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SECRETARIATUS GENERALIS PRO MONIALIBUS O.C.D. - ROMAE
PROJET
DE RÉFLEXION THÉOLOGICO-SPIRITUELLE LA VIERGE MARIE DANS NOTRE VIE |
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INTRODUCTION L'une des notes caractéristiques de la spiritualité du Carmel est la présence de la Vierge Marie dans notre vie, la communion avec sa personne, l'imitation de ses vertus, le culte de spéciale vénération qui lui est rendu. Le Carmel, selon une expression médiévale, est "entièrement à Marie". Il ne s'agit donc pas d'une note secondaire du charisme, mais de l'une des expressions les plus intimes et les plus chères de notre tradition. Le Chapitre 3 de la Première Partie des Constitutions se présente comme une nouveauté importante dans la législation des Carmélites Déchaussées. Pour la première fois, un thème de fondement spirituel aussi important que l'esprit marial de l'Ordre reçoit une place de choix et donne forme, par de brèves touches synthétiques, au sens global de la consécration religieuse et de la vie contemplative des Carmélites Déchaussées. IL ne fait aucun doute que la conscience de l'esprit marial de l'Ordre a toujours été vive dans le Carmel. Mais la richesse doctrinale du Concile Vatican II quant à la place de Marie dans le mystère du Christ et de l'Eglise, ainsi que les orientations de quelques documents post-conciliaires, spécialement l'Exhortation de Paul VI Marialis Cultus, aient offert aux textes législatifs la possibilité d'un traitement adéquat de l'un des points de base de notre spiritualité. Ce Chapitre 3, bien que bref, nous propose une excellente synthèse d'histoire et de spiritualité mariales, traçant le modèle d'une consécration religieuse qui doit être, selon la plus pure tradition du Carmel, une imitation de Marie. Méditant la Parole de Dieu, il indique le point de convergence entre la spiritualité carmélitaine et l'imitation de Marie qui "méditait toutes ces choses dans son coeur" (cf Lc 2,19.51). Ce texte, selon une tradition ininterrompue d'amour et de vénération envers Notre-Dame, concentre cette consécration spéciale au service et au culte de la Vierge qui caractérise le Carmel, dans la célébration liturgique et la dévotion personnelle et communautaire. Le début du n° 53 des Constitutions résume bien les motifs et les aspects de cette vie mariale: "Appelées à faire partie de l'Ordre de la bienheureuse Vierge Marie du Mont-Carmel, les carmélites déchaussées appartiennent à une famille consacrée particulièrement à l'amour et au culte de la sainte Mère de Dieu, et tendre à la perfection évangélique en communion avec elle". Nous pouvons en tirer les phrases clés qui seront développées tout an long de ce commentaire. "L'Ordre de la Bienheureuse Vierge Marie du Mont-Carmel": dans ce titre est explicitement affirmé le sens plein de notre identité comme Ordre lié à Marie. "Le Carmel est totalement marial" (Léon XIII), comme le reconnaît 1'Église. La présence de la Vierge dans nos communautés accroît notre "esprit de famille" par la constante et commune référence à la Vierge, présence maternelle au milieu de ses enfants; le don de nous-mêmes à son amour et à son culte, en vertu d'une consécration toute spéciale, détermine l'intensité du culte marial, à l'intérieur de la plus pure tradition liturgique et spirituelle de l'Eglise, particulièrement bien remise en évidence par les orientations du dernier Concile. La consécration religieuse et la vie chrétienne vécues dans le Carmel ont pour but, selon la spiritualité de l'Ordre, la perfection de la charité, de l'amour de Dieu et du prochain; la marche vers la sainteté qui caractérise notre vie a, en Marie, non seulement le modèle le plus élevé mais aussi la compagnie la plus efficace; notre vie carmélitaine possède en l'amour de la Vierge son exemple le plus signifiant; en outre, la doctrine et l'expérience de nos Saints montrent que Marie est la Mère gui accompagne notre cheminement dans la vie spirituelle pour que, avec son aide, nous parvenions "au sommet du Mont de la perfection qui est le Christ". L'empreinte mariale, si présente à notre histoire et à notre spiritualité, doit se manifester par une vie qui reflète à travers ses enfants la présence vivante de la Mère. Cette dernière imprime à nos communautés un caractère de profondeur spirituelle, de simplicité personnelle et communautaire, d'harmonie et de charité, du fait que nous désirons imiter les attitudes les plus caractéristiques de la vie de la Vierge, que Paul VI a résumées dans une belle page de Marialis Cultus n° 57. Parmi les caractéristiques de la Carmélite Déchaussée, il est mentionné l'esprit d'oraison et de contemplation. En Marie, ces caractéristiques sont des attitudes permanentes: méditation de 1'Écriture, mémoire des merveilles de Dieu dans son histoire personnelle et dans celle de son peuple, communion attentive aux mystères de son Fils. Telle est bien aussi une constante du Carmel thérésien: s'identifier le plus parfaitement possible aux sentiments et à l'oeuvre du Christ et de son Esprit. En d'autres termes, la dimension ecclésiale de notre vocation contemplative trouve en Marie son degré le plus élevé, qu'il s'agisse de sa consécration totale à sa mission maternelle envers l'Église (sur terre et maintenant au ciel) ou du caractère caché et fécond du service de l'oraison et de la communion avec le Christ pour l'Église: fervente intercession pour le salut de tous les hommes et invocation constante de l'envoi de l'Esprit-Saint en une continuelle Pentecôte. L'abnégation évangélique elle-même doit avoir un caractère marial: en sa qualité de première disciple du Seigneur, elle est le modèle de l'abnégation évangélique: Elle exercice en effet les attitudes du disciple si soulignées par la spiritualité mariale des Saints du Carmel: l'humilité, l'obéissance à la volonté du Père, la pauvreté, l'oubli de soi, le service désintéressé, la communion aux souffrances du Christ pour son Corps qui est l'Église. L'abnégation évangélique de Marie, Immaculée et Sainte, est centrée sur l'essentiel, intérieure; de même pour nous, sans nous détourner de l'essentiel, nous devons nous mortifier volontairement, choisir l'austérité, opter pour le refus de tout ce qui pourrait obscurcir le sens totalement marial d'une vie qui tend à la pureté du coeur. Par ces quelques traits doctrinaux, énoncés par les Constitutions
et présents dans la féconde tradition spirituelle de l'Ordre, c'est
tout le sens de notre vocation carmélitaine qui est globalement
présenté. Nous y retrouvons cette note mariale qui est demeurée
inchangée dans l'histoire de notre famille religieuse et qui est même
allée en s'enrichissant, spécialement à travers la vie des témoins
les plus éminents de notre vocation. I. - LA SPIRITUALITÉ MARIALE DE L'ORDRE Le n° 54 des Constitutions présente, en son texte et en
ses notes, une synthèse de la spiritualité mariale de l'Ordre, dans
ses origines que dans l'expérience de sainte Thérèse et de saint Jean
de la Croix. Un texte législatif, sobre et dense, ne pouvait tracer
d'une autre manière les lignes maîtresses d'une histoire. Trois mots résument les traits les plus sûrs qui ont marqué notre spiritualité mariale aux origines: le lieu du Mont-Carmel, le nom marial de l'Ordre, la mention explicite de la consécration de l'Ordre au service de la Vierge. a. Le lieu : une chapelle en l'honneur de la Vierge Marie sur le Mont Carmel Un pèlerin anonyme des débuts du XIII siècle nous donne dans un document sur les pèlerinages en Terre Sainte le premier témoignage historique marial concernant l'Ordre en parlant d'"une belle petite église de Notre-Dame" (que les ermites latins, appelés "frères du Carmel"), avaient dans le Wadi 'ain es-Siah; une autre rédaction du même manuscrit parle d'une "église de Notre-Dame". Par la suite, le titre de la Vierge sera donné à tout le monastère
lorsque la chapelle sera agrandie notablement, comme il apparaît dans
divers documents anciens (cf Bullarium Carmelitanum, I, pp. 4
et 28). Ce fait primordial de la chapelle du Mont Carmel dédiée à la
Mère de Dieu est significatif, car c'est de là que la plus ancienne
dévotion des Carmes envers la Vierge tire son origine. Une petite
chapelle érigée en son honneur, et probablement ornée de son image,
indique que les ermites du Mont Carmel voulaient vivre entièrement à
la suite du Christ sous le regard d'amour de la Vierge Mère; c'est elle
qui préside à la naissance d'une nouvelle expérience ecclésiale. De
là le fait qu'on la reconnaît comme Patronne, selon les paroles du
Général Pierre de Millaud au roi d'Angleterre Edouard I à propos de
la Vierge Marie ("à la louange et à la gloire de laquelle
l'Ordre lui-même a été fondé spécialement": cf ibidem,
606-607). Affirmation que la tradition postérieure confirmera
constamment. . Tel est le titre de l'Ordre tel qu'il apparaît dans quelques documents pontificaux, comme la Bulle d'Innocent IV Ex parte dilectorum" I-1252 : "De la part des fils aimés, les ermites frères de l'Ordre de Sainte Marie du Mont Carmel"... (Analecta Ordinis Carmelitarum 2 (1911-1912) p.128). Dans un document postérieur (20-2-1233), Urbain IV, dans la Bulle Quoniam, ut ait, fait référence au "Prieur Provincial de l'Ordre de la Bienheureuse Marie du Mont Carmel en Terre Sainte" et ajoute que "sur le Mont Carmel se trouve le lieu de l'origine de cet Ordre où va s'édifier un nouveau monastère en l'honneur de Dieu et de la glorieuse Vierge sa Patronne" (Bullarium Carmelitanum I, p.88). Ce nom, qui est signe de familiarité et d'intimité avec la Vierge,
a été reconnu par l'Église et sera par la suite source de
spiritualité pour les auteurs carmélitains postérieurs, qui parleront
de "patronage de la Vierge" et de sa qualité de
"Soeur" des Carmes. Le Carmel professe sa totale consécration à la Vierge Marie dans
son engagement total au service de Jésus-Christ comme Seigneur de la
Terre Sainte, selon le sens de "suite" et de service
que présente la Règle dans son contexte historique et géographique.
C'est ce que manifeste un texte législatif ancien du Chapitre de
Montpellier tenu en 1287: "Nous implorons l'intercession de la
glorieuse Vierge Marie, Mère de Dieu, à la suite et en l'honneur de
laquelle a été fondée notre religion du Mont-Carmel" (cf Acta
del Capitolo Generale de Montpellier, Acta cap.gen., Ed.
Wessels-Zimmermann, Roma, 1912, p. 7). Cette consécration spéciale,
qui est liée au souvenir de la "suite du Christ",
aura une conséquence logique dans la formule de la profession qui
inclura la mention explicite de la Vierge Marie. On peut affirmer que la tradition carmélitaine ancienne a exprimé les liens d'amour avec la Vierge à travers une série de titres relatifs au mystère de Marie, mais perçus avec une saveur spéciale à partir de l'expérience du Carmel. Ainsi, aux origines, prédomine la dénomination de "Patronne de l'Ordre", mais l'expression plus douce de "Mère" va son chemin, comme il ressort de formules anciennes des Chapitres et des Constitutions: "En l'honneur de Notre-Seigneur Jésus-Christ et de la glorieuse Vierge, Mère de notre Ordre du Carmel"; "Pour la louange de Dieu et de la Bienheureuse Vierge Marie, Mère de Dieu et notre Mère" (Constitutions de 1369). Dans l'ancienne Flos Carmeli, il est parlé de "douce Mère" ("Mater mitis") et Jean de Chimineto parle de Marie comme "source de miséricordes et Notre Mère". Ces deux appellations sont en relation avec le mystère de la Vierge Mère dans l'extension de sa maternité à tous les hommes. A ces titres, il faut ajouter celui de "Soeur", assumé par les Carmes du XIV siècle dans la littérature dévotionnelle qui raconte les origines de l'Ordre avec les ermites du Mont Carmel. D'un autre point de vue doctrinal, dans la contemplation du mystère
de la Vierge, les Carmes ont mis en relief sa Virginité, admirant en
elle le modèle du choix d'une vie virginale dans le Carmel et sa
relation avec la contemplation. Pour les mêmes raisons, les Carmes ont
toujours pris part parmi les défenseurs de l'Immaculée Conception de
la Vierge, au cours des controverses du Moyen Age, soit au niveau de la
théologie, ou soit par l'introduction de cette fête dans le calendrier
de l'Ordre qui la célèbre avec une particulière dévotion. De là
l'insistance des auteurs carmes sur la contemplation filiale de la
Vierge très pure et l'engagement à l'imiter dans cette attitude
spirituelle, représentée symboliquement par la cape blanche, vêtement
traditionnel. L'histoire et la spiritualité mariale de l'Ordre, surtout durant les XIV-XVI siècles, vont en s'enrichissant de motifs dévotionnels qui développent la tradition historique primitive. La Vierge Marie est l'authentique Protectrice de l'Ordre dans les moments difficiles de son évolution et de son expansion en Occident. Le Catalogue des Saints Carmes a recueilli la vision que le Général de l'Ordre, Simon Stock, a eue vers l'an 1251 lorsque la Vierge lui apparut et lui remit l'habit de l'Ordre assurant le salut éternel pour tous ceux qui le porteraient avec dévotion. Il est attribué au Pape Jean XXII un document communément appelé Bulle Sabbatine (3 mars 1322) et dans lequel est relatée la vision de la Vierge qui lui promettait sa protection personnelle en échange de l'aide qu'il donnerait aux Carmes; la Bulle fait allusion au privilège d'une libération des peines du Purgatoire pour tous ceux qui auront porté dignement le Saint Scapulaire: moyennant l'intercession de la Vierge, ils seront délivrés le samedi suivant leur mort. Ces deux faits ont polarisé l'attention populaire sur la dévotion mariale proposée par les Carmes et ont monopolisé, en un certain sens, la vision spirituelle que l'Ordre a eue du mystère de Marie. Depuis le XIV siècle, l'Ordre a voulu célébrer, par une fête spéciale, la commémoration solennelle de la Vierge Marie du Mont-Carmel, les grâces reçues de la Vierge; cette fête avait pour but de rappeler la protection de Marie et de manifester l'action de grâces de l'Ordre. Dans le choix de la date a influé, comme on sait, l'approbation partielle de l'Ordre obtenue au Concile de Lyon II, le 17 juillet 1274, alors que l'Ordre était en danger de disparaître. Ultérieurement, la date du 16 juillet a été considérée comme la date de l'apparition de la Vierge à saint Simon Stock et le souvenir de la protection de la Vierge s'est concentré dans la gratitude particulière pour ce qui constitue la somme et le résumé de l'amour de la Vierge pour les Carmes : le Saint Scapulaire. c. Spiritualité mariale de l'Ordre : Marie modèle et Mère Une note caractéristique de l'attitude des Carmes envers la Vierge Marie est le désir d'imiter ses vertus à l'intérieur de leur vocation religieuse. Déjà le théologien carme bien connu Jean Baconthorp (1294-1348) avait essayé de faire un parallèle entre la vie du carme et la vie de la Vierge Marie, dans son commentaire de la Règle; il s'agissait d'un principe exégétique de grande importance, car il centre la dévotion sur l'imitation. Un autre grand mariologue, Arnold Botius (1445-1499), a magnifié dans son oeuvre, à propos du Patronage marial de l'Ordre, le sens d'intimité avec la Vierge, la filiation spéciale du carme, la communion des biens avec la Mère, le sens de la "fraternité" avec elle. Le bienheureux Baptiste Mantouan (1447-1516), dans sa production poétique, est un chantre insigne de la Vierge. Fidèles interprètes de la tradition carmélitaine, le P. Michel de Saint-Augustin (1621-1684) et sa dirigée Marie de Sainte-Thérèse (1623-1677), ont porté à sa perfection le sens de l'intimité avec la Vierge et de la conformité intérieure à son mystère. Bien que ce ne soit pas ici le lieu pour développer la doctrine de
tous ces auteurs, nous avons voulu rendre témoignage à la riche
tradition doctrinale et spirituelle que l'on trouvera dans les
représentants du Carmel thérésien. Les Carmes ont particulièrement exprimé leur consécration à la Vierge au moyen de la liturgie. Ils ont édifié des églises à sa mémoire et vénéré son image. Les anciens rituels de l'Ordre, à partir du XIII siècle, montrent la ferveur liturgique du Carmel dans la célébration des fêtes mariales de l'Eglise et dans l'adoption de nouvelles célébrations qui en d'autres lieux et dans d'autres Ordres ne sont pas accueillies avec tant de ferveur (par exemple: la fête de l'Immaculée Conception). La fête de la commémoration solennelle de la Vierge du Mont-Carmel devient sa fête principale. L'ancien rite hiérosolomitain réserve à Marie de multiples invocations dans les Heures Canoniques: antiennes mariales à la fin de chaque heure et solennisation spéciale du "Salve Regina" à Complies. En l'honneur de Marie, on célèbre des messes votives et son nom est
introduit fréquemment dans les textes liturgiques de la vêture et de
la Profession. On peut dire que la liturgie carmélitaine a laissé de
profondes traces d'esprit marial dans la tradition spirituelle et a
modelé intérieurement la consécration que l'Ordre a professée à la
Vierge. À côté de la liturgie, des pratiques caractéristiques de
dévotion populaire fleurissent, tels l'"Angelus", le
chapelet et d'autres propres à l'Ordre, unies à la dévotion au
Scapulaire. 3. La spiritualité mariale dans le Carmel thérésien A. Sainte Thérèse de Jésus et la Vierge Marie Toute l'expérience mariale de sainte Thérèse que l'on trouve
disséminée dans ses écrits peut être recomposée en une mosaïque
qui offre une belle image de Marie; nous retiendrons trois lignes
importantes de cette doctrine thérésienne. Dès les premières pages des écrits thérésiens, la Vierge apparaît parmi les souvenirs les plus importants de l'enfance de Teresa: dévotion que sa mère Dona Béatrice lui inculquait et qu'elle exerçait par la récitation du Saint Rosaire (Vie I,1.6). L'épisode de sa prière à la Vierge, lorsqu'elle a perdu sa mère Dona Béatrice à l'âge de treize ans, est émouvant : "j'allai, tout affligée, devant une image de Notre-Dame et je la suppliai d'être ma mère avec beaucoup de larmes. Il me semble que bien que j'aie agi naïve ment, ce me fut une aide, car il est visible que j'ai toujours trouvé cette Vierge souveraine chaque fois que je l'ai invoquée et, finalement, elle m'a ramenée à elle " (Vie I,7). La Sainte attribue ensuite à la Vierge la grâce d'une protection constante, et de manière spéciale la grâce de sa conversion: "Elle m'a ramenée à elle". D'autres textes de l'Autobiographie nous révèlent la permanence de cette dévotion mariale : elle accourt vers la Vierge dans ses peines (V, 19,5), elle rappelle ses fêtes de l'Assomption, de l'Immaculée Conception (ib. 5,9; 5,6) ou de la Sainte Famille (ib. 6,8), ou sa dévotion au Rosaire (ib. 29,7; 38,1). Très vite sa dévotion à la Vierge est devenue, comme d'autres aspects de la vie de la Sainte, une expérience de ses mystères: Dieu a fait entrer Teresa dans le mystère du Christ et de tout ce qui y touche. Dans 1'expérience mystique thérésienne du mystère de la Vierge, il y a comme une pénétration progressive des moments les plus importants de la vie de Marie tels que décrits dans l'Évangile. c'est ainsi, par exemple, que nous avons une intuition du mystère de la venue sur elle de l'Esprit-Saint et de son attitude à l'Annonciation (Pensées sur l'amour de Dieu 5,2; 6,7); par deux fois également, la Sainte fait l'expérience mystique des premières paroles du Cantique de Marie, le Magnificat (R 29,1; 61): selon le témoignage de Marie de Saint Joseph, "elle le répétait à voix basse et en castillan" (cf. B.M.C. 18, p.491). Avec admiration, elle contemple le mystère de l'Incarnation: "Le Seigneur a voulu être renfermé dans le sein de sa Très Sainte Mère. Comme il est Seigneur, Il apporte avec Lui la liberté et comme Il nous aime, Il se met à notre portée" (Chemin Esc. 48,11). Contemplant la Présentation de Jésus au Temple, elle découvre le sens des paroles de Siméon à la Vierge (Relation 36,1) : "Ne crois pas, quand tu vois ma Mère me tenir dans ses bras, qu'Elle ait joui de ce bonheur sans de graves tourments. Depuis que Siméon lui eut dit les paroles que tu sais, mon Père lui fit clairement voir ce que j'aurais à souffrir" (cf également sur la Naissance de Jésus la Poésie 14, et sur la Présentation Chemin 31,2). Elle n'oublie pas la Fuite en Egypte et la vie cachée de la Sainte Famille (Lettre à Dona Luisa de la Cerda du 27 mai 1568 et Vie 6,8). De plus, elle eut l'intuition spéciale de la présence de Marie dans le mystère pascal de son Fils, de la peine de sa détresse et de la joie de sa Résurrection (Chemin 26,8). Les Pensées sur l'amour de Dieu 3,11 décrivent l'attitude de la Vierge: "Elle se tenait debout et point endormie mais souffrant dans sa très sainte âme et mourant d'une dure mort". Teresa est entrée mystiquement dans la douleur de la Vierge lorsqu'elle vit Jésus placé dans ses bras "comme on le peint dans la cinquième douleur" (Relation 58). À Pâques 1571, à Salamanque, elle a expérimenté une désolation et un transpercement ("la nuit obscure de l' esprit"?) qui lui ont fait se souvenir de la solitude de la Vierge au pied de la croix (Rel. 15,1 et 6); en cette même occasion, le Seigneur lui dit "qu'après sa Résurrection, Il avait vu Notre Dame parce qu'Elle était dans une grande détresse ... et qu'Il était resté longtemps avec Elle, ç'avait été nécessaire pour la consoler" (ib.). En diverses circonstances, elle a pu contempler la glorification de la Vierge de l'Assomption (Vie 35,15 et 39,26). Elle a conscience de ce que la Vierge accompagne la communauté en oraison par sa constante intercession, comme cela lui est arrivé à Saint Joseph d'Avila (Vie 36,24) et à l'Incarnation (Relation 25,1). Quand il lui est donné de connaître le mystère de la Trinité, elle perçoit la proximité de la Vierge et le fait que la Vierge, le Christ et le Saint-Esprit sont un don du Père : "Je t'ai donnée à mon Fils et à l'Esprit-Saint et à cette Vierge. Que peux-tu me donner toi à Moi?" (ib.). Pour résumer, on peut donc affirmer que la Santa Madre a eu
une profonde expérience mystique mariale, qu'elle a goûté la
présence de Marie, que cette dernière lui a fait revivre ses mystères
... Il en découle une thèse doctrinale thérésienne: les mystères de
l'Humanité du Christ et de la Vierge font partie de l'expérience
mystique des "parfaits" (cf Demeures VI,7,13
et le titre du ch. 8,6). Sainte Thérèse a exprimé, en quelques lignes doctrinales, son expérience et sa contemplation du mystère de la Vierge Marie. Elle aurait sans aucun doute effectué une belle synthèse de spiritualité mariale si, comme c'était son intention, elle avait commenté l'"Ave Maria" comme elle l'a fait pour le "Pater Noster" dans le Chemin de la Perfection. Nous pouvons dire que parmi les vertus caractéristiques de la Vierge proposées par sainte Thérèse à notre imitation, il en est une qui les résume toutes: Marie est la première chrétienne, la disciple du Seigneur, la "suivante" du Christ jusqu'au pied de la Croix (Chemin 26,2). Elle est le modèle de l'adhésion totale à l'Humanité du Christ et à la communion avec Lui dans ses mystères, de sorte qu'elle est le modèle d'une contemplation centrée sur la Très Sainte Humanité (cf Vie 22,1; Demeures VI,7,14). Parmi les vertus qui sont aussi celles de la vie religieuse carmélitaine, nous pouvons citer: la pauvreté de Marie, pauvre avec le Christ (cf Chemin 31,2); l'humilité qui a fait descendre Dieu du ciel "dans le sein de la Vierge" (Chemin 16,2) et qui, à cause de cela, est une des principales vertus qu'il faut imiter : "Imitons en quelque chose la grande humilité de la Vierge très sainte" (Chemin 13,3); l'attitude d'humble contemplation et d'admiration devant les merveilles de Dieu (Pensées sur i'amour de Dieu 6,7) et le consentement total à sa volonté (ib.). Sa présence accompagne tout notre cheminement dans la vie
spirituelle, comme si chaque grâce et chaque moment crucial de
maturité dans la vie chrétienne et religieuse avait à voir avec la
présence active de la Mère dans le cheminement de ses enfants. Ainsi
la Vierge apparaît activement présente dans la description que fait la
Sainte de l'itinéraire de la vie spirituelle dans le Livre des
Demeures. C'est la Vierge qui intercède pour les pécheurs quand
ils se recommandent à elle (Demeures I,2,12). Elle est le
modèle et l'exemple de toutes les vertus dont le souvenir peut aider à
l'heure de la conversion définitive (Demeures III,1,3). Elle
est l'Épouse du Cantique (Pensées ... 6,7), le modèle des
âmes parfaites et la Mère en qui sont rassemblées toutes les grâces
de communion avec le Christ "dans le beaucoup souffrir":
"Nous avons toujours vu ceux qui ont vécu au plus près du
Christ Notre-Seigneur subir les plus grandes épreuves. Considérons
celles de sa glorieuse Mère et des glorieux Apôtres" (Demeures
VII,4,5). Pour cette raison la mémoire du Christ et de la Vierge dans
la célébration liturgique de leurs mystères nous accompagne et nous
fortifie (cf Demeures VI,7,11 et 15). Thérèse de Jésus, par sa vocation de Carmélite, est entrée profondément dans toute la tradition spirituelle antérieure du Carmel. Au monastère de l'Incarnation d'Avila, elle pu s'imprégner de la riche spiritualité mariale de l'Ordre telle que l'exprimaient la tradition historique du XVI siècle, les légendes spirituelles, la liturgie carmélitaine, la dévotion populaire. Dans ses écrits, le nom de l'Ordre est toujours uni à celui de la Vierge qui est âme, Patronne et Mère, de l'Ordre et de chacun de ses membres. Tout est marial selon sainte Thérèse : l'habit, la Règle, les maisons. Lorsqu'elle est nommée prieure de l'Incarnation en 1571, elle pose la Vierge à la première place dans le choeur parce qu'elle comprend qu'il y a une convergence de dévotion, d'amour et de respect de la part de toutes les religieuses. Ce geste reçoit un bel épilogue marial avec l'apparition de la Vierge (Relation 255). Dans une Lettre à Marie de Mendoza (7 mars 1572) elle dit affectueusement "Ma Prieure (la Vierge Marie) fait ces merveilles". Elle accueille avec joie le P. Gratien, comme elle si dévot de la Vierge, rappelle fréquemment son attachement à Marie dans ses lettres et s'enthousiasme des origines de l'Ordre telles qu'elles étaient racontées dans les livres d'alors (cf. Fondations ch.23). Elle a pleine conscience des privilèges du Saint Scapulaire, auxquels elle semble faire allusion dans cette phrase à propos de la mort d'un carme : "J'entendis qu'en tant que religieux qui avait bien observé la Règle, les Bulles de l'Ordre lui avaient valu de ne pas passer par le Purgatoire" (Vie 38,31). Avec un même esprit marial, elle entreprend la tâche de la fondation de San José comme un service de rénovation de l'Ordre de Notre-Dame, opérée sous son impulsion. Déjà, dans les premières promesses que lui fait le Christ, nous trouvons l'allusion à la présence de la Vierge dans le Carmel (Vie 32,11). Ensuite, c'est la Vierge elle-même qui active la fondation de San José par des paroles et des promesses identiques et une grâce spéciale de pureté intérieure accordée à Teresa (V 53,14). Achevant heureusement la fondation de San José, la Madre Teresa confesse ses sentiments marials : "Je me crus au ciel quand je vis poser le Très Saint Sacrement ... et achevée l'oeuvre que je désirais tant, sachant qu'elle contribuerait au service de Dieu et à l'honneur de l'habit de sa glorieuse Mère" (Vie 36,66); "Gardons la Règle de Notre-Dame du Carmel ... plaise au Seigneur que tout soit pour sa gloire, sa louange et celles de la glorieuse Vierge Marie dont nous portons l'habit" (ib. 36,26 et 28). En réponse à ce service marial, elle voit le Christ agréer "ce qu'elle avait fait pour Sa Mère et Notre-Dame, dans une immense gloire, vêtue d'un manteau blanc sous lequel Elle semblait nous abriter toutes" (ib. 36,24). Dans le récit des progrès de la Réforme, Teresa prend toujours soin de souligner la continuité avec l'Ordre, le service rendu à Notre-Dame, la protection spéciale dont elle l'entoure en toutes occasions: ainsi, par exemple, la rencontre avec le P. Rubeo et la permission obtenue de répandre les monastères thérésiens : "J'écrivis à Notre Père Général une lettre ... lui montrant le service qu'il rendrait à Notre-Dame, dont il était très dévot. C'est Elle sans doute qui a tout négocié ..." (Fondations 2,5). Le Livre des Fondations semble tout entier écrit sous le signe marial, tant les allusions de Teresa à la Vierge et a son service sont continuelles: "Commençant à se peupler ces colombiers de la Vierge Notre Dame ..." (ib. 4, 5); "Tels sont les principes de rénovation de la Règle de la Vierge, sa Mère, notre Dame et Patronne ..." (ib. 14,5), dit-elle à propos de Duruelo. Lorsqu'elle jette un regard en arrière, à la fin du Livre des Fondations, elle contemple la Réforme comme un service de la Vierge et une oeuvre dans laquelle a collaboré la même Reine du Carmel: "Nous nous réjouissons donc de servir notre Mère, Maîtresse et Patronne ... petit à petit on fait ce qu'il faut pour honorer et glorifier cette glorieuse Vierge et son Fils ..." (ib. 29, 23 et 28). La séparation elle-même des Mitigés et des Déchaux, accomplie au Chapitre d'Alcalà en 1581, est considérée par Teresa comme une action pacificatrice de la Mère de l'Ordre : "Notre Seigneur conclut cette chose si importante pour l'honneur et la gloire de sa glorieuse Mère... Elle est Notre Dame et Patronne..." (ib. 29,31). Le souvenir de la Vierge suggère à Teresa en diverses occasions le sens de la vocation carmélitaine. Ainsi par exemple, voici une allusion implicite à Marie : "Nous toutes qui portons ce saint habit du Carmel sommes appelées à l'oraison et à la contemplation, car telle fut notre origine, nous descendons de cette caste, celle de nos saints Pères du Mont Carmel qui dans une si grande solitude et un si profond mépris du monde recherchaient ce trésor dont nous parlons" (Demeures V,1,2). Le contexte est le suivant: la Sainte parle de la vocation à l'oraison, trésor caché et perle précieuse (deux images évangéliques) qui se trouvent en nous mais qui exigent le don total de notre vie (acheter le champ où se trouve le trésor et acquérir la perle précieuse); Marie y apparaît comme la Mère de cette "caste de contemplatifs" par son intériorité dans la méditation et le don de soi total au Seigneur. À une autre occasion, Teresa attire l'attention sur l'imitation de la Vierge, qui nous permettra de nous appeler ses vrais enfants : "Plaise à Notre-Seigneur, mes soeurs, que nous vivions en vraies filles de la Vierge et que nous gardions notre profession afin que Notre-Seigneur nous accorde les grâces qu'Il nous a promises" (Fondations 16,7). Dans l'amour de la Vierge et dans l'appartenance à la même famille se trouvent, pour la fraternité thérésienne, les fondements de l'amour réciproque et de la communion des biens: C'est ce que suggèrent deux textes : "Ainsi, mes filles, nous sommes toutes de la Vierge et soeurs, tâchons de nous aimer beaucoup les unes les autres" (Lettre aux moniales de Séville, 13 janvier 1580,6) ; "Pour cela nous portons toutes le même habit afin de nous aider (les monastères) entre nous car ce qui à l'un est à tous" (Lettre à la mère Prieure et aux Soeurs de Valladolid, 31 mai 1579,4). Ces pages montrent comment la Sainte a vécu intégralement la
tradition mariale du Carmel et l'a enrichie par son expérience
mystique, sa dévotion et l'orientation doctrinale de ses écrits. Pour
la Carmélite Déchaussée la Vierge est, dans la perspective
thérésienne, modèle d'adhésion au Christ, de participation
contemplative à son mystère et de service ecclésial; pour chaque
monastère la Vierge est la Mère dont la présence accroît le sens
d'intimité et de la famille, soutient dans le chemin de la vie
spirituelle et préside à l'oraison comme fervente avocate auprès de
son Fils. La vision contemplative que les auteurs du Carmel thérésien ont eue
de la Vierge Marie est profondément influencée par la doctrine de
sainte Thérèse et de saint Jean de la Croix. Il suffira de quelques
indications. Les allusions mariales qui existent dans les écrits du Saint sont sobres mais elles sont dotées de la touche du génie du Docteur Mystique pour nous introduire dans les aspects les plus sublimes du mystère de Marie. En communion avec le mystère du Christ Dans les Romances (nn. 8-9) sur l'Évangile de saint Jean, clef biblique de toute la doctrine de saint Jean de la Croix dans la perspective de l'histoire du salut, la Vierge apparaît dans la splendeur de sa communion avec la Trinité, dans son privilège et sa mission de Mère du Verbe Incarné, dans l'acceptation et le consentement à 1'oeuvre de la Rédemption; la Vierge Marie est témoin du mystère, "Mère gracieuse" qui tient Dieu dans ses bras, Épouse-Église et Humanité en laquelle se sont accomplies les épousailles de Dieu avec l'Homme : "Etreignant son Epouse qu'en ses bras Il enserre". Le sommet de cette communion est atteint dans la Croix lorsque la Vierge participe à la douleur rédemptrice du Christ, bien qu'elle soit exempte de péché et non parce qu'elle devrait être purifiée, car le Christ l'associe à son action salvatrice (Cantique B 20,10; Cantique A 29,7). Sous la motion de l'Esprit-Saint Dans un contexte significatif, parlant des âmes qui se sont identifiées totalement à la volonté de Dieu en sorte que toutes leurs opérations, oeuvres et prières viennent de la motion divine, le Saint a écrit : "Telles étaient celles de la très glorieuse Vierge Notre-Dame, laquelle étant élevée dès le commencement à ce haut état, n'eut jamais en son âme de forme imprimée d'aucune nature, et jamais ne se mut par elle, mais toujours sa motion fut du Saint-Esprit" (Montée III,2,10): affirmation du principe d'une action totale et constante de l'Esprit en Marie, élevée dès l'origine à cet état très haut de communion avec Dieu dans un dynamisme croissant de fidélité et de coopération aux motions du Saint-Esprit. Modèle de contemplation et d'intercession Modèle de discrétion, de confiance et d'attention aux noces de Cana, la Vierge laisse voir sa puissante force d'intercession auprès de son Fils: "Celui qui aime discrètement ne se met pas en peine de demander ce qui lui manque et ce qu'il désire mais de représenter seulement sa nécessité, afin que l'Aimé fasse ce qu'Il trouvera bon, comme lorsque la Vierge bénie, aux noces de Cana en Galilée, dit à son Fils bien-aimé, sans Lui demander directement du vin : 'Ils n'ont plus de vin' (Jn 2,3)" (Cantique A et B 2,8). La présence de la Vierge est implicite dans cette pensée du Saint :
"Le Père n'a dit qu'une parole, à savoir son Fils et dans un
silence éternel, Il la dit toujours: l'âme aussi doit L'entendre en
silence" (Maximes 147; cf Montée
II,22,3-6). Marie est le silence contemplatif qui a accueilli la Parole.
Et dans le Christ "la Mère de Dieu est mienne!' (Prière
de l'âme énamourée). On peut affirmer que 1'expérience du mystère marial est indissolublement liée à la spiritualité carmélitaine et lorsque celle-ci atteint, en quelques témoins, la splendeur d'un témoignage pour l'Église, nous trouvons des accents sublimes de cet aspect marial et contemplatif. Citons le P. François Palau y Quer O.C.D. qui a contemplé la Vierge comme figure parfaite de l'Église dans son livre Mis Relaciones. Mentionnons encore la riche doctrine mariale de sainte Thérèse de Lisieux, caractérisée par la découverte de la simplicité de Marie et de sa "voie" à travers les épisodes de l'Évangile, paradigme du chemin du chrétien. Rappelons aussi la dévotion de soeur Elisabeth de la Trinité envers la Vierge "Louange de Gloire" et "Miroir de Justice", immergée contemplativement dans le mystère de l' Incarnation et "Porte du Ciel" qui introduit au mystère de la Trinité. Enfin, Edith Stein a aussi dédié de belles pages à la Vierge, considérée comme femme, type parfait de l'Église, Mère universelle dans sa coopération au mystère du Christ et de l'Esprit au pied de la Croix. Ces quelques témoignages suffisent pour mettre en lumière la plus
belle tradition du Carmel et son renouvellement à travers la vie
contemplative du Carmel thérésien. Déjà le principe du caractère marial de notre vie est établi: "En choisissant la Vierge Marie comme Mère et Patronne de l'Ordre, nous mettons toute notre existence sous sa protection et nous voyons dans le mystère de sa vie et de son union au Christ, le modèle et l'idéal de notre vie consacrée". Parmi les notes de la vocation carmélitaine, il y a l'appel à cette vie "d'intimité avec la Vierge Marie". a. La contemplation Il ne fait pas de doute que le principe marial de notre vie doit
partir, comme nous avons pu l'apprécier dans la spiritualité de
l'Ordre, du même principe vital qu'est l'oraison et la contemplation.
Pour connaître la Vierge, nous devons contempler sa vie à la lumière
de l'Évangile et pénétrer avec sagesse dans les événements
évangéliques qui nous la présentent comme Mère du Christ et sa
première disciple : "La contemplation de Marie, parfaite
réalisation de l'idéal de l'Ordre nous stimule à suivre ses traces"
(Constitutions n°55). On peut dire que la spiritualité du
Carmel thérésien actualise la dévotion mariale d'une manière très
actuelle, partant de la contemplation de son mystère à la lumière de
la Bible et du dogme. Parmi les vertus mariales qui peuvent revêtir un relief spécial pour les Carmélites, les Constitutions soulignent la suite de Marie comme une forme de suite évangélique du Christ. La pauvreté spirituelle, avec toutes les résonances bibliques que comporte l'image de Marie "pauvre du Seigneur", se vérifie dans la docilité à répondre à l'élection divine et dans le chant des miséricordes de Dieu (cf L.G.55); la même pauvreté spirituelle a de profondes résonances dans la spiritualité et le détachement thérésiens, dans la vie théologale de Jean de la Croix, et dans la confiance illimitée de "petite Thérèse" comme chemin d'enfance spirituelle. La méditation constante de la Parole de Dieu est l'attitude qui manifeste le mieux l'harmonie entre la vie de Marie et la vie du Carmel (cf. Lc 2,19 et 51). À cela il convient d'ajouter l'expression multiforme de la charité, qui en Marie prend le caractère d'une remise totale de soi à l'amour de Dieu et au service des frères, dans un amour d'épouse et de mère, dans une virginité totale du coeur et une attention aux besoins des autres, particulièrement bien exprimée par son intercession à Cana. La croissance dans les vertus de Marie est une garantie de communion
avec le Christ et d'insertion progressive dans le mystère de l'Église.
Dans cet effort de configurer notre vie à la sienne, s'approfondit
toujours davantage notre entrée dans le mystère du Christ et de son
Église. La vie du Carmel est communion à la vie de la Vierge. Le signe de cette communion est le Saint Scapulaire, don de la Vierge Marie, à la fois signe de protection et symbole de notre consécration intérieure. Une antienne carmélitaine ancienne a recueilli ce sens de la spiritualité du Saint Scapulaire : "Sainte Mère de Dieu, gloire du Mont Carmel, revêts de tes vertus la famille que tu as choisie et défends-la de tout péril". Pie XII avait résumé la spiritualité du Scapulaire, protection et symbole de consécration, engagement à imiter les vertus de la Vierge: "Que tous reconnaissent dans cette mémoire de la Vierge un miroir d'humilité et de chasteté; que, par dessus tout; ils voient dans ce vêtement ... signifié en un symbolisme éloquent l'oraison par la quelle ils invoquent le secours divin, qu'ils reconnaissent enfin en Elle leur consécration au coeur très saint de la Vierge Immaculé" (Acta Apostolicae Sedis 42 (1950) 390-391). A cause du sens carmélitain profond des paroles que Paul VI adressait aux Carmes, il vaut la peine de citer largement ce texte : "Que la Vierge très sainte vous réconforte
dans votre vocation carmélitaine, très chers fils. Qu'Elle vous
conserve le goût des choses spirituelles. Qu'Elle vous obtienne le
charisme des ascensions saintes et ardues vers la connaissance du monde
divin, vers les indicibles expériences de ses nuits obscures et de ses
journées lumineuses. Qu'Elle vous fasse aspirer à la sainteté et au
témoignage eschatologique du royaume des cieux. Qu'Elle vous rende
exemplaires et fraternels dans l'Église de Dieu. Qu'Elle vous
introduise un jour à cette possession du Christ et de sa gloire à
laquelle toute votre vie veut être consacrée dès maintenant"
(AAS 59 (1967) 779). La première partie du n°56 des Constitutions suggère un approfondissement pour connaître toujours mieux le mystère de Marie. Dans ce domaine, il faut donner le primat à l'Écriture Sainte : "Méditons donc les Ecritures...". Le meilleur fondement d'une solide dévotion mariale est la Parole de Dieu: nous pouvons le déduire de la riche doctrine mariale du Concile Vatican II et de l'Exhortation Marialis Cultus. À la lumière de l'Écriture l'imbrication des dogmes de la foi se comprend mieux: la Vierge apparaît toujours unie aux mystères du Christ et de l'Esprit pour illuminer et réaliser le mystère de l'Eglise. Suivant la tradition de l'Ordre nous devons boire aux sources pures
de l'Écriture, des Pères, du Magistère de l'Église et de la liturgie
rénovée, une connaissance de la Vierge qui nous porte à l'imitation
de ses vertus et à la communion avec sa propre vie. 3. Culte liturgique L'Ordre a toujours accordé une grande importance au culte marial dans sa liturgie, à de multiples points de vue. Nous ne pouvons oublier que la réflexion théologique de Vatican II et de Marialis Cultus de Paul VI au sujet de la présence de Marie dans la liturgie. Ils nous offrent la chance d'évaluer à nouveau sérieusement ce filon privilégié de la spiritualité carmélitaine qu'est la liturgie mariale. Si on lit avec attention quelques textes fondamentaux du Concile (comme le n°103 de Sacrosanctum Concilium), on peut affirmer que deux mots résument bien la connexion entre la liturgie et le mystère de Marie : présence et modèle. Marie est une présence obligée dans la célébration des mystères du Christ, tant dans l'année liturgique que dans l'Eucharistie et les sacrements. Par son "union indissoluble" au mystère de son Fils, elle est présente dans 18 célébration de ce mystère qu'est la liturgie. C'est pourquoi nous en faisons mémoire dans la Liturgie des Heures et dans la Prière Eucharistique chaque jour. C'est aussi pourquoi sa présence ne se réduit pas seulement aux fêtes mariales mais s'étend également à tout le cycle des mystères du Christ. D'autre part, la Vierge est le modèle de l' attitude spirituelle avec la quelle l'Église célèbre et vit les divins mystères: "L'exemplarité de la Très Sainte Vierge découle du fait qu'elle est reconnue comme modèle extraordinaire de l'Église dans l'ordre de la foi, de la charité et de la parfaite union au Christ. Telle est la disposition intérieure avec laquelle l'Église, Épouse très aimée, étroitement associée à son Seigneur, l'invoque, et par son intermédiaire rend son culte au Père Eternel" (Marialis Cultus n°16). Ce principe qui valorise tellement l'exigence d'une vie théologale dans la participation liturgique, nous rappelle que même lorsque la liturgie n'est pas explicitement mariale, elle l'est toujours implicitement parce qu'il faut célébrer les mystères avec les mêmes sentiments existant en Marie, modèle insigne d'union au Christ et de docilité à l'Esprit, comme Vierge qui écoute la Parole, Vierge qui prie, Vierge qui offre, Vierge Mère (ib. nn.17-21). De cette attitude découle aussi un culte spécial envers Notre-Dame dans l'unique culte du Christ, les expressions de dévotion et de vénération qui enrichissent continuellement la liturgie de l'Église. Ces principes peuvent donner une nouvelle impulsion pour renouveler le sens du culte marial, si traditionnel et si fécond dans notre histoire. À la lumière de ces principes, on peut lire les actes liturgiques marials de l'Ordre, ouverts naturellement à une généreuse créativité qui, selon les orientations de l'Église, peuvent enrichir une liturgie authentiquement mariale dans ses motivations intérieures et dans le souvenir explicite de la Vierge au cours de l'année liturgique, dans les fêtes propres de l'Ordre, dans la mémoire hebdomadaire de Notre-Dame, dans les références quotidiennes que l' on peut faire à la Vierge Marie dans le liturgie. 4. Expressions de dévotion En même temps que la liturgie, l'Eglise promeut d'autres formes de dévotions, de culte et de prière en l'honneur de la Vierge Très Sainte. L'Ordre accueille avec joie les récentes orientations du Magistère de l'Eglise en ce domaine, spécialement la doctrine de Marialis Cultus avec toutes les possibilités offertes pour intensifier la dévotion mariale. On recommande des actes personnels de dévotions par lesquels on peut cultiver cet exercice de communion avec la Vierge, tel que le Saint Rosaire, dévotion recommandée par la Santa Madre et qui a reçu dans l'Exhortation Marialis Cultus de Paul Vl (nn.42-55) un enrichissement théologique et pastoral. Il est question aussi de prière pour les nécessités de l'Église et du monde, particulièrement à travers la récitation des litanies mariales; ces invocations, aussi bien les litanies traditionnelles que celles que la Congrégation pour le Culte Divin a proposées pour le rite du couronnement d'une image de la Vierge, entendent pour une part reconnaître les privilèges et les titres de la Vierge et, d'autre part, être le stimulant d'une imitation dont les traits nous sont rendus présents par l'énumération des vertus de Notre-Dame. D'autres suggestions relatives au culte marial et à ses expressions
dévotionnelles doivent être un stimulant à la créativité, une porte
ouverte pour que, dans nos Carmels, la note mariale qui
doit imprégner toute la vie ait aussi ses expressions adéquates de
dévotion. Pour cela il faudra se rappeler les orientations données par
Marialis Cultus: elles doivent guider tout exercice de
dévotion mariale et sont des critères de renouveau de la piété
mariale: biblique, liturgique, oecuménique, anthropologique (cf. Marialis
Cultus nn.29-39). 5. Le souvenir de Saint Joseph et des saints de la Famille du Carmel Le chapitre de la vie mariale de l'Ordre s'achève avec le souvenir de saint Joseph, en raison de son union avec Marie dans le mystère du Christ, et à cause de la dévotion spéciale que la Santa Madre a professé pour celui qui fut son protecteur, son médecin et son maître d'oraison (cf Vie 6,6-8). On ne peut oublier qu'au départ du charisme thérésien, la figure de saint Joseph occupe une place privilégiée. Le Christ Lui-même a voulu que la première fondation soit dédiée à saint Joseph et Il promit l'assistance du glorieux Patriarche, ensemble avec la sienne propre et celle de Marie, pour que symboliquement chaque Carmel soit comme un "Nazareth vivant" (cf Vie 32,11). Diverses grâces reçues par la Sainte durant la période qui a précédé la fondation montrent sa relation active avec le charisme du Carmel thérésien (cf. Vie 3,,12; 33,14-15; 36,5-6-11). Par son silence et par sa fidélité, par son attitude de serviteur du mystère, sa vie humble et cachée, par son intense communion avec le Christ et la Vierge à Nazareth, par sa consécration virginale et sa justice évangélique, la figure de saint Joseph est vivante dans la tradition de la spiritualité carmélitaine. La mémoire de la Vierge et de saint Joseph nous incitent à élargir nos communion aux saints, nous souvenant de la partie de la famille du Carmel qui a déjà atteint la gloire du ciel, ces saints et ces saintes de notre Ordre, connus ou cachés au regard humains. Ils sont cette présence ecclésiale qui a fécondé l'histoire de l'Église par le silence de leur vie contemplative, les oeuvres de leur apostolat et le sang de leur martyre. Nous souvenir de la Vierge Marie signifie prendre conscience que
notre Ordre est une Famille de Soeurs et de Frères présents dans le
monde, pèlerins en marche vers le ciel. C'est pour cette raison que
chaque jour nous en faisons mémoire pour qu'ils nous nourrissent de
leur exemple et nous aident de leur protection. Le Carmel est totalement marial. Les Constitutions mettent en relief cet aspect fondamental de la spiritualité de l'Ordre dans tous ses aspects, depuis les plus profonds (la vie en imitation et communion avec Marie) jusqu'aux plus simples (la dévotion personnelle et communautaire). La fidélité à cet aspect de notre vie est une garantie de continuité avec la plus pure tradition du Carmel; elle renouvelle l'alliance d'amour que dans l'Église la Vierge a voulu faire avec notre famille religieuse. En Marie, tous les Carmels répandus à travers le monde s'unissent dans un engagement de service du Christ et de l'Eglise, d'imitation de la Vierge, Servante du Seigneur, qui silencieusement suit les pas de son Fils et coopère avec Lui au salut du monde par l'oraison et par une vie consacrée au mystère du salut. |

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