7, 5 M 3,6-12); l'humanisme de la joie et de la simplicité
confère à la
communauté thérésienne, selon le caractère et le style qu'inspire
Thérèse, un sens d'ouverture humaniste et de simplicité
évangélique, le sens de l'égalité, la franchise, la joie,
l'affabilité et la douceur que la Sainte elle-même recommande (cf ad
es., C.41,7-8). CONCLUSION Le paragraphe 11 des Déclarations fait allusion, en une
sorte de synthèse finale, à toute une série d'éléments du charisme
qu'il faut vivre avec équilibre, en formant une authentique communauté
ecclésiale, avec les caractéristiques que le concile Vatican II
applique au Peuple de Dieu (cfr. L.G. 9) . En réalité, il faut
affirmer que l'ensemble du charisme thérésien présente des aspects
d'une grande richesse dans une merveilleuse synthèse équilibrée. On a
pu affirmer que cet équilibre résidait dans la composition d'un
ensemble harmonieux de valeurs essentielles, cohérent et concret dans
ses aspects touchant à la vie. De cette façon s'harmonisent
l'attention à ce qui est personnel et l'attention à ce qui
est communautaire; elle est fondée sur l'unité du caractère
surnaturel et l'ouverture aux valeurs humaines, purifiées par l'amour
envers le Christ et envers les frères; l'ascèse est mise au service
d'une vie mystique; on insiste sur la cohésion et l'unité
interne en ouverture au rayonnement ecclésial de la
prière et du témoignage de vie; il y a une parfaite continuité avec
la tradition primitive du Carmel et un enrichissement
de ces valeurs fondamentales. Au charisme "expérience de
l'Esprit" et chargé d'authentiques potentialités de
renouvellement, comme le rappelle de document "Mutuae
relationes" (paragraphes 11 à 13), Sainte Thérèse a donné son
exacte définition: fidélité à la grâce des débuts dans un
dynamisme de renouvellement: "nous commençons maintenant, qu'ils
s'efforcent de toujours commencer, et d'aller du bien au meilleur"
(F. 29,32). QUESTIONNAIRE |

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31 ott 2005 by
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