[News] [Curia] [Addresses] [Carmelite sites] [o.c.d.s.] [Mission]  
 ++39 (06) 854431  FAX ++39 (06) 85350206

SECRETARIATUS GENERALIS PRO MONIALIBUS O.C.D. - ROMAE

  PROJET DE RÉFLEXION THÉOLOGICO-SPIRITUELLE
DES MONIALES CARMÉLITES DÉCHAUSSÉES

LA PAUVRETÉ "APOSTOLIQUE" DES CARMÉLITES
SELON SAINTE THÉRÈSE DE JÉSUS

EXPLICATION DES SIGLES UTILISÉS

1) Les oeuvres de la Sainte
  1. --Ce sont les sigles utilisés par les Concordanciers du Fr. Luis de San José, [2e édition], Burgos 1965 (p.9):

V = Vida
R = Relaciones
C = Camino; celui-ci peut être cité en trois manières:
- C , tout simplement, lorsque le texte est commun aux deux versions
- CV, lorsque le texte ne se trouve que dans le Ms de Valladolid
- CE, lorsqu'il ne se trouve que dans le Ms de l'Escorial
M = Moradas (Demeures)
CAD = Conceptos del amor de Dios (Pensées sur l'amour de Dieu)
F = Fundaciones
Cons = Constituciones
MVC = Modo de visitar los conventos (Manière de visiter les couvents)
Cta = Cartas (Lettres)
-- L'édition utilisée est celle de Efren de la Madre de Dios y Otger Steggink: Obras completas, (BAC), Madrid 1962.
-- Les citations de la Sainte viennent toujours en premier lieu, mises entre parenthèses ( ). En premier lieu, le sigle du livre; ensuite le chapitre et le n° du chapitre lorsqu'ils existent. Ex.: (F 20/2) = Fundaciones, cap 20, n° 2.
2) Les traductions françaises
-- Elles viennent immédiatement à la suite des citations des oeuvres de la Sainte et sont placées entre crochets [ ].
-- Deux ont été utilisées: -- Marcelle AUCLAIR: Sigle = MA
a) Oeuvres complètes, Paris 1964
b) Correspondance, Paris 1959
-- GREGOIRE de Saint Joseph = G
Oeuvres complètes,
Paris 1949.
-- MA est citée en premier lieu, lorsque cela est nécessaire, c'est-à-dire lorsque sa numérotation ne correspond pas à celle d'Efren ou lorsqu'elle ne comporte pas de numérotation; G vient ensuite et pratiquement toujours. Le chiffre indiqué est toujours celui de la page, à moins qu'il ne soit précédé de l'indication du Chapitre, lorsque c'est nécessaire, par exemple pour la traduction de CV par G.
-- Le ms de l'Escorial du Chemin de Perfection eàt cité d'après la traduction de Jeannine POITREY, Paris 1981.

 __________________

"Croyez-moi, mes filles, le Seigneur m'a donné pour votre bien quelque intelligence des trésors renfermés dans la sainte pauvreté". Telles sont les paroles que sainte Thérèse adresse à ses soeurs au début du Chemin de Perfection (CV 2/5) [G 589]. Ces trésors sont répandus à pleines mains dans ses écrits. Il nous sera donc impossible, en si peu de pages, d'en faire un inventaire qui se voudrait complet.

Par exemple, qu'on ne s'attende pas à trouver ici un exposé sur la pauvreté personnelle de Thérèse. Nous n'en parlerons qu'incidemment, lorsque cela nous semblera nécessaire. Pas davantage, nous ne traiterons de la pauvreté personnelle de la Carmélite, comme la conçoit la Sainte, sinon dans sa relation avec la pauvreté communautaire.

Tel sera précisément notre thème: comment la fondatrice voit-elle la pauvreté de ses monastères? Nous ne nous étendrons pas sur un thème dont l'importance ne peut pourtant pas échapper à quiconque veut pénétrer jusque dans sa substance intime d'esprit typiquement thérésien de la pauvreté, à savoir le contexte économique, social, politique, religieux, spirituel de l'Espagne de ce temps-là. D'excellentes études ont été consacrées à ce thème ces dernières années: nous en ferons notre profit lorsqu'il faudra.

Ce qui nous intéresse, en effet, c'est l'esprit qui a présidé aux divers choix opérés par Thérèse en matière de pauvreté, plutôt que les solutions concrètes qu'elle leur a données en fonction des conditions socio-économiques et religieuses de son temps. Par exemple, en ce qui concerne le problème des rentes ou celui des aumônes. Il est évident qu'aujourd'hui, dans la plupart des pays du monde, il n'est plus possible de copier littéralement les dispositions concrètes adoptées par la Sainte pour les Communautés de son temps.

Et pourtant, si nous voulons connaître son esprit aussi parfaitement que possible, nous ne pouvons le regarder d'une manière abstraite, parce qu'elle-même ne nous le présente jamais sous cette forme, même dans ses développements d'allure plus doctrinale. De tels développements doivent toujours être restitués dans le contexte de son temps.

Notre question sera donc la suivante: quelles sont les grandes orientations spirituelles de sainte Thérèse en matière de pauvreté, orientations qui doivent être, aujourd'hui encore, celles de ses filles du XXIe siècle?

­ I ­

UNE PAUVRETÉ "APOSTOLIQUE": QU'EST-CE QUE CELA VEUT DIRE?
Il nous semble qu'une bonne manière de dégager ce qu'il y a d'original et d'essentiel, et donc de toujours actuel, dans la conception thérésienne de la pauvreté, est d'en souligner ce que nous appelons son côté "apostolique". Qu'entendons-nous par là?

Dans le langage d'aujourd'hui, ce mot peut avoir une double signification. Selon la première, qui est de loi la plus répandue, est "apostolique" tout ce qui concourt à l'oeuvre divine du salut des âmes. La deuxième signification, connue surtout dans l'Antiquité chrétienne, se réfère au style de vie des Apôtres du Christ. En ce sens, est "apostolique" une personne ou une Communauté qui se propose d'imiter la vie des Apôtres.

Que nous sachions, le mot "apostolique", pas plus d'ailleurs que le mot "évangélique", n'est fréquent dans les écrits de sainte Thérèse. Ce que nous voudrions montrer ici en revanche, c'est que la réalité signifiée par ce mot, dans la double acception actuelle que nous venons d'exposer, se rencontre continuellement dans ces mêmes écrits lorsque la Sainte parle de pauvreté; et que la conjonction harmonieuse de ces deux significations nous donne, du moins à notre avis, la clé de la pensée thérésienne sur ce conseil évangélique.

Nous pourrions ainsi résumer les choses. Le premier sens du mot "apostolique", celui qui se réfère au salut du monde, nous indique la finalité ultime de la pauvreté que Thérèse propose à ses soeurs carmélites: c'est pour coopérer à cette oeuvre divine de salut qu'elles acceptent d'être pauvres. Leur pauvreté est un moyen d'apostolat.

La deuxième signification indique la manière d'être de cette pauvreté, son "style" particulier: pour pouvoir servir efficacement au salut du monde, elle doit ressembler le mieux possible à celle que le Christ "conseillera" jadis à ses Apôtres de mettre en pratique.

1) Être pauvres à la manière des Apôtres pour "aider" le Christ dans son oeuvre de salut

a. ­ Il ne fait pas de doute que la finalité ultime du genre de vie carmélitaine proposé par Thérèse à ses soeurs est une finalité essentiellement apostolique (dans le premier sens). Il suffit de relire le début du Chemin de Perfection pour s'en convaincre. Pour Thérèse, la "vie contemplative" des Carmélites est un moyen de travailler au salut des âmes:

"Le jour, leur dit-elle, où vos prières, vos désirs, vos disciplines, vos jeûnes, ne tendraient pas à la fin dont je viens de parler, sachez que vous n'accomplissez ni ne respectez le but pour lequel le Seigneur vous a réunies ici" (CV 3/10) [G 599].

C'est donc, en définitive, en fonction de cette finalité ultime qu'il faut s'attendre à voir sainte Thérèse prendre ses décisions pour tout ce qui concerne la vie du nouveau Carmel.

b. ­ Les seuls moyens qu'elle puisse offrir à ses soeurs pour leur permettre d'atteindre ce but, sont ceux que leur donne la vie contemplative; moyens qui se résument pour elle en un seul, celui de l'"oraison". Et l'oraison, entendue en ce sens, soumise à cette finalité, ne peut être qu'"apostolique", c'est-à-dire, que louange et intercession.

c. ­ Pour que l'intercession puisse avoir une réelle efficacité en vue du salut du monde, il faut qu'elle soit intercession vivante, au sens où saint Paul dit aux chrétiens qu'ils doivent "offrir leurs personnes en hostie vivante, sainte, agréable à Dieu" (cf Rm 12, 1). Autrement dit, pour que la prière des Carmélites puisse être exaucée, il faut que leur volonté, le désir le plus profond de leur être, ne fasse qu'un avec la volonté du Père; il faut que leur vie tout entière soit une réponse à cette volonté. Leur unique préoccupation doit donc être de chercher constamment comment plaire le plus possible au Seigneur.

d. ­ Or elles ont un moyen infaillible d'obtenir ce résultat:

"Nous n'ignorons pas que, pour plaire à Dieu, il faut suivre la voie des commandements et des conseils ("por los mandamientos y consejos")" (6 M 7/9) [G 989].

Par conséquent, plus elles seront fidèles à suivre les "conseils" du Christ, plus elles plairont à Dieu, plus leur prière sera exaucée, et plus elles travailleront au salut du monde. Voilà pourquoi Thérèse, au début de l'oeuvre des fondations, se voyant incapable de faire autre chose pour le salut des âmes, se décide

"à suivre les conseils évangéliques dans toute la perfection possible et à porter au même genre de vie les quelques religieuses de ce monastère" (C 1/2) [G 584].

e. ­ Il est clair que, pour Thérèse, le "conseil" du Christ par excellence est celui de la pauvreté; à tel point que l'expression "conseils du Christ" (d'ailleurs assez rare) désigne explicitement, à trois reprises, le seul conseil de pauvreté. Étant donné l'importance des textes, nous nous permettons de les citer en entier. Les deux premiers se trouvent au chapitre 35 de la Vie et se réfèrent à la décision par laquelle Thérèse opte, pour elle-même et pour ses soeurs du futur monastère d'Avila, en faveur du principe de la pauvreté absolue, par le renoncement aux rentes:

"C'était une grande joie pour moi de penser que je suivrais les conseils du Christ".

"Je répondis (au Père Ibañez) que je ne voulais pas m'autoriser de la théologie pour ne point suivre ma vocation, ni me conformer à mon voeu de pauvreté, ni suivre les conseils du Christ dans toute leur perfection" (V 35/2,4) [G 385, 386].

L'autre texte se trouve au chapitre deuxième du Chemin de Perfection qui traite précisément de la pauvreté parfaite. Thérèse encourage ses soeurs à la pratiquer en leur montrant toute la joie qui en résultera pour elle; elles ne doivent pas chercher d'autre récompense que celle-là:

"quand bien même il n'y en aurait aucune si ce n'est celle d'avoir suivi les conseils du Christ, le salaire serait déjà grand" (CE 2/7) (cf CV ibid) [G 590].

2) En quoi consiste le style de pauvreté vécu par les Apôtres?

Il consiste en ceci qu'il s'inspire essentiellement des "conseils" que le Christ leur a donné en ce domaine. Or les "conseils" que le Christ leur a donnés, il a commencé par les pratiquer lui-même. Par conséquent la pauvreté "apostolique" (dans le deuxième sens) n'est rien d'autre, en définitive, qu'une imitation de celle du Christ. Le Christ, de riche qu'il était, s'est fait pauvre pour sauver les hommes. Dès lors, quiconque veut l'"aider" dans cette oeuvre du salut du monde, doit se faire pauvre comme lui. Il peut le devenir en contemplant le Christ lui-même, en optant pour un genre de vie qui ressemble le plus possible à celui des Apôtres. Concrètement, pour Thérèse, cela signifie revenir à la Règle primitive du Carmel qui définissait précisément un style de pauvreté étroitement "apostolique".

a. - L'imitation de la pauvreté du Christ. À deux reprises, Thérèse établit un lien explicite entre la pratique des "conseils évangéliques", plus particulièrement de celui de la pauvreté et l'imitation du Christ. Dans le premier texte, elle nous montre l'incompatibilité absolue qui existe entre la pratique des "conseils du Christ" et l'attachement au "point d'honneur" qui constitue l'une des formes les plus pernicieuses de la richesse:

"Vous voulez, dit-elle, vous unir étroitement à Dieu, vous désirez suivre les conseils du Christ qui a été chargé d'injures et de faux témoignages, et vous voulez ne souffrir aucune atteinte dans votre honneur et votre réputation. Vous n'arriverez pas à le rencontrer car les chemins sont différents" (V 31/22) [G 341].

Le second texte se trouve dans la seule rédaction du Chemin de Perfection que l'on trouve dans le manuscrit de Valladolid. Nous l'avons cité à l'instant dans la rédaction de l'Escorial, pour parler du conseil de pauvreté. La deuxième rédaction ajoute ces quelques mots:

"ce serait encore un magnifique salaire que d'imiter en quelque chose Sa Majesté" (CV 2/7) [G 590].

Le premier des deux textes nous montre d'ailleurs jusqu'à quelle profondeur il faut aller pour percevoir dans toute sa force et dans toute sa vérité la pauvreté de Jésus-Christ. Celui-ci a été pauvre, non seulement parce qu'il a vécu dans le dénuement matériel, mais parce qu'il a été humilié et rejeté par les hommes. Le pauvre que Thérèse contemple en Jésus est donc celui que l'Écriture désigne sous le nom de Serviteur de Dieu, celui qui vient récapituler en lui et porter à son ultime perfection toute la justice et la sainteté des Pauvres de Yahvé, et surtout de Marie, la Mère de Jésus, reine des Anawim.

"Tu te tromperais beaucoup, dit-il à Thérèse à l'occasion de la fondation de Tolède, si tu te laissais guider par les lois du monde; jette les yeux sur moi; tu me verras pauvre et méprisé des hommes..." (R. 1570, Toledo) [MA 541, G 534].

Jésus est pauvre dès le début de sa conception dans le sein de Marie, sa mère:

"Quoi de plus merveilleux que de voir celui qui remplirait mille mondes de sa grandeur s'enfermer dans une si petite choses (que le palais de mon âme)! C'est ainsi qu'il a voulu demeurer dans le ventre de sa Très Sainte Mère" (CE 48/3).

Puis, il a voulu naître à Bethléem, dans le dénuement le plus total (C 2/9, F 3/13, 14/6) [G 591, 1090, 1171]; Thérèse aime présenter à ses soeurs ce mystère si bouleversant de la pauvreté du Dieu fait homme, en leur parlant

"des larmes de l'enfant, de la pauvreté de la mère, de la dureté de la crèche, de la rigueur du temps et de l'inconfort de l'étable" (entretien aux Carmélites de Valladolid, la veille de Noël 1568, Reforma, T 1, L II, c 16, 2).

Il faut lire également la page délicieuse où elle leur raconte la scène de la Présentation au Temple:

"Le juste Siméon, en regardant le glorieux enfant, ne voyait qu'un petit pauvre; à en juger par les langes qui l'enveloppaient et le nombre restreint des personnes formant le cortège, il aurait pu le prendre pour un petit pèlerin ("romerito"), enfant de parents pauvres, plutôt que pour le Fils du Père céleste..." (CE 53/2).

Au cours de sa vie publique, le Christ, n'ayant pas où reposer la tête, a dû tant de fois se contenter de dormir à la belle étoile (cf V 33/12) [G 365]. Ce mystère se prolonge admirablement dans celui de l'Eucharistie (F 3/13).

b. - L'imitation de la pauvreté des Apôtres. En mettant en pratique les conseils de pauvreté que leur a laissés Jésus, les Apôtres ont été ses premiers imitateurs. Ils nous offrent en outre le modèle par excellence, directement inspiré du Christ, de toute forme de vie communautaire qui se veut animée de la pauvreté de l'Évangile.

Ils constituent avec lui et autour de lui le nouvel Israël des vrais Pauvres de Yahvé. Eux aussi, comme leur Maître, ont été rejetés et humiliés par les hommes:

"O vous, dit Thérèse, qui êtes de naissance illustre, je vous en conjure pour l'amour de Jésus-Christ. Considérez que les vrais chevaliers de Jésus-Christ, les princes de son Église, un saint Pierre et un saint Paul, suivaient un autre chemin que vous. Pensez-vous par hasard qu'il doive y avoir une voie nouvelle pour nous? Ne le croyez pas" (F 19/11) [G 1147].

"Sa Majesté (continue la Sainte en pensant aux Carmes et aux Carmélites) ne doit pas vouloir que nous tenions à l'honneur de fréquenter les grands de ce monde, mais les pauvres, comme l'étaient les Apôtres" (Lettre du 17 septembre 1583, 3) [MA 740].

Saint Pierre, le chef du Collège Apostolique, n'était qu'un simple pêcheur de Galilée (CV 27/2) [G 29/719]. Saint Paul travaillait pour gagner son pain (Cons. 2/1,6) [MA 341, 346, G 1500, 1508]. Comme au jeune homme riche, Jésus demande à ses disciples de tout quitter pour le suivre (3 M 1/5) [G 849]. Il leur demande de s'en remettre sans réserve à la Providence divine pour tout ce qui concerne leur subsistance matérielle (C 2/2) [G 588]. Selon le conseil du Christ, ses disciples de la primitive Église mettaient tout en commun et partageaient entre eux leurs biens de telle sorte que personne ne restât dans le dénuement (F 29/27) [G 1338].

c.- Pauvreté "apostolique" de la Règle primitive. Se référant à la nécessité de réformer les Ordres religieux, Thérèse nous donne la clé d'interprétation de ses propres fondations:

"Qu'on nous offre seulement, dit-elle, ne fût-ce que l'esquisse ("debujo") de ce que le Christ et ses Apôtres ont eu à endurer! C'est plus nécessaire aujourd'hui que jamais" (V 27/15) [G 283].

Cette esquisse, elle la trouve parfaitement définie dans la règle du Carmel, notamment en ce qui concerne la pauvreté, le renoncement à toute propriété (V 35/ 2,3) [G 385, 386]; l'obligation faite à chacun de travailler pour gagner son pain (Cons 2/6) [MA 346; G 1508], en référence explicite à l'enseignement et à l'exemple de saint Paul (ibid et 2/1) [MA 341; G 1500]; l'obligation de tout mettre en commun.

Tel est donc le type de pauvreté que Thérèse veut voir fleurir dans ses monastères. Pas plus ici que dans les autres domaines, elle ne propose à ses soeurs quelque chose de nouveau par rapport à la Règle primitive. Elles trouveront en celle-ci l'esquisse exacte de cette pauvreté "apostolique", si nécessaire pour que leurs prières puissent être exaucées:

"Si nous veillons à garder exactement notre Règle et nos Constitutions, j'espère que Dieu, dans sa bonté, exaucera nos prières. Je ne vous demande rien de nouveau, mes filles: nous devons simplement respecter nos voeux et notre vocation..." (CV 4/1) [G 600].

Pour Thérèse, il y a une équivalence absolue entre ces deux formules:
"suivre les conseils évangéliques dans toute la perfection possible" (CV 1/2)
et
"garder la Règle dans toute la perfection possible" (CV 32/9) [G 349, 584].
Qu'est-ce que cela veut dire concrètement pour les Carmélites? C'est ce qu'il nous faut maintenant examiner avec attention.

II
À LA BASE DE TOUT: L'ABANDON ABSOLU À LA PROVIDENCE

L'aspect le plus central du "conseil" de pauvreté donné par le Christ à ses Apôtres consiste dans l'invitation qu'il leur fait de s'en remettre inconditionnellement à la Providence divine pour tout ce qui touche leur subsistance matérielle, sans aucune inquiétude et dans une confiance absolue:

"Ne vous inquiétez pas pour votre vie de ce que vous mangerez, ni pour votre corps de quoi vous le vêtirez... Ce sont là toutes choses dont les païens sont en quête. Cherchez d'abord le Royaume de Dieu et sa justice, et tout cela vous sera donné par surcroît" (Mt 6, 25-34).

À deux reprises, Thérèse fait allusion à ce texte, comme au fondement de sa manière de concevoir la pauvreté, qu'il s'agisse de sa vie personnelle (R 1/21) [MA 326, G 485], ou de celle des Carmélites (C 2/2) [G 588]. Mais on peut dire qu'il est sous-jacent à toute sa pensée. Une affirmation revient continuellement sous sa plume, comme une sorte de refrain de tonalité purement évangélique, affirmation qui condense en peu de mots toute sa manière de voir:

"Donc, mes soeurs, si, comme vous le dites, vous vous donnez véritablement à Dieu, ne vous inquiétez pas au sujet de votre subsistance; c'est lui qui s'en inquiète, et il s'en inquiétera toujours" (CE 61/1).

"Si les soeurs s'appliquent de toutes leurs forces à contenter le Seigneur, Sa Majesté aura soin qu'il ne leur manque rien" (Cons 1/2) [MA 341, G 1500].

Bien que, pour Thérèse, il s'agisse là d'abord d'une attitude de foi en la parole du Christ (C 2/2) [G 588], elle y voit aussi un fait d'expérience. Elle n'hésite pas à faire appel à l'expérience vécue par les soeurs de Saint-Joseph d'Avila pour renforcer leur conviction. Par exemple, lorsqu'elle se réfère à l'histoire toute récente de la fondation de leur monastère. Cette fondation, dans un premier temps, avait suscité une violente hostilité, de la part d'un très grand nombre d'habitants de la ville, furieux de se voir contraints à nourrir de nouvelles bouches, alors qu'ils n'arrivaient même pas à subvenir aux nécessités des monastères déjà existants. Mais, par la suite, les esprits s'étant calmés, les soeurs assistèrent émerveillées à des retournements imprévisibles dont il n'était pourtant pas difficile de connaître la cause:

"Le Seigneur, dit Thérèse, commença à toucher les coeurs de ceux qui nous avaient le plus persécutées; il les porta à nous donner les marques du plus beau dévouement et à nous apporter des aumônes" (V 36/25) [G 410].

Se référant à ce même fait, la Sainte s'adresse à ses soeurs pour les inciter à y voir une invitation supplémentaire à s'abandonner entièrement à la Providence:

"Ayez les yeux fixés sur votre Époux; c'est lui qui doit vous procurer le nécessaire. S'il est content de vous, les personnes qui vous sont le moins dévouées vous viendront en aide, malgré elles, comme l'expérience vous l'a montré" (C 2/1) [G 587].

1) Fondement de l'attitude d'abandon

Loin d'étonner Thérèse, de tels faits ne font que la confirmer dans sa foi inébranlable en la Providence. Au regard de ce qu'elle appelle à diverses reprises la "raison naturelle" (par exemple V 32/13 [G 352]), une telle attitude peut être taxée de "folie" pure et simple. En réalité lorsque l'intelligence humaine se laisse illuminer par la foi, elle ne peut qu'y voir le signe d'une sagesse suprême: il est souverainement raisonnable de s'en remettre inconditionnellement à la sollicitude paternelle du Créateur du monde.

a. - Tout appartient à Dieu et tout vient de lui. Quels que soient les moyens par lesquels nous arrivent les biens nécessaires à notre subsistance, c'est toujours de Dieu qu'en définitive nous les recevons. En tant que Créateur et Maître de l'univers, il est la "richesse même" (CE 37/6). Tout lui appartient. - Les "propriétaires" et "rentiers" d'ici-bas ne sont en fait que les "intendants" des richesses de Dieu; il est "le Seigneur des rentes et des rentiers" (C 2/2) [G 588]. Il leur confie ses richesses en "intendance" afin de les faire servir à leur subsistance personnelle, à celle des membres de leur famille, et, pour tout ce qui excède ces besoins immédiats, selon leurs possibilités, à celle des pauvres privés du minimum vital. De même que l'intendant d'ici-bas doit remettre un compte exact de sa gestion à son maître qui le lui demande, de même en sera-t-il des riches lorsqu'ils se présenteront devant le Seigneur Dieu (CAD 2/8-9) [G 1402-1403]. Or il est si difficile de s'en détacher pour partager avec le pauvre! (cf. CAD, ibid; CE 66/7; 3 M 2/3-4) [G 854-855]. Voilà pourquoi Dieu seul en définitive est capable de "toucher son coeur" pour l'inciter à une si belle oeuvre de compassion (C 2/2) [G 588]. Voilà pourquoi aussi les soeurs ne doivent jamais oublier que s'il leur est nécessaire de montrer de la gratitude envers leurs bienfaiteurs, en particulier en priant pour le salut de leurs âmes, le Bienfaiteur par excellence auquel il leur faut rendre grâces est le Seigneur lui-même, puisque "tout nous vient de sa main" (C 2/10) [G 592].

Il en va de même d'ailleurs du pain que les soeurs se procurent par leur propre travail; lui aussi leur est donné par Dieu:

"qu'elles vivent du travail de leurs mains comme le faisait saint Paul, et le Seigneur pourvoira au nécessaire" (Cons 2/1) [MA 341, G 1500].

b. - Dieu nous donne tout ce dont nous avons besoin.

Cela découle de ce que sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus appellera avec la plus grande simplicité "le caractère du bon Dieu", ce "caractère" dont le Christ nous a si bien dépeint les traits majeurs, soit dans ses paroles et notamment dans le Sermon sur la montagne, soit dans sa propre vie.

­ Son amour. Toute la pensée de la Sainte est profondément imprégnée de cette idée de la sollicitude infinie du Créateur envers toutes ses créatures et plus particulièrement envers celles qui, comme les Carmélites, n'ont d'autre désir que de "chercher le Royaume de Dieu et sa justice", en accomplissant intégralement sa volonté et celle de son Fils. - Il est le Père des Cieux, plein de tendresse pour ses enfants:

"Dès lors qu'il est Notre Père..., il doit nous consoler dans nos épreuves. Il doit nous nourrir, comme il convient à un tel Père, car il est forcément meilleur que tous les pères qui sont ici-bas, puisqu'il possède nécessairement tout bien parfait..." (CV 27/2) [G 6/610].

Il prend soin et du corps et de l'âme de ses enfants (CV 5/5) [G 28/712]. - Il en va de même du Christ dont la volonté ne fait qu'un avec celle du Père des Cieux. Thérèse lui attribue tout comme au Père le rôle de subvenir aux besoins des hommes et, dans le cas concret, des Carmélites. N'est-il pas leur Époux au service duquel elles ont tout abandonné, parents, richesses, honneurs, amis? Et n'est-il pas le meilleur et le plus tendre des Époux? "Mes filles, il ne vous quitte jamais des yeux" (CV 26/3) [G 28/712]. C'est donc lui qui se charge de leur procurer tout ce qui leur est nécessaire:

"Fixez les yeux sur votre Époux; c'est lui qui doit vous nourrir" (C2/1) [G 587].

"Laissez le soin du temporel, comme je l'ai déjà dit longuement, à votre Époux; il ne vous oubliera jamais" (CV 34/4) [G 36/760].

­ La sagesse. Étant la "Sagesse même" (V 27/14) [G 282], il sait mieux que nous ce qui nous est nécessaire (cf CV 17/7) [G 19/666], et les moyens qui conviennent le mieux pour nous le donner. Privées des rentes et de la sécurité matérielle qu'elles procurent, les soeurs de Saint-Joseph d'Avila pourraient être tentées de tourner leur regard vers ceux qui en possèdent et, grâce à des "artifices humains", d'attirer leurs bonnes grâces ou de les apitoyer. Mais, remarque Thérèse avec finesse:

"Soyez sûres que votre préoccupation ne les fera pas changer d'idée et ne leur inspirera pas le désir de vous faire l'aumône. Laissez ce soin à celui qui peut tous les mouvoir, au Seigneur des rentes et des rentiers" (C 2/2) [G 587, 588].

­ Sa Toute-Puissance. Dans un autre texte, sainte Thérèse utilise la comparaison du maître et du serviteur. Elle suppose un maître humain qui soit bon et juste envers son serviteur. S'il en est ainsi, remarque-t-elle, celui-ci doit se contenter de faire ce que son maître attend de lui, sans se préoccuper le moins du monde de sa propre subsistance: cela revient exclusivement au maître. Ainsi en va-t-il des Carmélites par rapport à leur Maître divin. Cependant, remarque Thérèse,

"il peut se faire que le maître humain soit tellement pauvre qu'il n'ait rien, pour lui-même, ni pour son serviteur. Ici ma comparaison cesse d'être vraie, car notre Maître est et sera toujours riche et puissant" (CV 34/5) [G 761].

­ La fidélité à sa promesse. Lors du Sermon sur la montagne, Jésus a révélé le visage de son Père du ciel qui prend soin de ses enfants et qui veille à ce que rien ne leur manque de ce qui leur est nécessaire pour vivre. Or, continue Thérèse,

"ses paroles sont vraies, elles ne passeront pas, le ciel et la terre passeraient plutôt" (C 2/2) [G 588] (cf Lc 21,33).

2) Véritable signification de l'attitude d'abandon

Soucieuse d'éviter une interprétation qui pourrait être fâcheuse, la Sainte s'est efforcée à plusieurs reprises de clarifier sa pensée et de montrer comment il convient de comprendre et surtout de vivre cet abandon inconditionnel à la Providence.

a. - Citons d'abord deux textes particulièrement éclairants. Le premier, extrait de la Première Relation (1560), concerne sa vie personnelle. Elle confie à son confesseur qu'il y a "un an à peine" elle a reçu du Seigneur la grâce de la "liberté" par rapport au souci de sa subsistance matérielle au monastère de l'incarnation, et le désir d'imiter aussi parfaitement que possible les Saints du temps passé dans leur abandon absolu à la Providence.

"Je voudrais, continue-t-elle, rencontrer des âmes capables de me fortifier dans cette persuasion, et n'avoir nul souci soit de la nourriture, soit du vêtement, afin d'abandonner tout cela à Dieu"

Relisant son texte un peu plus tard, Thérèse craint de ne pas s'être expliquée avec toute clarté désirable. C'est pourquoi elle juge nécessaire d'ajouter dans la marge les quelques mots suivants qui précisent sa pensée sur un point capital:

"En laissant à Dieu le soin de ce qui m'est nécessaire, je ne veux pas dire que je laisserais de m'en occuper, mais que je le ferais sans inquiétude" (R 1/21) [MA 3267, G 485].

L'autre texte, de portée générale, concerne l'essence même de ce qu'elle appelle par ailleurs la "pauvreté spirituelle" (C 2/3,5). On le trouve seulement dans la première rédaction du Chemin de Perfection. Elle y parle de ces personnes vivant dans le monde qui, par le seul fait qu'elles s'adonnent à la vie d'oraison, estiment être parvenues à la véritable pauvreté, alors que leur conduite quotidienne révèle précisément le contraire, car elles font preuve d'agitation et d'avidité dès que leurs intérêts matériels sont en jeu. Thérèse continue alors, nous donnant une magnifique définition de la pauvreté spirituelle, pleine de profondeur et d'équilibre:

"Je ne veux pas dire que ces personnes doivent négliger leur affaires; bien au contraire, elles doivent en prendre soin... Mais le vrai pauvre fait peu de cas de ces choses, et si, pour une raison ou pour une autre, il doit s'occuper de ses intérêts, jamais il ne s'inquiète, car il ne lui passe pas par l'esprit qu'il puisse manquer de quoi que ce soit; et quand bien même cela lui arriverait, peu lui importe; c'est pour lui accessoire, ce n'est pas le principal; ses pensées vont plus haut, et c'est avec effort qu'il s'occupe de semblables choses" (CE 66/7).

b. - Comment comprendre l'abandon?

Ces deux textes dissipent, s'il en était besoin, tout risque d'équivoque. S'abandonner sans réserve à la divine Providence signifie:

- Faire tout ce qui dépend de nous. Le vrai abandon ne peut en aucun cas signifier insouciance, imprévoyance, paresse, parasitisme. "Aide-toi, le ciel t'aidera!" La vraie pauvreté ne jette nullement un regard hautain et méprisant sur les bien matériels. Elle sait que nous en avons besoin pour vivre. "Faites tout ce qui dépend de vous" signifie tout simplement: ne pas nous exposer par notre paresse ou notre faute à manquer du nécessaire; collaborer par notre humble effort humain à l'oeuvre miséricordieuse et compatissante du Père des cieux qui donne à manger au plus petit des oiseaux. Cela signifie que la Providence divine ne nous dispense pas d'agir sur les deux points suivants: prévoyance et effort pour nous procurer notre pain quotidien. Nous sommes là au coeur même de la pensée thérésienne dont il faut soigneusement respecter l'équilibre et qui s'avère, en profondeur, extrêmement cohérente.

- Mais jamais nous ne devons nous inquiéter. Il y a une bonne et une mauvaise inquiétude. La bonne inquiétude est celle qui recherche "les vrais biens", "les vraies richesses", c'est-à-dire "le Royaume de Dieu et sa justice", c'est-à-dire finalement Jésus lui-même:

"O richesse des pauvres! comme vous savez admirablement secourir les âmes" (V 38/21) [G 436].

Tel est le trésor caché qu'il nous faut rechercher de toutes nos forces, sans jamais nous lasser (5 M 1/3) [G 893], et qui nous fait mourir de joie lorsque nous l'avons découvert (V 38/20). Tel est le bien que nous devons désirer non seulement pour nous-mêmes, mais pour tous les hommes, et plus spécialement pour ceux, riches ou pauvres, dont l'attachement aux biens matériels risque de les détourner des seules richesses qui soient vraiment désirables, celles de l'âme. - La mauvaise inquiétude consiste à rechercher avec envie et trouble intérieur les richesses matérielles, qu'elles soient superflues ou même nécessaires. Elle repose sur un manque de foi, et ceci de deux façons différentes. Tout d'abord en ce qu'elle donne de l'importance à ce qui ne devrait pas en avoir. Mais aussi parce qu'elle oublie plus ou moins volontairement la promesse du Père des cieux qui n'abandonnera jamais ses enfants:

"Le vrai pauvre ne s'inquiète jamais, car il ne lui passe pas par l'esprit qu'il puisse manquer de quoi que ce soit; et quand bien même cela lui arriverait, peu lui importe..." (CE 66/7, texte cité ci-dessus).

Concrètement, pour les Carmélites, cela signifie qu'elles doivent se contenter de ce que Dieu leur donne, car il sait mieux qu'elles ce dont elles ont besoin. Cela veut dire qu'elles doivent rechercher à tout pris la paix intérieure, si nécessaire à leur vie contemplative.

­ III ­
LA QUESTION DES RENTES, UNE QUESTION "APOSTOLIQUE"

Sainte Thérèse demande au Supérieur chargé de la visite de ses monastères de

"s'enquérir avec soin... de la ration que l'on donne aux soeurs, de la manière dont on les traite et dont on a soin des malades; il veillera à ce que l'on serve convenablement le nécessaire" (MAC /11) [G 1531].

Nous la voyons constamment préoccupée de ce point: que chacune de ses soeurs reçoive tout ce qui est nécessaire à sa subsistance. Le problème qui se pose à elle, à propos de ce "nécessaire", est de concilier les deux exigences que nous venons d'évoquer: s'en remettre inconditionnellement à la Providence divine; et pourtant faire tout ce qu'il convient et ce qui est possible pour que chacune puisse vivre décemment.

La question se pose de façon particulièrement aiguë lorsqu'il s'agit de choisir la formule sur laquelle va reposer toute la subsistance d'un monastère. Comment lui assurer le minimum de sécurité matérielle dont il a besoin? Le Communautés religieuses existantes à son époque lui offrent deux types de solution:

­ L'une que l'on peut qualifier de "courante" et qui sera canonisée par le Concile de Trente dans son Décret "De Regularibus" (Session 25, Chapitre 3), un an après la fondation de Saint-Joseph d'Avila: le monastère possède des rentes, c'est-à-dire essentiellement des terres et des propriétés rurales dont les produits permettent à la Communauté de vivre, à condition toutefois que le nombre des personnes qui la composent n'excède pas ses ressources. Cela est loin d'être le cas du monastère de l'Incarnation dont les ressources ne permettent de nourrir décemment que le tiers des soeurs! En fait, chacune d'entre elles s'en tire comme elle peut; mais il en résulte des inconvénients qu'il est facile d'imaginer à tous les plans: pratique de la pauvreté individuelle, inégalité, trouble continuel du recueillement. La solution offerte par les rentes est donc relativement simple: il faut et il suffit qu'elles soient proportionnées au nombre des religieuses. Et celles-ci pourront vivre en paix.

­ L'autre solution est celle adoptée par le mouvement de réforme de l'Ordre de saint François, Capucins et Franciscains de l'Observance. En Espagne, son principal représentant est saint Pierre d'Alcantara qui l'expose dans une lettre de feu adressée à sainte Thérèse, l'un des joyaux de la littérature spirituelle sur la pauvreté (Lettre du 14 avril 1562) [Trad. Carm. Paris, T II 1907, pp. 420-422]. Cette solution peut être qualifiée de "radicale" dans la mesure où elle renonce volontairement, par amour du Christ pauvre, à toute forme de rentes ou de sécurité matérielle, attendant de Dieu seul la nourriture qu'il ne manque jamais de donner à ceux qui mettent en lui leur confiance.

1) Les choix opérés par Thérèse

Il n'est pas possible de refaire ici l'historique de cette question bien connue par ailleurs et tellement passionnante qu'elle mérite une étude à elle toute seule. Rappelons simplement les faits principaux.

Jusqu'en 1568, la Sainte n'envisage d'autre formule pour ses monastères que celle adoptée par saint Pierre d'Alcantara pour ses Frères Déchaux: à savoir celle, "radicale", de la pauvreté absolue et du renoncement aux rentes. Au début de 1562, elle apprend d'ailleurs avec une très grande joie que cette formule était celle-là même de l'Ordre du Carmel à ses origines (V 35/2; C 2/7) [G 385, 590]. Les premières Constitutions d'Avila portent la trace vigoureuse de ce choix:

"On doit vivre toujours d'aumônes et ne posséder aucune rente" (Cons 2/1) [MA 341, G 1500].

À partir de 1568, avec la fondation de Malagón, elle accepte, non sans réticence, le principe des rentes pour les nouvelles fondations situées à la campagne, c'est-à-dire dans des localités trop pauvres pour que l'on puisse y escompter des aumônes en quantité suffisante. Mais elle continue à fonder des monastères sous le régime de la pauvreté absolue toutes les fois que cela lui semble possible, c'est-à-dire concrètement dans les grandes villes.

Un peu plus d'un an avant sa mort, elle écrit au Père Gracian pour lui donner un certain nombre d'instructions en vue de la nouvelle rédaction de ses Constitutions qui doivent être approuvées lors du prochain Chapitre des Carmes à Alcala. L'une de ces instructions concerne précisément l'évolution qui s'est dessinée depuis le début des fondations, à propos des rentes:

"Il est dit dans vos Constitutions que les monastères doivent être pauvres, et ne peuvent avoir de revenus. Mais comme elles vont bientôt toutes en avoir, voyez qu'il ne serait pas bon de supprimer cet article et tout ce qui s'y réfère dans les Constitutions pour éviter que ceux qui les liraient ne croient qu'elles ont eu tôt fait de se relâcher; sinon que le Père Commissaire dise qu'elles peuvent avoir des revenus puisque le Concile le permet" (Lettre 21 février 1581, 9) [MA 693].

De fait, les Constitutions d'Alcala répondent au désir exprimé par Thérèse dans cette lettre:

"On doit vivre d'aumônes et ne posséder aucune rente lorsque les couvents sont situés dans les villes importantes et riches, où cela peut être réalisé; dans les agglomérations où les aumônes seules ne pourraient suffire pour permettre aux soeurs de vivre, elles pourront avoir des rentes en commun" (Const Alcala, ch VII, "De la pauvreté et du temporel").

Sur les seize monastères fondés par Thérèse, neuf sont sous le régime de la pauvreté absolue (Avila, Medina del Campo, Valladolid, Tolède, Salamanque, Ségovie, Séville, Palencia, Burgos) et sept sous le régime des rentes (Malagón, Pastrana, Alba de Tormes, Beas, Caravaca, Villanueva de la Jara, Soria).

2) Les raisons des choix thérésiens: des raisons apostoliques

Aussi paradoxal que cela puisse paraître au premier abord, l'on doit pourtant affirmer que ce sont les mêmes raisons qui ont poussé Thérèse à adopter l'un et l'autre système: des raisons essentiellement apostoliques. L'on peut ainsi résumer sa position: préférence nettement marquée pour le principe de la pauvreté absolue; acceptation sereine de celui des rentes lorsqu'il n'y a pas moyen de faire autrement. Dans un cas comme dans l'autre, le critère ultime est le même: le salut des âmes. Quand cela est possible, il est préférable, pour le salut des âmes, de fonder sans rentes; quand cela n'est pas possible, le même objectif apostolique demande qu'on lui sacrifie ce qui, en soi, est plus parfait.

a. Pourquoi Thérèse préfère le principe de la pauvreté absolue

Commençons par bien établir le fait et l'amplitude de cette préférence. Il est évident en premier lieu que la Sainte préfère la pauvreté absolue en ce qui la concerne personnellement. Qu'il nous suffise de citer ce texte de la Vie qui représente le point d'aboutissement de son évolution en ce domaine, décrite dans les deux premières relations: (R 1560/16 et 21; R 1562/4) [MA 325, 326, 331; G 483, 485, 492, 493].

"Si j'avais été seule, je n'aurais pas hésité un instant (à choisir la pauvreté absolue). C'était en effet une grande joie pour moi de penser que je suivrais les conseils du Christ, Notre-Seigneur, car Sa Majesté m'avait déjà donné les plus vifs désirs d'être pauvre. Il n'y avait donc pas de doute pour moi: c'était là le plus parfait. Depuis longtemps je souhaitais qu'il fût compatible avec ma profession d'aller demander l'aumône pour l'amour de Dieu, et de ne rien posséder en propre, ni maison, ni objet quelconque" (V 35/2) [G 385].

Mais qu'en est-il pour ses soeurs? Dans un premier temps, elle hésite:

"Je craignais pour mes compagnes une vie de mécontentement si elles ne recevaient pas de Dieu le même désir" (V ibid).

En ces derniers mots, il y a toute une théologie du "charisme". Thérèse est sûre d'avoir reçu de Dieu le désir de vivre le plus pauvrement possible, à la mode "apostolique"; mais elle n'est pas encore sûre que ce "charisme" doive se transmettre à ses soeurs. Voilà pourquoi elle interroge "savants" et "spirituels". L'opinion de Pierre d'Alcantara l'emporte bien vite sur celle du "savant" Ibañez (V 35/3-4) [386-387]. La fondatrice a pris sa décision: le monastère devra renoncer aux rentes et vivre de la seule confiance en la Providence. Avila, Medina del Campo, Valladolid seront fondés selon ce principe.

Mais ne peut-on pas dire qu'à partir de 1568 et de la fondation de Malagón les choses vont changer? Il semble qu'il faille répondre ceci il est vrai que la pensée de Thérèse se nuance sensiblement à partir de ce moment, mais il serait faux de dire qu'elle se transforme substantiellement. Les conseils de Père Bañez, l'expérience acquise par la Sainte et sa réflexion lui permettent d'atténuer ce qu'il y avait d'un peu trop abrupt dans sa manière de voir précédente, étroitement inspirée de celle du Frère Pierre d'Alcantara, "cet illustre amant de la pauvreté" (V35/5) [G 387]. Mais il semble excessif de parler de "victoire" des "théologiens" et des "savants" sur les "spirituels". En effet, Thérèse continue à penser qu'il est préférable de fonder sans rentes, toutes les fois que cela est possible, même en affrontant les pires difficultés ou les oppositions des autorités ecclésiastiques, comme cela se vérifie pratiquement à chaque fois (voir notamment le récit des fondations de Tolède, Séville, Burgos). Et nous avons surtout cette affirmation catégorique de la Sainte qui ne laisse place à aucune espèce de doute sur la nature de ses préférences:

"S'agit-il d'ériger des monastères sans revenus et même d'en fonder beaucoup, je ne manque ni de courage, ni de confiance; je suis persuadée que Dieu veillera sur les soeurs. Au contraire, tout me manque s'il faut fonder un monastère avec des rentes insuffisantes; je préfère alors n'en pas fonder du tout" (F 20/13) [G 1228].

Venons-en maintenant à la question de fond: comment s'explique cette préférence de Thérèse? Parce qu'en soi le renoncement aux rentes est une manière plus parfaite ("lo mijor") d'accomplir "les conseils du Christ" (V 35/2) [G 385]? Sans aucun doute. Ne pas avoir de rentes est

"plus conforme à la Règle du Carmel et plus parfait ("via ser más perfeción")"(V35/2) [G 386],

non seulement pour Thérèse personnellement, mais aussi pour ses soeurs. Devant l'argumentation de ses amis "théologiens" qui parfois l'impressionne au point d'emporter sa conviction, la contemplation du Christ en Croix dissipe tous ses doutes:

"À peine étais-je de retour à l'oraison, qu'en voyant le Christ sur la Croix, si pauvre et si dénué de tout, je ne pouvais supporter la pensée d'être riche. Aussi je le suppliais, les larmes aux yeux, de tout disposer afin que je fusse pauvre comme lui" (V 35/3) [G 386].

Mais il faut chercher plus profond encore les raisons de Thérèse. Sa manière de concevoir la pratique radicale de la pauvreté par le renoncement aux rentes mérite d'être appelée "apostolique" non seulement parce qu'elle imite plus étroitement la pauvreté des Apôtres eux-mêmes, fidèles à mettre en pratique le "conseil" du Christ, mais parce qu'elle s'avère finalement plus efficace sur le plan apostolique du salut des âmes. Or la manière "la plus parfaite" de suivre le "conseil" du Christ est précisément celle du "saint" Frère Pierre d'Alcantara et de ses amis franciscains; c'était également celle des premiers ermites du Mont Carmel. La conclusion est claire: c'est cette manière qui est la plus puissante sur le coeur de Dieu; cette manière qui peut conduire jusqu'à l'héroïsme. Pour montrer à ses soeurs jusqu'où elles doivent être prêtes à aller dans la pratique de ce radicalisme et de cet abandon, Thérèse évoque cette hypothèse, une hypothèse qui d'ailleurs ne se réalise jamais:

"Si, même en faisant tout ce qui dépend de vous, vous venez à mourir de faim: bienheureuses les religieuses de Saint-Joseph!"

Quelle est donc la raison d'une "béatitude" aussi surprenante? La première rédaction du Chemin nous la donne: c'est une raison d'ordre apostolique:

"C'est alors, je vous l'affirme, que vos prières seront agréables à Dieu et que nous accomplirons quelque peu ce que nous nous sommes proposé" (CE 2/1).

Nous avons affaire ici à un "texte-limite", et c'est sans doute la raison pour laquelle Thérèse ne l'a pas reproduit dans la deuxième version (celle de Valladolid): c'est ce qui explique sa grande efficacité démonstrative.

Le début du Chemin de Perfection dit, de la façon la plus explicite, que la raison ultime qui a poussé Thérèse à choisir la pauvreté absolue pour son premier monastère, de préférence au système des rentes, est une raison d'ordre apostolique: les malheurs de la France:

"Lorsqu'on traita de la fondation, mon but n'était point qu'il y eût tant d'austérité extérieure, ni qu'on y vécût sans revenus. J'aurais voulu au contraire tout disposer pour que rien m'y manquât" (C 1/1) [G 583].

Ce qui la fait changer d'avis, ce sont les informations qu'elle reçoit de France, lors de son séjour à Tolède, chez son amie Doña Luisa de la Cerda, au début de 1562 (V 35).

b. - Pourquoi Thérèse accepte parfois le principe des rentes

Nous pouvons répondre en disant qu'il s'agit là de raisons strictement apostoliques. De même que nous nous sommes arrêtés longuement sur le monastère d'Avila, premier de série des couvents "de pauvreté" absolue, il faut en faire autant pour celui de Malagón, le premier pour lequel elle ait accepté des rentes, ainsi que pour celui d'Alba de Tormes.

La personne qui a le plus aidé la Sainte à nuancer sa pensée sur le point de la pauvreté est un "savant", le Père Bañez, son confesseur. Nous le voyons intervenir en deux moments d'importance capitale, ceux où elle se pose la question de savoir si elle peut accepter les propositions de fondation qui lui sont faites en deux agglomérations où l'on ne peut songer à vivre d'aumônes, en raison du trop petit nombre des habitants et de leur trop grande pauvreté: ce sont les deux villes que nous venons de mentionner. Dans un premier temps, la réaction de Thérèse est franchement négative, lorsqu'il s'agit de Malagón (F 9/2) [G 1139], et pour le moins réticente, dans le cas d'Alba de Tormes (F 20/1) [G 1220], toujours pour la même raison: "j'incline toujours à ce que le monastère ne possède pas de rente" (ibid). Dans les deux cas, la réaction de Bañez est la même: il "gronde" la fondatrice, et l'incite à accepter les propositions qui lui sont faites. Les raisons du théologien peuvent se ramener à trois:

1) le Concile de Trente autorise ce genre de fondations; pourquoi vouloir être plus strict que lui?;

2) le fait d'avoir des rentes "n'empêche pas les soeurs d'être pauvres et très parfaites" (F 20/1) [G 1220];

3) l'expansion de l'Ordre est un bien supérieur à la pratique "radicale" de la pauvreté:

"(il me répondit)... que je ne devais pas, pour suivre ma manière de voir, omettre une fondation où Notre-Seigneur pouvait être servi très fidèlement" (F 9/3) [G 1139].

C'est, en définitive, le troisième argument qui se révèle le plus efficace sur le coeur de Thérèse, pour l'amener à accepter de fonder des monastères avec rentes: or, c'est un argument de valeur apostolique. Répandre le plus grand nombre possible de "petits colombiers de la Vierge", c'est travailler à l'oeuvre du salut du monde, une oeuvre urgente qui demande que l'on ne perde pas une seule minute. Thérèse accepte de sacrifier quelque chose qui, en soi, est plus parfait, au bien supérieur du salut des âmes: c'est en quelque sorte un renoncement au renoncement. Mais elle met trois conditions à son acceptation:

1) N'accepter les rentes que lorsqu'il n'y a pas moyen de faire autrement, c'est-à-dire, dans les petites villes trop peu riches pour pouvoir faire vivre le monastère par leurs aumônes. Il s'agit donc, en définitive, d'une raison d'ordre socio-économique, qui nous montre le bon sens et le réalisme de Thérèse. Elle a déjà pu constater à maintes reprises, et surtout à Avila, combien "la fondation d'un monastère qui doit vivre d'aumône est partout chose difficile", partout, c'est-à-dire même dans les grandes villes, peuplées de personnes riches et généreuses, et en nombre suffisant (F 3/1) [G 1082]. Au fur et à mesure que le temps passe, la difficulté d'ailleurs ne cesse d'augmenter, au point que la fondatrice en vient, tout à la fin de sa vie, à n'accepter le projet de fondation dans la grande ville de Pamplune qu'à la seule condition que ce monastère soit pourvu de rentes (dernière lettre conservée, 15-17 septembre 1582, no 6) [MA 839]. Mais il est également vrai que, jusqu'à cette époque, Thérèse a préféré affronter les pires difficultés, provenant souvent de l'hostilité des évêques, par exemple à Séville et à Burgos, plutôt que de renoncer à fonder dans la pauvreté absolue, lorsqu'il s'agissait de grandes villes.

2) Faire en sorte que les rentes soient largement suffisantes, afin que le monastère donne à chacune des soeurs, spécialement aux malades, tout ce dont elles ont besoin pour vivre, sans avoir à recourir à leurs parents ou à leurs amis, comme cela se fait au monastère de l'Incarnation, au grand détriment de la ferveur religieuse, du partage fraternel et du recueillement contemplatif.

"Mon intention, dit-elle, a toujours été que les monastères qui auraient des revenus les eussent suffisants afin que les soeurs ne soient pas obligées de demander l'aumône à leurs parents, ni à qui que ce soit, mais que la maison leur fournisse tout ce dont elles auraient besoin pour la nourriture, le vêtement et le soin particulier des malades. Car si les religieuses n'ont pas le nécessaire, il en résulte de nombreux inconvénients" (F 20/13) [G 1228].

Le Seigneur lui-même lui a promis que, dans les couvents de rentes, "il veillerait sur les soeurs afin que rien ne leur manque" (R 1570, Malagón, no 2) [MA 542, G 535]. Dans une lettre qui date probablement de la fin de 1579 ou du début 1580, sainte Thérèse demande même au Père Gracian qu'il veille soigneusement à ce que la valeur des rentes soit établie en fonction du coût de la vie (Lettre décembre 1579) [MA 587].

3) À part le système des rentes, il ne doit y avoir aucune différence entre les monastères qui en sont pourvus et ceux qui n'en ont pas. Au moment de la fondation de Malagón, Thérèse a été très attentive à légiférer sur ce point:

"Je fis tout au monde pour qu'aucune des soeurs ne possède rien en propre et que les Constitutions y soient observées en toutes choses, comme dans les monastères de pauvreté absolue" (F 9/4 [G 1139].

Cette disposition passera intégralement dans les Constitutions d'Alcala (1581):

"en dehors des rentes elles-mêmes, il ne doit y avoir aucune différence entre les monastères qui en sont pourvus et ceux qui vivent de pauvreté absolue" (Chapitre 7, "De la pauvreté et du temporel").

Si toutes ces conditions sont remplies, alors se réalise la parole que le Seigneur dit un jour à Thérèse:

"qu'on y gagnerait autant de mérites que dans les monastères sans rentes, pourvu qu'on y soit animé du même zèle" (R 1570, Malagón, no 2) [MA 542, G 535].

Il nous faut examiner de plus près le contenu de cette Relation, car c'est elle qui nous donne la clé du problème que pose la décision de Thérèse concernant l'acceptation des rentes dans les petites villes ou à la campagne. La motivation est essentiellement d'ordre missionnaire. Elle constate avec douleur combien les campagnes sont souvent fort délaissées du point de vue chrétien (par exemple, en parlant de deux villages, Tordillos près d'Alba de Tormes, ou Duruelo) (F 20/2; 14/8) [G 1221, 1172]. Elle souffre de cet abandon qui est une cause de douleur pour le Christ. Lors de la vision de Malagón, le Seigneur lui fait comprendre que les blessures occasionnées par la couronne d'épines n'étaient rien auprès de celles que lui infligent actuellement les péchés des hommes. Mais il lui dit également que les monastères de Carmélites le consolent de toutes ces offenses qui lui sont faites, "puisqu'il y trouve son repos, Lui, en compagnie des âmes qui s'y trouvent".

Dès lors, tous les scrupules de la Sainte s'évanouissent, comme neige au soleil: le Seigneur lui dit en effet:

"Ce n'est pas le temps maintenant de te reposer; hâte-toi de fonder ces monastères; ma joie est d'être près des âmes qui y habitent. Accepte toutes les maisons qu'on te donnera: c'est parce que beaucoup d'âmes n'en trouvent point qu'elles ne me servent pas. Les monastères que tu fonderas dans les petites localités seront comme celui-ci..." (R 1570 Malagón, ibid).

Pour Thérèse, de telles paroles sont sacrées; désormais elle va se faire un devoir d'accepter toutes les propositions de fondation qu'on lui fera, même dans les petites villes ou à la campagne; et elle ne voudra pas d'autre régime pour ces dernières, que celui des rentes:

"Car ou bien il ne faut pas fonder dans les petites localités, ou bien il faut assigner au monastère des revenus suffisants pour l'entretien des soeurs" (F 24/17) [G 1267].

-- IV --
AVEC OU SANS RENTES, UNE PAUVRETE A L'IMAGEDE CELLE DES APÔTRES


Nous avons pu voir avec quelle détermination, Sainte Thérèse s'est employée à écarter toutes les différences qui auraient pu s'introduire dans ses monastères à cause de la question des rentes. Le Seigneur lui-même, lors de la fameuse vision de Malag6n, lui suggère un moyen très efficace pour préserver cette unité "Applique-toi, lui dit-il, à les mettre tous sous le gouvernement d'un seul supérieur" (R février 1570, n°2) [MA 542; G 535].

L'autre moyen consiste à leur fixer exactement le même idéal de pauvreté pour tout ce qui ne touche pas la question particulière des rentes. Or cet idéal est celui qu'elles voient décrit dans la Règle primitive du Carmel, celui-là même du "collège apostolique" et de la communauté primitive de Jérusalem.

On pourrait le résumer en trois points:

1) Les soeurs doivent faire tout ce qui dépend d'elles;
2) Elles doivent se contenter du nécessaire que Dieu leur donne, sans jamais s'inquiéter;
3) Elles doivent mettre tout en commun.

1) Les soeurs doivent faire tout ce qui dépend d'elles

La conviction de base qui anime Thérèse et qu'elle désire transmettre à ses soeurs est, comme nous l'avons déjà vu, que tout ce qui est nécessaire à leur subsistance leur vient en définitive, de Dieu seul. Cela est vrai non seulement pour les monastères sous le régime de la pauvreté absolue (Const Avila 2/1) [MA 341] [G 1500], mais aussi pour ceux qui sont pourvus de rentes : au sujet de ces derniers en effet, le Christ lui a promis "que rien ne leur manquerait" (R février 1570, loc cit). Cela ne signifie pourtant pas que les soeurs n'aient rien faire de leur côté. L'aide du ciel ne leur est assurée qu'a une double condition: 1) "qu'elles ne désirent rien de plus que le nécessaire et en soient contentes bien qu'elles n'aient rien de superflu"; 2) "qu'elles s'appliquent de toutes leurs forces à contenter le Seigneur" (Const Avila, Ioc cit).

Pour l'instant, nous n'envisagerons lue la deuxième condition. Que signifie concrètement pour les Carmélites "s'appliquer de toutes leurs forces a contenter le Seigneur"? Disons en premier lieu que cela s'applique à toute leur vie. Si elles désirent que le Seigneur leur donne la nourriture nécessaire, il leur faut être de parfaites carmélites, ou du moins y tendre "de toutes leurs forces". Qu'arriverait-il s'il n'en était pas ainsi ? Dans un texte très audacieux de la première rédaction du Chemin de perfection, Thérèse a voulu envisager l'hypothèse; bien que, par délicatesse pour ses soeurs, elle se la soit appliquée à elle-même, il est bien évident que la leçon s'adresse à toutes. La réponse est catégorique: si une carmélite ne s'efforce pas, de tout son possible, de tendre à la perfection de sa vocation, qu'elle s'abstienne de demander à Dieu la nourriture dont elle a besoin, car à quoi lui sert-il de vivre si ce n'est pour servir Dieu de toutes ses forces ? Réponse tellement catégorique que Thérèse ne l'a pas reproduite dans les versions suivantes. Elle vient de rappeler à ses soeurs le principe qu'elle leur a souvent répété: "Ne craignez pas d'être dans le besoin si vous ne manquez pas à votre promesse, et si vous vous abandonnez à la volonté de Dieu" (CE 60/4; cf CV 34/4) [G 36/760]. Mais, sur ce point, le texte du premier manuscrit continue ainsi: "Je vous assure, mes filles, que si je devais maintenant manquer à ceci à cause de mon peu de vertu, comme je l'ai souvent fait dans le passé, je ne supplierais pas le Seigneur de me donner ce pain ou quoi que ce soit d'autre à manger. Qu'il me laisse mourir de faim! Pourquoi voudrais-je la vie si, en vivant, je dois gagner chaque jour davantage la mort éternelle" (CE, loc cit).

Cependant, du point de vue plus particulier de la pauvreté, "faire tout ce qui dépend de nous" implique deux obligations précises qui se trouvent réunies dans un même endroit du Chemin de perfection, mais séparément selon qu'il s'agit du premier ou du deuxième manuscrit. Thérèse vient de dire à ses soeurs que lorsqu'elles sont en oraison, elles ne doivent demander à Dieu que le seul "pain" de l'âme, c'est-à-dire l'Eucharistie, vrai "pain du ciel", sans se préoccuper du "pain matériel". Puis le texte continue, le même dans les deux versions: "Il y a d'autres moments ..."; et le manuscrit de l'Escorial poursuit seul: "où la personne chargée de cette tâche veillera à ce que vous ayez de quoi manger (je veux dire qu'elle nous donnera ce qu'il y aura)"; quant au manuscrit de Valladolid, il supprime ces derniers mots et les remplace par les suivants: "(il est d'autres moments) pour vous occuper à travailler et à gagner de quoi manger" (CE 60/4) (CV 34/4) [G 36/760].

Les deux conditions sont donc les suivantes:

1) Une bonne administration des biens matériels par la soeur chargée de cet office;
2) le travail destiné à procurer la nourriture des soeurs. Nous commençons par la deuxième condition.

a.-- Le travail à l'exemple de Saint Paul

Pourquoi les soeurs doivent-elles s'adonner à un travail? Commençons par remarquer qu'au point de vue du travail, il n'y a aucune différence entre les monastères, qu'ils soient ou non pourvus de rentes. Les Constitutions d'Alcala qui admettent officiellement, ainsi que nous avons vu, l'existence des deux types de monastères, reproduisent intégralement le texte d'Avila relatif à la question du travail, en l'insérant à la suite du paragraphe instituant le principe d'égalité entre ces deux catégories de communautés (Const Alcala, Ch VIII, "De la pauvreté et du tempo- rel").-- Remarquons également que Thérèse s'est toujours efforcée de doter les monastères, de rentes suffisantes pour leur permettre de vivre: "Tout me manque, dit-elle, s'il faut fonder un monastère avec des revenus insuffisants; je préfère alors n'en pas fonder du tout" (F 20/13) [G 1228]. On comprend qu'elle ait imposé le travail, dans les monastères dépourvus de rentes, afin de leur permettre de compenser l'insuffisance des aumônes (Const Avila 2/1). Mais pourquoi y tient-elle autant lorsque, par définition, les rentes doivent être largement suffisantes pour faire vivre un monastère ? Là encore, la raison fondamentale, est de nature "apostolique", c'est-à-dire en référence à la manière dont les Apôtres pratiquaient la pauvreté.

1) Le premier argument que donne Thérèse est précisément l'argument apostolique, en lien avec ce que dit la Règle du Car mel sur l'enseignement et l'exemple de l'Apôtre Saint Paul (Cons 2/1,6) [MA 341, 346; G 1500, 150811. C'est finalement cet argument qui commande tout le reste, car Thérèse ne fait que reprendre l'argunentation de l'Apôtre, telle qu'elle la trouve reproduite dans la Règle du Carmel: "On attachera une grande importance a ce point de la Règle: quiconque veut manger doit travailler, comme le faisait Saint Paul".

2) Elle commente à sa manière le raisonnement de l'Apôtre. Ce n'est pas le travail qui nous fournit notre pain quotidien, mais Dieu lui-même, et Dieu seul; le travail, en effet, n'est que la condition posée par Dieu pour que nous puissions recevoir le pain matériel, nécessaire à notre subsistance: "Que les soeurs, dit-elle, s'aident du travail de leurs mains ("ayudense"), comme le faisait Saint Paul, et le Seigneur pourvoira au nécessaire" (Cons 2/1). Le manuscrit de Valladolid du Chemin de Perfection peut donc conclure: "il est juste de travailler pour votre entretien" ("que es bien procuréis sustentaros") (CV 34/4) [G 36/ 760]. -- Et Thérèse prend très au sérieux cette obligation de son état, par exemple au moment où son confesseur lui demande de rédiger le récit de son autobiographie (1550): "Je ne consacre à cette tâche pour ainsi dire que des instants dérobés, et c'est encore avec peine; car ce travail m'empêche de filer, et cependant je me trouve dans une maison pauvre au milieu de nombreuses occupations" (V 10/8) [MA 7/67; G 100]. Elle déteste l'oisiveté, non seulement en ce qui la concerne, mais aussi par rapport à ses soeurs; à tel point qu'elle leur demande d'apporter leur travail, même pendant les heures de récréation; cela ne les empêchera pas de se détendre. Nous donnons ici la prescription telle qu'elle apparaît dans la rédaction des Constitutions d'Alcala : "A la sortie du repas ou du dîner, la Mère prieure pourra permettre aux soeurs de s'entretenir en commun de ce qui leur sera le plus agréable, pourvu que ce ne soit pas étranger à la conversation qu'une bonne religieuse doit tenir, et que chacune ait alors sa quenouille ou ses travaux" (Chap IV "De la nourriture et des repas") (contraction de deux articles des Const d'Avila n06/5 et 8) [MA 346-347; G 1509].

Nous reviendrons plus loin sur la question du travail pour parler de l'esprit dans lequel les soeurs doivent l'accomplir, un esprit de contemplation et d'abandon à la Providence divine.

b.- Une saine administration des biens comme dans la primitive Eglise

L'un des aspects du génie thérésien qui attire le plus l'admiration est sa capacité de fondre en un tout harmonieux des qualités à première vue incompatibles. Nous en avons ici un bel exemple: nous voyons coexister en Thérèse l'une des plus hautes formes de mysticisme et d'héroïsme spécialement dans le domaine de la pauvreté, et en même temps, avec autant de force, le réalisme, le sens de l'organisation et l'habileté en affaires qui font d'elle un véritable modèle en matière d'administration et d'économie. Elle a toujours été sensible à cet aspect des choses et à l'importance des réalités temporelles. Cependant, ses vrais motifs ne sont pas d'abord d'ordre humain, mais bien plutôt d'ordre spirituel, et, dans ce cas concret plus précisément, d'ordre "apostolique".

1) C'est surtout dans l'opuscule intitulé La Manière de visiter les monastères que Thérèse nous a laissé l'expression la plus claire de sa pensée en ce domaine. La toute première instruction qu'elle donne au supérieur chargé de la visite traite précisément de ce sujet: "Il semble qu'il ne convient peut-être pas de commencer par parler du temporel, et pourtant je le regarde comme de la plus haute importance pour donner une impulsion toujours plus grande au spirituel" (MVC/2) [G 1527]. Cela va de soi en ce qui concerne les monastères pourvus de rentes; et Thérèse conclut ainsi un peu plus loin son exposé sur la bonne administration de ce genre de maisons: "Voilà pourquoi j'ai dit que le temporel occasionne ordinairement de grands dommages au spirituel" (MVC/10) Mais, à première vue, ce genre de préoccupation devrait être exclu des monastères vivant seulement d'aumônes et de leur travail. En réalité, dit Thérèse, il n'en est rien: "c'est dans toutes les maisons qu'il doit y avoir une bonne administration ("concierto")" (MVC/2) [G 1527, 1528].

2) N'y a-t-il pas contradiction avec ce que Thérèse a dit, de manière si insistante, sur la nécessité de ne pas s'inquiéter et de s'en remettre totalement à la Providence ? Nullement. Car

il ne s'agit là que d'un cas particulier de ce qu'elle enseigne en général sur l'origine des biens matériels (cf ci-dessus, II,1), a.). Dieu seul est le Maître absolu de tous les biens, en particulier des biens matériels. L'homme, en particulier l'homme riche, n'en est que "l'intendant" ("mayordomo"). Il doit les répartir de façon à ce que chacun, spécialement les pauvres, ait ce qu'il lui faut pour vivre (cf CAD 2/8,9) [1402, 1403]. Le cas d'un monastère de carmélites n'est qu'une application de ce principe général. Il constitue en miniature un condensé de la grande communauté humaine. Quelle que soit l'origine humaine des ressources qui le font vivre, aumônes reçues, produit des rentes, fruit du travail des soeurs, leur origine ultime se trouve toujours en Dieu. De même que, dans toute société humaine, il y a des "intendants" chargés de l'administration et de la répartition des biens matériels, ainsi en va-t-il dans un monastère ou toute l'organisation repose finalement sur la prieure. Or Thérèse la proclame, elle aussi "intendante" ("como un mayordomo") des biens de Dieu réservés à ses soeurs: "Les prieures, dit-elle, ne doivent pas dépenser comme s'il s'agissait d'un bien propre, mais raisonnablement, avec soin et sans excès" (MVC/40) [G 1544].

3) Voilà pourquoi la fondatrice a eu à coeur d'organiser avec le plus grand soin tout ce qui touche l'administration des biens dans un monastère, en fixant de manière précise le rôle qui revient à chacune: la receveuse et grande portière qui doit prévoir tous les achats nécessaires à la vie du monastère (Cons 9/5), les clavières auxquelles elle doit rendre les comptes chaque mois en présence de la prieure (ibid 9/3), et enfin la prieure elle-même, clé de voûte de toute l'organisation (ibid 9/1) [G 1511--1512]. Les divers livres de compte devront être tenus à jour afin que le supérieur puisse se rendre compte de manière précise de la bonne marche de la maison. Il devra savoir si, dans les maisons pourvues de rentes, les dépenses n'excèdent pas les ressources (MVD/1O) [G 1530]; il devra veiller à ce que l'on ne fasse pas de dettes dans les monastères de pauvreté absolue; et il veillera à ce que, dans les uns et les autres, les soeurs ne donnent rien à l'extérieur de ce qui est nécessaire à la subsistance de toutes, et spécialement des malades (MVD/l1,13,39,40) [G 1531,1532,1544].

4) Ainsi qu'on peut le voir de tout ce qui précède, le "modèle" présent à l'esprit de Thérèse est celui de la primitive Eglise, un modèle "apostolique". "Parmi les croyants, nul n'était dans le besoin; car tous ceux qui possédaient des terres ou des maisons les vendaient, apportaient le prix de la vente et le déposaient aux pieds des apôtres. On distribuait alors à chacun suivant ses besoins" (Ac 4/34-35). C'est précisément pour que cette distribution puisse se dérouler dans les meilleures conditions qu'une bonne administration s'avère absolument nécessaire. Si l'équilibre financier du monastère vient à défaillir, il en résulte les plus graves inconvénients pour les soeurs: "On commence alors à s'endetter et on court peu à peu à sa ruine. Il pourra paraître inhumain aux Visiteurs, s'il s'agit d'une grande nécessité, de ne pas laisser chaque soeur jouir du fruit de son travail, ni recevoir de ses parents quelques secours ou choses de ce genre. Ces abus n'existent pas maintenant, mais j'aimerais incomparablement mieux que le monastère où cela se passerait soit détruit, que de le voir en arriver là" (MVC/1O) [G 1531]. Comme nous le verrons plus loin en parlant du partage, Thérèse est tout particulièrement sensible à ce que les malades reçoivent tout ce qui leur est necessaire.

2) Comme les Apôtres, les soeurs doivent se contenter du nécessaire sans s'inquiéter

Cette pensée est partout présente plus ou moins explicitement toutes les fois que Thérèse parle de pauvreté. Il est cependant un passage où elle la développe plus amplement et sur lequel il convient de s'arrêter quelque peu.

Il s'agit du chapitre 2 des Pensées sur l'amour de Dieu où elle parle de la véritable paix que l'Epouse du Cantique demande à son Epoux. Et c'est là qu'elle en vient à parler des richesses et de l'inquiétude qu'elles créent chez ceux qui en sont les possesseurs. Le raisonnement est d'une limpidité admirable.

Quelqu'un peut être qualifié de riche à partir du moment où il possède plus que ce qui lui est strictement nécessaire. Or, pour tout cet excédent de richesses, il doit se considérer comme responsable par rapport aux pauvres. Quoi qu'il puisse en penser, il n'en est pas le propriétaire, mais l'intendant, comme nous l'avons déjà vu. Loin de lui apporter de la tranquillité, ces richesses excédentaires doivent au contraire lui créer soucis et inquiétudes, car un jour, il devra rendre compte de sa gestion au Seigneur lui-même qui lui a confié ses biens en intendance (CAD 2/8) [G 1402--14031.

Le pauvre au contraire est celui qui n'a pas le nécessaire pour vivre, ou tout au moins qui doit s'en contenter. Or les soeurs carmélites ont choisi volontairement d'appartenir a la famille des pauvres, en acceptant de recevoir de Dieu ce qui est strictement nécessaire à leur subsistance. Loin de se plaindre de ce choix, elles doivent plutôt en rendre grâces à Dieu qui les délivre ainsi de tous les soucis que procure la possession des richesses: "Ces réflexions, dit Thérèse à ses soeurs, n'ont pas d'autre but que de nous stimuler à ... louer Sa Majesté qui vous a voulues pauvres, et à reconnaître que c'est là un grand bienfait de sa part. O mes filles, quelle paix profonde que de n'avoir point toutes ces charges, même pour se reposer ici-bas! mais vous ne sauriez concevoir la joie que cette pauvreté nous réserve pour le dernier de nos jours. Les riches sont les esclaves; vous, vous êtes les maîtresses" (CAD 2/9) [G 1403].

La pauvreté ainsi conçue et vécue situe les carmélites dans la communauté de tous ceux qui suivent le même idéal que les Apôtres, fidèles au "conseil" que le Seigneur leur donna lors du Sermon sur la montagne (C 2/2) [G 588]. "Sa Majesté, dit Thérèse, ne doit pas vouloir que nous tenions à honneur de fréquenter les grands de ce monde, mais les pauvres, comme l'étaient les Apôtres" (Cta du 17 septembre 1581,3) [MA 740].

Toutefois, cette paix et cette tranquilité que donne la véritable pauvreté créent aussi des devoirs. Elles obligent les soeurs à se contenter strictement de ce que Dieu leur donne, sans se soucier d'en avoir plus. Sinon, elles cesseraient de faire partie des pauvres en esprit, quoi qu'il en soit de leur situation extérieure de pauvreté (C 2/3) [G 588]. Elles désireraient pour elles-mêmes ce dont elles n'auraient pas strictement besoin et donc ce qui appartient aux pauvres: "Ce qui est nécessaire, mes filles, c'est de nous contenter de peu ... Aussi, ayez toujours soin de vivre dans la plus grande pauvreté qu'il vous sera possible, qu'il s'agisse du vêtement ou de la nourriture. Sans cela, vous seriez dans l'illusion; Dieu ne vous donnerait rien et vous n'auriez point la paix. Veillez toujours à servir si bien sa Majesté que vous ne mangiez pas le bien des pauvres ..." (CAD 11) [MA 10/571; G 1404].

Tel doit être l'état d'esprit des carmélites si elles veu lent être fidèles au "conseil" que le Christ donna a ses Apôtres, en les invitant à s'en remettre sans réserve à la Providence divine. Voyons maintenant quelques points d'application plus particuliers de cet état d'esprit.

a. -- L'habitat et le vêtement

Le principe qui règle la pensée thérésienne en ce domaine est toujours le même rien que le nécessaire, mais tout le nécessaire; principe qui vaut à tous les niveaux, communautaire et personnel.

­ La maison. "Elle devra répondre au nécessaire et non au superflu" (Const 6/17) [MA 348; G 1510-1511]. Voilà pourquoi "les bâtisses du monastère n'auront aucune ornementation, excepté celles de l'Eglise. Il n'y aura non plus rien de recherché; la boiserie sera grossière, la maison petite, et les pièces basses" (Ibid). Il semble que, dans ce domaine plus particulier de l'habitat, Thérèse se soit inspirée directement des Constitutions des Franciscains Déchaux de Saint Pierre d'Alcàntara. Quelles sont ses motivations ?

1) Les soeurs sont en très petit nombre (treize ou quatorze pour les monastères sans rentes et vingt pour les autres, diront les Constitutions d'Alcala, Chapitre Il, "De la réception des novices; de la profession et du nombre de religieuses qu'il doit y avoir en chaque couvent") "Ceux qui construisent de grandes maisons doivent avoir leurs raisons, je ne les condamne pas; ils sont plus nombreux, ils ont d'autres intentions. Mais pour treize pauvres petites, le moindre coin suffit" (C 2/9) [G 591]. "Ce serait très mal, mes soeurs, qu'avec le bien des pauvres gens, alors que beaucoup n'ont presque rien pour vivre, on fasse de grandes maisons; au contraire, que notre maison soit bien pauvre en tout et petite" (CE 2/9) [cf G ibid]. Le visiteur devra également empêcher "qu'on s'endette pour faire de nouveaux travaux en agrandissements, à moins d'une grande nécessité ... Il est mieux de souffrir de l'incommodité d'une maison qui n'est pas parfaite, que de perdre la paix, de mal édifier le prochain en contractant des dettes et de manquer de quoi vivre" (MVC/14) [G 1532].

2) Les soeurs ont été appelées à ce grand honneur d'imiter le Christ pauvre. A Thérèse qui était préoccupée de voir la future maison des soeurs d'Avila si petite et si étroite, il dit un jour: "Je t'ai dit d'entrer comme tu pourras ... O cupidité du genre humain, tu crains donc que la terre même te manque! Que de fois j'ai dormi a la belle étoile pour n'avoir pas où me reposer! (V 33/12; cf également F 19/11) [G 365, 1218]. "Imitons notre Roi en quelque chose: il n'a eu que l'étable de Bethléem où il est né, et la Croix où il est mort" (CV 2/9) [G 591]. "Tout nous deviendra suave, quand nous verrons que moins nous posséderons ici-bas, plus nous aurons de quoi jouir dans cette éternité où les demeures sont conformes à l'amour avec lequel nous aurons imité la vie de notre bon Jésus" (F 14/5) [G 1171].

Si la maison ne doit rien comporter de superflu, elle doit également être pourvue de tout ce qui est nécessaire à la vie de la communauté. Et, en tout premier lieu, elle doit appartenir aux soeurs. Certes, 1a Sainte peut dire d'elle-même: "Depuis longtemps, je souhaitais qu'il fût compatible avec ma profession ... de ne rien posséder en propre, ni maison, ni objet quelconque" ("no tener casa ni otra cosa") (V 35/2T [G 385]. Mais, lorsqu'il s'agit de ses soeurs, elle ne raisonne plus du tout pareil, jugeant absolument indispensable, pour l'équilibre de leur vie, qu'elles possèdent leur maison en propre: "Je ne voudrais jamais de moi-même quitter un monastère sans laisser aux soeurs une maison à elles qui fût propre au recueillement et adaptée selon mes désirs" (F 19/G) [G 1215]. Une maison adaptée aux besoins des soeurs, cela veut dire: "bâtie le plus solidement possible; un mur de clôture élevé; un enclos pour y construire des ermitages, où les soeurs pourront se retirer et s'adonner à l'oraison, comme le faisaient nos Saints Pères" (Const 6/17) [MA 348; G 1511]. Ceci est rendu particulièrement nécessaire du fait de la clôture très étroite où doivent vivre les soeurs: la fondatrice en devient de plus en plus consciente (comparer à ce sujet les deux rédactions successives du Chemin 2/9; voir également les conseils de la Sainte à Marie de Saint Joseph, au sujet du jardin de Sevilla, qu'elle souhaitait plus spacieux, Ctas des 8/9 fév 1580/10; 28 déc. 1580/11) [G 591; MA (Lettres) 611, 675].

­ La cellule et le vêtement. "Notre demeure habituelle n'est-elle pas une cellule ? Qu'elle soit spacieuse et bien ornée, que nous importe ? Nous n' avons pas à en contempler les murailles ! Considérons que nous ne resterons pas toujours dans cette demeure, mais seulement le peu de temps que durera cette vie, si longue qu'elle soit" (F 14/5) [G 1170, 1171]. "Les lits n'auront point de matelas, mais une paillasse; l'expérience a prouvé que des personnes faibles et maladives pouvaient supporter cela. On n'y suspendra rien à l'entour; mais en cas de nécessité, on aura une natte de jonc ou un paravent formé, soit d'une couverture, soit d'un morceau de bure, soit de quelque autre chose pauvre ... On n'aura ni tapis, si ce n'est à l'église, ni coussins". ... " Les soeurs n'auront à leurs vêtements et à leurs lits aucune chose de couleur, quand même ce serait une chose aussi minime qu'un ruban. Elles ne porteront point d 'habit fourrés; mais si quelqu'une est malade, elle peut avoir une robe de serge... Elles n'auront point de miroirs ni aucun objet curieux; mais elles vivront dans un complet oubli d'elles-mêmes" (Const 3/4--7) [MA 342; G 1502].

b. -- La nourriture

C'est à chaque instant que Thérèse revient sur ce sujet: les soeurs ne doivent pas se mettre en peine de ce qu'elles mangeront. Qu'elles fassent tout ce qui dépend d'elles et, jamais, leur Epoux ne les abandonnera. Concrètement, cela doit se traduire par une absence d'inquiétude et. de fébrilité.

­ Le travail. Il ne doit jamais y avoir de proportion entre le travail rentable que fournit une soeur et le pain qu'elle reçoit; car c'est Dieu seul en définitive qui le lui donne; son travail n'est qu'une condition requise pour qu'elle puisse recevoir sa nourriture. Elle doit faire tout ce qu'elle peut et nous avons pu constater l'hostilité de la Sainte envers toute forme d'oisiveté. Mais la carmélite doit éviter avec autant de vigilance toute forme de fébrilité ou d'inquiétude. C'est la raison pour laquelle, la Sainte n'est pas favorable à ce que le monastère accepte des "commandes" de l'extérieur qui imposeraient aux soeurs des cadences de travail ("labor tasada"), par exemple en les obligeant à terminer le soir même; si l'on ne peut faire autrement "on n'imposera pas de pénitence à la soeur qui ne les achève pas" (Cons 2/6) [MA 346; G 1508]. C'est pour la même raison que Thérèse interdit à ses soeurs d'accepter des travaux délicats ("labor curiosa") qui seraient peut-être très rentables, mais risqueraient de distraire leur esprit; elles se contenteront de travaux peu absorbants, tels que filer ou coudre; "Elles ne feront point non plus de travaux d'or ou d'argent. Elles n'insisteront pas sur ce qu'on doit payer pour le travail; mais elles prendront tout bonnement ce qu'on leur donnera; si le prix ne semble pas leur convenir, elles ne se chargeront plus d'un travail pareil" (Const 2/2) [MA 341; G 1500-1501].

Et, de fait, l'examen des rares livres de comptes qui nous soient restés du temps de la Sainte incline à penser que l'argent résultant du travail des soeurs ne représentait qu'une modeste part des ressources qui leur étaient nécessaires. Cela ne signifie pourtant pas que Thérèse se désintéressait du résultat de ce travail, bien au contraire. C'est ainsi qu'elle invite le visiteur du monastère à "examiner dans tous les monastères (qu'ils soient ou non pourvus de rentes) quel est le travail des soeurs, et à compter ce qu'il leur rapporte. Cela lui servira pour un double but. D'abord pour les encourager et féliciter celles qui ont travaillé beaucoup, en second lieu pour raconter ce qu'elles gagnent aux autres monastères où l'on ne travaille pas autant parce que la nécessité est moindre ..." (MVC 12) [G1531].

Ce qui lui importe avant tout, c'est que "si le corps travaille (et cela est juste pour notre entretien), l'âme soit dans le repos: Laissez le soin du temporel, comme je l'ai dit longuement, à votre Epoux; il ne vous oubliera jamais" (CV 34/4) [G 760]. Leur esprit doit rester "libre de se fixer en Notre-Seigneur" (Cons 2/2) [MA 341; G 1500].

­ Ne pas mendier. Dans les maisons de pauvreté absolue, la fondatrice demande que "l'on vive toujours d'aumônes et que l'on ne possède aucune rente". Et elle ajoute ces mots d'une portée extrêmement significative lorsque l'on pense à ce qui se f aisait alors couramment dans les monastères : "tant qu'on pourra le supporter, on ne demandera rien ..." c'est-à-dire qu'on ne mendiera point à l'extérieur. Même chose pour ce qui concerne les monastères pourvus de rentes. La raison pour laquelle la Sainte désire si fortement que celles-ci soient largement suffisantes est précisément d'enlever aux soeurs qui seraient privées du nécessaire (comme c'était le cas au monastère de l'Incarnation), la tentation de recourir à leurs parents ou à leurs amis (cf MVC/10) [G 1530-1531]. Lorsqu'elle rédige le Chemin de perfection, elle est encore sous le coup de cette pratique désastreuse qui avait cours au monastère de l'Incarnation. Voilà pourquoi tout le deuxième chapitre de ce traité est rempli de cette mise en garde : "Ne recherchez jamais votre subsistance par des artifices humains ... Si votre Epoux est content de vous, les personnes qui vous sont le moins dévouées vous viendront en aide, malgré elles, corne l'expérience vous l'a montré ... Nous tromperions le monde (si nous avions de telles préoccupations); nous passerions pour pauvres a ses yeux, lorsque nous ne le serions qu'à l'extérieur, sans l'être d"esprit ...; nous serions comme des riches qui demandent l'aumône ... (s'il en était ainsi, je préfèrerais que vous eussiez des revenus. Ne vous préoccupez donc en aucune manière de ce point ..." (C 2/1,3,4) [G 587-589). C'est la raison pour laquelle, au début des fondations thérésiennes, il n'y avait pas d'horaire fixe pour les repas: "Cela, dit Thérèse dans ses Constitutions primitives, doit dépendre de ce que le Seigneur nous enverra. Lorsqu'il y aura de quoi, le dîner sera à onze heures et demie les jours de jeûne d'EgIise ..."(Cons 6/4) [MA 346; G 1508].

­ Les dots: les soeurs ne doivent pas se montrer interéssées. En ce domaine encore, la pensée de la Sainte est restée d'une remarquable fermeté et d'une grande constance, meme s'il est vrai de dire, comme nous le verrons un peu plus loin, qu'elle s'est enrichie de nuances tout au long de son expérience de fondatrice. Le principe de base est formulé dans les Constitutions primitives d'Avila: "Lorsqu'une postulante n'aura aucune aumône à donner au monastère, on ne laissera pour cela de l'admettre, si, par ailleurs, on est content d'elle, comme nous l'avons fait jusqu'à ce moment ... On veillera avec le plus grand soin à ne pas se laisser guider par des vues d'intérêt, car la convoitise pourrait s'insinuer peu à peu, de telle sorte que l'on regarderait plus aux aumônes qu'à la bonté et à la qualité de la personne. Cela ne doit être en aucune manière; ce serait un grand mal. Les soeurs auront toujours devant les yeux la pauvreté dont elles font profession pour en répandre les parfums. Elles considéreront que ce n'est point là ce qui doit les sustenter, mais bien la foi, la perfection et la confiance en Dieu seul. Elles veilleront avec soin à ce point de constitution et y seront fidèles, car cela convient; on le lira aux soeurs" (Cons 5/2) [MA 344; G 1505]. La Sainte revient sur ce point dans la Manière de Visiter les couvents (MVC 44) [G 1545]. Elle écrit au Père Banez: "Croyez-moi, mon Père, c'est un délice pour moi chaque fois que j'en prends une qui n'apporte rien, et qu'on ne prend que pour Dieu" (Cta 28 fév 1574) [MA 100].

­ La prière: Les soeurs ont-elles la possibilité de demander à Dieu leur pain quotidien? La question peut paraître superflue puisque Jésus, dans le Pater, nous invite précisément à le demander. Et pourtant, Thérèse est plutôt d'avis qu'elles ne doivent pas penser à ce pain matériel lorsqu'elles disent le Notre Père, mais uniquement au pain du ciel présent dans l'Eucharistie. Dans la première rédaction du Chemin de perfection, elle va même jusqu'à nier que le Christ ait pu nous inciter à demander une chose aussi basse que le pain matériel. Mais le P. Gracia de To- ledo lui renvoie son manuscrit après avoir raturé tout le passage et mis en marge les mots suivants: "Le Christ Nostre Seigneur a demandé tout ce qui était sustentation du corps et de l'âme, soit le pain matériel et l'Eucharistie, et par révérence pour 1'âme; ainsi donc l'Eglise le demande dans la litanie" (CE 60/2) [Trad. note du P. Tomas, pp.233-234, n.296]. Pour cette raison, la Sainte omet de reproduire le passage dans la deuxième rédaction. Mais la pensée de fond reste la même: les carmélites doivent éviter de se préoccuper de leur pain matériel lorsqu'elles sont en oraison, "car, leur dit-elle, vous traitez alors de choses plus importantes, et il est d'autres moments pour vous occuper à travailler et à gagner de quoi manger" (CV 34/4) [G 760]. Ces "choses plus importantes" dont elles doivent traiter pendant l'oraison sont la demande du pain eucharistique, niais aussi les grandes intentions apostoliques dont elle leur a parlé au début du livre (C 1 et 3). Pour le reste, le raisonnement est toujours le même: "Laissez le soin du temporel, comme je l'ai déjà dit longuement, à votre Epoux; il ne vous oubliera jamais" (CV 34/4) [G 760].

­ donner aux pauvres, lorsque les soeurs ont plus qu'il ne leur est nécessaire. Certes, ce cas devrait être exceptionnel, car les soeurs elles-mêmes sont pauvres: elles n'ont donc que ce qui leur est strictement nécessaire pour vivre. "Nous allons, sans nous préoccuper, prendre la nourriture que le Seigneur nous envoie, et de même que Sa Majesté a soin de ne nous laisser manquer de rien, de même nous n'avons aucun compte à rendre de ce qui nous reste. D'ailleurs, il veille à ce que ce qui reste ne soit pas une chose qui nous oblige à en faire la répartition" (CAD 2/10) [G 1403]. Cependant, au fil des années, et surtout dans les monastères suffisamment pourvus de rentes, la situation financière put s'améliorer de manière telle que certaines de ces communautés furent en mesure de répartir généreusement autour d'elles tout ce dont elles n'avaient pas besoin. Au point que la Sainte elle-même dut y mettre ordre en insistant auprès du visiteur pour qu'il interdise aux prieures d'être trop libérales par rapport aux personnes de l'extérieur, au risque de mettre à mal l'équilibre financier du monastère: "Il devra les prévenir de n'être pas trop libérales ni trop généreuses, et de considérer qu'elles sont tenues de regarder aux dépenses; car elles ne sont pas plus qu'un majordome ..." (MVC 40) [G 1544]. La Sainte ne regardait alors que le bien des soeurs, voulant éviter que cet excès de libéralité ne nuise à la communauté elle-même; mais elle n'était nullement opposée à la générosité; elle-même la pratiquait surabondamment et elle en faisait un devoir à ses soeurs toutes les fois que celles-ci avaient en leur possession plus qu'il ne leur était nécessaire (Ctas 27 mai 1568/9: projet d'ouverture d'une école à Malag6n; Cta été 1571/2 à Garcia de San Pedro, Toledo) [MA 23,61].

3) Les soeurs doivent tout mettre en commun

La pauvreté pratiquée par les Apôtres et par les premiers chrétiens pourrait se résumer en deux grands traits caractéristiques: ne pas s'inquiéter de ce qui est nécessaire pour vivre, parce que Dieu le donne à chacun; ne pas garder pour soi les bien reçus, mais les mettre en commun, afin que personne ne soit dans le besoin. Le deuxième volet de ce programme, décrit dans les Actes des Apôtres (2,45; 4,32-35), se trouve reproduit presque intégralement dans la Règle du Carmel, appliqué à la situation particulière de la communauté carmélitaine primitive: "Qu'aucun des frères ne dise que quelque chose lui appartient en propre, mais que tout soit commun entre vous, et que, par la main du Prieur, ce qui veut dire par l'intermédiaire du frère qui aura été désigné par lui pour cet office, l'on donne à chacun ce dont il a besoin, en tenant compte de l'âge et des nécessités de chacun" (ch IX "De non habendo proprium").

Sainte Thérèse se réfère une fois, de manière explicite, au partage communautaire pratiqué par l'Eglise primitive. Il s'agit de la fondation de Palencia. Ce texte mériterait d'ailleurs tout un commentaire, car on y sent poindre la conception thérésienne de la répartition des biens dans une société totalement inspirée par l'Evangile. La Sainte est d'autant plus admirative devant la charité des habitants de cette ville, qu'elle a déjà expérimenté de nombreuses fois à ses dépens combien "la fondation d'un monastère qui doit vivre d'aumône est partout chose difficile" (F 3/1) [G 1082]. Or, dit-elle, "lorsque ces gens virent que nous n'avions pas de revenus, et qu'ils devaient nous nourrir, non seulement ils ne s'opposèrent pas à la fondation, mais ils déclarèrent que Dieu leur accordait ainsi une très grande faveur". Et elle ajoute ce commentaire qui en dit long: "En vérité, je me croyais transportée au temps de la primitive Eglise; du moins un tel spectacle n'est pas commun aujourd'hui dans le monde" (F 29/27) [G 1338].

Mais la fonction providentielle de la vie religieuse au sein de la société chrétienne n'est-elle pas précisément de témoigner par sa vie même, de ces valeurs évangéliques et de les rappeler ainsi constamment à la conscience des fidèles ? Tel est le cas du partage intégral des biens à l'intérieur de la communauté carmélitaine. Le texte des Actes, repris par la Règle primitive, sert constamment de toile de fond à la pensée de la Sainte en ce domaine, presque dans les mêmes termes: "Ici, mes soeurs tout est en commun et vous ne pouvez rien posséder en particulier ni les unes ni les autres ..." (CE 13/1). "En aucune manière les soeurs ne pourront posséder quelque chose en particulier ..., mais tout sera mis en commun" (Const 2/3) [MA 341; G 1501].

a. - Ne rien posséder en propre

Ce précepte, formulé dès l'origine avec une si grande netteté, n'a jamais été modifié, même pas au moment où Thérèse a consenti, à partir de 1568, à fonder des monastères pourvus de rentes. "Je ne négligeai rien, dit-elle, pour que les soeurs (de Malagon) ne possédassent rien en leur particulier et que l'on gardât en tout les Constitutions, comme dans les monastères pauvres" (F 9/4) [G 1139]. Elle revient sur le sujet dans une lettre adressée au P. Gracian, à la veille du Chapitre d'Alcala où les Constitutions primitives devaient être révisées et approuvées: "L'article que l'on rédigera (sur ce sujet) doit être péremptoire: que les supérieurs, ainsi que je l'ai demandé, ne puissent jamais autoriser les soeurs à posséder quoi que ce soit" (Cta 27 février 1581/4) [MA 695]. La Sainte obtint entière satisfaction à ce sujet puisqu'il fut décidé lors de ce Chapitre: "Que ce point (de la pauvreté individuelle) doit être observé en tous les monastères, qu'ils soient ou non pourvus de rentes; et qu'il doit l'être de manière très rigoureuse; que la Prieure est tenue de le faire respecter et de ne pas consentir à ce qu'il soit enfreint; et que le provincial la punisse sévèrement s'il n'en est pas ainsi" (Const Alcala, Chapitre VII, "De la pauvreté et du temporel"). De fait, c'était déjà la Prieure qui était rendue responsable de ce point d'observance dans les Constitutions primitives: "Ceci est très important, disaient-elles, car le démon peut, par de petites choses, amener le relâchement dans la perfection de la pauvreté; aussi quand la prieure verra une soeur s'attacher à quelque chose, livre, cellule, ou quoi que ce soit, elle aura grand soin de le lui enlever" (Const 2/4) [MA 341; G 1501].

En effet, cette règle ne souffre aucune exception les soeurs ne doivent "rien" avoir en propre, "ni pour leur nourriture, ni pour le vêtement" (Cons ibid). Contrairement à ce qui se faisait ailleurs, en particulier au monastère de l'Incarnation, "elles n'auront ni coffre, ni cassette, ni malle, ni armoire, excepté celles qui sont chargées des offices de la Communauté, ni aucune autre chose en particulier" (Ibid). De même, elles ne sont pas autorisées à recevoir personnellement quelque aumône que ce soit de leurs parents ou de leurs amis (et encore moins à la leur demander), mais tout doit être remis à la communauté: "L'aumône faite par les parents est pour toutes en général; et de cette façon aucune soeur ne se trouve obligée à plus de reconnaissance que ses compagnes pour ce bienfait. Vous le savez déjà, c'est à Notre-Seigneur de pourvoir aux besoins de la Communauté" (CV 9/1) [G 10/627]. Enfin, tout ce que la soeur gagne par son travail "doit servir à procurer la nourriture des autres" (Cons 2/6) [MA 346; G 1508]. Là encore, Thérèse réagit contre ce qui se pratiquait couramment au monastère de l'Incarnation, où chaque soeur s'en tirait comme elle pouvait, pour ne pas mourir de faim.

Personne n'est exempté de cette règle rigoureuse, pas même les soeurs malades. Dans la lettre au P. Gracian, citée plus haut, Thérèse affirme en effet: "Une telle règle doit être péremptoire, même en cas de maladie; il suffit que l'infirmière ait soin de leur laisser quelque chose pour la nuit, si c'est utile; cela se fait avec la plus grande charité, si la maladie le requiert" (Cta 27 février 1581/4) [MA 695]. Le temps est venu, en effet, pour les soeurs malades, de "donner des preuves de la perfection qu'elles ont acquise, quand elles se portaient bien". Elles loueront Dieu, Notre-Seigneur, quand il pourvoiera abondamment à leurs besoins; et si elles n'ont pas ces adoucissements, elles ne s'en affligeront pas; elles ont dû être déterminées à cela en entrant chez nous; et c'est être pauvre que de manquer de quelque chose, au moment où la nécessité est peut-être la plus grande" (Const 7/1) [MA 345,346; G 1507]. "N'oubliez donc point, mes soeurs, qu'il y a une foule de pauvres malades qui n'ont personne à qui se plaindre. Etre pauvres et choyées, cela ne va pas ensemble" (CE 16/3).

Si Thérèse se montre aussi exigeante envers les soeurs malades, il ne faut pas nous étonner qu'elle le soit encore plus pour les autres, prieure comprise; le visiteur du monastère devra s'informer soigneusement "s'il arrive quelque argent à la prieure à l'insu des clavières, car elle pourrait en garder sans qu'on le sache, et cependant elle ne doit rien avoir, et se conformer à la Constitution" (MVC 35) [G 1542].

La Sainte n'ignore pas a quel point la pratique d'un tel radicalisme dans le détachement peut être difficile, à quel point aussi un religieux ou une religieuse peuvent se faire illusion dans ce domaine (V 11/2; CE 66/6 et 67/1; CV 38/8) [G 104; 40/786]. Bien qu'elle connaisse la profonde vertu de ses soeurs carmélites, en ce domaine comme en tous les autres, elle ne les en invite pas moins à la vigilance, en les aidant, leur dit-elle, " à comprendre si vous êtes détachées des biens que vous avez laissés; car il se présente de petites épreuves ..., qui peuvent parfaitement servir à vous éprouver et à vous montrer si vous êtes maîtresses de vos passions". Le remède, c'est l'humilité: "Tant que nous n'en serons pas là, continue-t-elle, humilions-nous. L'humilité sera le remède à nos plaies, et si cette vertu est profondément enracinée en nous, le chirurgien qui est Dieu pourra tarder quelque temps, mais il viendra nous guérir" (3 M 2/6) [G 856]. Cependant, le remède par excellence, est l'Eucharistie, ce vrai pain du ciel qui nous donne la force d'accomplir la volonté du Père et d'être pauvre comme son Fils (CV 33/1) [G 35/754.755].

b. - Tout en commun

La dot apparaît déjà comme une merveilleuse forme de mise en commun, dans la ligne de la pauvreté des premiers chrétiens: "Ils vendaient leurs propriétés et leurs biens et en partageaient le prix entre tous selon les besoins de chacun" (Ac 2,45). C'est ainsi que les choses se passent dans les monastères, selon les conditions particulières de chacune des soeurs, au moment de leur entrée. Les unes sont totalement pauvres, et c'est à chaque fois, "un vrai délice" pour la Mère Thérèse, de les accueillir "seulement pour l'amour de Dieu" (Cta 28 fév 1574) [MA 100]; à condition toutefois que de telles personnes ne cherchent pas seulement la solution de leur avenir économique et social ("no sea s6lo por remediarse'); elle ajoute avec réalisme "cela arrivera sans aucun doute à un grand nombre", mais elle continue avec miséricorde et bonté : "Le Seigneur peut évidemment corriger cette dernière intention, lorsque la personne jouit d'un bon jugement" (CV 14/1) [G 16/648]. Elle veut surtout que les monastères soient parfaitement désintéressés en ce domaine comme nous l'avons vu. Voilà pourquoi elle félicite les soeurs d'Avila qui ne réclament rien aux postulantes (CE 20/1). D'ailleurs les quatre premières d'entre elles ont été accueillies dans de telles conditions (V 36/6) [G 397]. Cependant, elle se refuse tout aussi explicitement à donner des consignes rigides en ce domaine. C'est ainsi qu'elle peut écrire aux soeurs de Valladolid : "Je tiens à vous rappeler que depuis la fondation de cette maison (la leur), jamais, à ma souvenance, je ne vous ai demandé de recevoir une religieuse pour rien, ni quoi que ce soit d'important, ce qui n'est pas le cas d'autres monastères. L'un d'eux a pris onze religieuses pour rien..." (Cta 31 mai 1579/1) [MA 541].

Il lui paraissait en effet tout à fait normal qu'une personne ayant une fortune dans le monde, qui se présentait dans un