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SECRETARIATUS GENERALIS PRO MONIALIBUS O.C.D. - ROMAE

  PROJET DE RÉFLEXION THÉOLOGICO-SPIRITUELLE
DES MONIALES CARMÉLITES DÉCHAUSSÉES

SAINT JOSEPH FONDATEUR ET PÈRE DU CARMEL THÉRÉSIEN

Je traiterai de: "Saint Joseph: fondateur et père du Carmel thérésien". Après une brève introduction, je jetterai un rapide regard sur la pensée doctrinale des théologiens, mais j'examinerai surtout les liens existant entre saint Joseph et sainte Thérèse de Jésus (et vice-versa).

En effet, je considérerai l'expérience mystique thérésienne du saint Patriarche et exposerai sommairement les idées fondamentales du chapitre VI de son Autobiographie. Je ferai ensuite le tour des expressions de sa dévotion envers saint Joseph et de son amour pour lui: titulatures des couvents, images et statues qu'elle y a expédiées, célébrations de la Solennité de saint Joseph etc. Pour terminer, j'examinerai cette dévotion au sein du Carmel thérésien: elle a fleuri de manière exceptionnelle, spécialement chez de nombreux saints et saintes, profondément livrés à saint Joseph.

I. INTRODUCTION

On ne conserve pas même une parole de saint Joseph lui-même, lui dont la présence est si fortement affirmée par saint Matthieu et canonisée par l'Esprit-Saint à titre d'"homme juste", d'époux réel de Marie et de père virginal de Jésus, par lequel passe pour ainsi dire les plans de Dieu sur le salut de l'humanité. Sa présence demeura effacée durant les premiers siècles de l'histoire de l'Église, à la manière dont lui-même fut toujours silencieux - le Saint du silence -. En réalité, c'est sa manière d'être qui est elle-même parole, parole décisive et puissante.

Au fil des siècles, sa présence s'affirma progressivement, comme elle le méritait. Toutefois, il n'est pas possible de signaler des dates claires de l'apparition dans l'Église de la conscience de cette présence, silencieuse mais toujours plus irrésistible; qu'il suffise de mentionner que l'un des facteurs les plus retentissants de son apparition fut l'influence de sainte Thérèse de Jésus.

Pour illustrer comme il se doit l'importance qu'on lui accorde actuellement, nous pouvons compter les nombreuses familles religieuses qui lui sont consacrées, les sermons et les livres qui lui sont dédiés, les centaines de temples érigés en son honneur: rare est l'église il n'est pas représenté par une sculpture ou quelque peinture. Des milliers de personnes ont porté et portent encore son nom, de nombreuses confréries sont placées sous sa protection, plusieurs textes pontificaux exaltent sa figure, d'innombrables saints et auteurs spirituels lui ont consacré des milliers de pages.

Dernier chaînon de ses nombreuses interventions dans l'histoire de l'Église: sa présence et son action au cours du Concile Vatican II, qui si profondément marqué la vie ecclésiale. Jean XXIII confia le Concile à saint Joseph, dans sa Constitution Apostolique de convocation "Humanae Salutis", et son discours de clôture de la première session du Concile exprime la même confiance: "Que l'Immaculée Vierge Marie soit toujours avec nous; qu'également saint Joseph, son très chaste Époux, Patron du Concile Oecuménique, dont le nom brille à partir d'aujourd'hui dans le Canon de la Messe, nous accompagne sur le chemin, lui qui fut donné par Dieu comme compagnon et protecteur de la famille de Nazareth"(1).

Le sommet de sa trajectoire historique est l'Exhortation Apostolique de Jean-Paul II "Redemptoris Custos" du 15 août 1989, sur "la Figure et la Mission de saint Joseph" dans la vie du Christ et de l'Église.


II. THÉOLOGIE DE SAINT JOSEPH

Dans l'Écriture Sainte, et plus précisément dans l'Évangile, qui est l'âme et la source de toute théologie authentique et vraie, il n'y a pas beaucoup de passages sur saint Joseph, mais ils sont plus que suffisants pour découvrir ses vertus et ses grandeurs, ainsi que tracer un profil théologique du Saint, essentiellement lié à son rôle dans l'histoire du salut. À partir de ces passages scripturaires, l'Église (les papes, la liturgie, les saints, les théologiens, les prédicateurs et le "sensus fidei" des fidèles) a peu à peu fait ressortir les caractéristiques théologiques et spirituelles pour lesquelles elle le vénère et l'honore.

a. Données de l'Évangile

L'Évangile enseigne clairement que Joseph transmit au Christ son ascendance et sa généalogie, dont la descendance d'Abraham avec tout ce que cela signifie. Par-dessus tout, Joseph transmit au Christ la descendance de David, avec ses promesses du règne messianique et éternel. Telle est l'importante signification de la généalogie de Joseph, époux de Marie, de laquelle naquit le Christ (Mt 1,1-16).

Saint Joseph joue un rôle capital dans les plans de Dieu: sans lui en effet, le descendant de David, le Messie, n'aurait pas existé. Le Seigneur lui demande de prendre Marie comme épouse, car selon le dessein divin, le Messie devait naître d'une Vierge, mais fiancée, épouse d'un homme juste; cet homme était Joseph. Joseph donne son consentement: il répondit OUI à la demande du Seigneur, recevant Marie dans sa maison. C'est ce que nous pouvons vérifier dans l'Annonce à Joseph (Mt 1,18-24).

Joseph est l'homme juste, accompli, parfait, ayant une foi aveugle et complète, totalement livré à la volonté de Dieu. Il a contribué à l'ineffable événement de l'Incarnation du Verbe, en épousant Marie pour obéir à la volonté de Dieu, dans un mariage préparé par l'Esprit-Saint (Mt 1,19a).

En raison de son mariage avec Marie, Joseph est le père de Jésus, père virginal. L'Évangile lui donne le titre de "père", sans plus (Lc 2,48: "Et voici que ton père et moi nous te cherchions"), le contexte évangélique laissant facilement entendre le sens de cette paternité.

Sa paternité rencontre sa réalisation matérielle dans la naissance de Jésus à Bethléem. Saint Joseph exécute tous les actes prévus pour la naissance de Jésus. Comme époux juste et fidèle, il mène la mère, proche de l'accouchement, à Bethléem; il cherche une auberge convenable parmi ses amis et connaissances, et ne la trouvant pas, s'installe avec elle dans une étable pour attendre le saint événement. Il accompagne Marie au moment où elle donne le jour au fils que le ciel leur a donné à tous deux, dit saint Augustin. Dans la pauvreté et l'abandon, il cueille le fruit de son mariage virginal avec Marie, il exerce une paternité accomplie par l'oeuvre et la grâce de l'Esprit-Saint (Lc 2,4-7).

Usant du droit inhérent à sa mission et à son autorité de père, Joseph circoncit son premier-né le huitième jour et lui donne un nom correspondant à la substance de la personne: "Jésus". De la sorte, saint Joseph marque d'une certaine manière la personnalité de son fils: il le situe de plein droit dans la descendance davidique (Lc 2,21; Mt 1,20-21.25).

Joseph et Marie, selon saint Luc, présentent Jésus au Temple, prêtre et victime, manifestation de la consécration spéciale de cet Enfant à Dieu. Ce dernier avait déjà reçu le nom de Jésus ("Sauveur"), suite à l'inspiration spéciale d'un ange (Lc 2,22-24).

En sa qualité de père, Joseph reçoit du ciel l'ordre de conduire Jésus en Égypte, afin de le libérer des fureurs exterminatrices d'Hérode, et de le reconduire en Palestine au temps voulu (Mt 2,13-23).

Jésus obéit et est soumis à Joseph, puisqu'il est son père (Lc 2,51).

Les sentiments paternels de Joseph envers Jésus sont réels: lorsque les pasteurs racontent l'apparition des anges, son père et sa mère écoutent fièrement ce que l'on dit de l'Enfant (Lc 2,33); lorsque Jésus se perd au Temple, ils le cherchent durant trois jours avec anxiété: "Vois, ton père et moi, nous te cherchons tout angoissés" (Lc 2,48).

b. Réflexion théologique

Les passages évangéliques sur saint Joseph sont peu nombreux, mais si grands, si graves et si denses, que sans les forcer la raison suffit à en tirer un message unique. À partir des données de l'Écriture, on a élaboré, au cours des siècles, une réelle "théologie de saint Joseph". On peut la ramener aux points suivants.

1. Joseph, époux de Marie

La vérité la plus claire des récits évangéliques est sans doute que saint Joseph est l'époux de Marie. Entre eux existe un vrai mariage, porteur des droits et des devoirs de tout mariage et scellé par la virginité des deux; un vrai mariage ordonné à l'accueil et à l'éducation du fruit virginal du sein de Marie, Jésus.

Leur mariage fut conclu sous la motion de l'Esprit-Saint: la mère de Jésus devait être vierge, mais une vierge mariée avec un homme juste appelé Joseph; Jésus devait naître dans une foyer normal, mais d'une manière virginale. C'était un mariage vrai, réalisé légitimement par le lien d'un amour chaste, à l'exclusion de toute oeuvre de la chair, un mariage pour lequel seul Joseph était digne, car le Seigneur l'y avait prédestiné et préparé. Enfin, il s'agissait d'un mariage destiné à sauvegarder la réputation de Marie en sa maternité divine et à introduire le Fils de Dieu dans le monde par les canaux habituels, à l'exclusion de la génération charnelle.

2. Joseph, père de Jésus

Compte tenu de la singularité de ce mariage, il faut bien comprendre ce que signifie la paternité de Joseph vis-à-vis Jésus. À Joseph, Dieu demande de consentir au mariage avec Marie, dans le but de recevoir Jésus dans l'histoire du salut en sa phase terrestre: "Joseph, fils de David, ne crains pas de prendre chez toi Marie, ton épouse: ce qui a été engendré en elle vient de l'Esprit Saint..." (Mt 1,20).

Joseph la reçut dans sa maison, et avec elle le fruit de son sein. C'est en ce sens qu'il sera appelé père de Jésus, titre que sans autre compléments lui donne l'Évangile.

Depuis que des auteurs traitent de ce thème, nous rencontrons le raisonnement suivant pour expliquer le sens de la paternité de Joseph vis-à-vis Jésus.

Marie, en vertu du droit matrimonial, appartenait à Joseph; elle était en quelque sorte un champ que Joseph pouvait féconder. De son côté, Joseph, en raison d'un voeu de virginité, refusa d'user de son droit sur Marie; en un certain sens, il céda ce droit à l'Esprit Saint qui engendra virginalement Jésus en elle. Jésus, né du corps de Marie qui est légalement le champ de Joseph, appartient à ce dernier en tant que fils.

Ces auteurs justifient le raisonnement ci-dessus d'abord par la loi du lévirat. Selon cette dernière, saint Joseph, en vertu de son voeu de virginité, était mort civilement, et c'est l'Esprit-Saint lui a suscité une descendance. Ils justifient ensuite leur raisonnement par un autre principe de droit: "ce qui naît dans le champ de quelqu'un appartient de droit au propriétaire de ce champ".

Son mariage avec Marie étant ordonné par Dieu à sa paternité unique vis-à-vis Jésus, cette dernière constitue la plus haute grandeur de Joseph: c'est d'elle que découlent tous ses autres privilèges et grâces.

Les théologiens, pour qualifier adéquatement la situation, parlent de paternité légale, putative, adoptive, matrimoniale, virginale, propre. Chose certaine, c'est une réalité réellement unique, qui offre tous les éléments d'une vraie paternité, mais sublimés et sans la génération charnelle, exclusivement ordonnés par Dieu à Jésus.

Joseph est à la fois vierge et matrimonialement père de Jésus. Cependant, la paternité de Joseph n'est pas diminuée par l'absence de génération charnelle, bien au contraire: selon ce qu'écrit saint Augustin, saint Joseph est d'autant plus père qu'il est chastement père.

3. Joseph exerce sa paternité

Dieu, qui forme un à un les coeurs des hommes (Ps 32,15), mit en celui de Joseph les sentiments les plus hauts de la paternité. Le coeur de Joseph fut modelé avec un soin particulier par la main de Dieu en vue de l'Incarnation de son Fils. Aucun père ne peut aimer ses fils plus que ne le fit Joseph pour Jésus: l'amour paternel de Joseph dépasse toute mesure. Prédestiné à devenir le père de Jésus en effet, Dieu ne put que le doter d'un amour paternel unique. Comme le dit un auteur: "s'il ne fut pas père naturel de Dieu, ce n'était pas qu'il lui manquât de ce qu'il fallait pour cela, ni d'ailleurs qu'il lui manquât de quoi que ce soit à cette fin, mais parce que Dieu ne choisit pas de père terrestre" (I. Coutiño, Sermón... p. 112).

Son amour paternel est manifesté par son attitude durant l'enfance et la jeunesse de Jésus.

En plus des faits rapportés par l'Évangile, ajoutons que Joseph, en tant que père, éduqua Jésus au sens large, lui enseignant les prières que tout israélite devait savoir à partir de 12 ans, afin de les réciter seul chaque jour et en communauté au Temple et à la Synagogue: le "Shema Israël", l'action de grâces etc. Sans doute Joseph enseigna-t-il également à Jésus les passages plus marquants des Écritures, c'est-à-dire ceux qui se réfèrent à l'histoire du salut du Peuple élu, les Psaumes les plus utilisés, les enseignements des Prophètes et des Sage. Enfin, puisque celui qui n'enseigne pas un métier à son fils lui apprend par le fait-même à être un voleur, saint Joseph a enseigné un métier à son fils, celui de charpentier.

Bref, l'enfance et l'adolescence de Jésus sont fortement marquées par l'éducation que lui donna Joseph.

4. Grandeur et sainteté de saint Joseph

Prenant appui sur son mariage avec Marie et sa paternité envers Jésus, tous les théologiens concluent à la grandeur exceptionnelle du saint Patriarche, grandeur si unique qu'aucune créature n'arrive à son niveau, à l'exception de Marie. Ils affirment également sa sainteté exceptionnelle, pour la raison que lorsque Dieu choisit quelqu'un pour un ministère, il lui donne la sainteté nécessaire à l'accomplissement de ce qu'Il demande. Or, aucun ministère ne peut se comparer aux rôles d'époux de Marie et de père de Jésus.

Afin d'être l'époux de la Vierge dans un mariage préparé par Dieu, le Seigneur lui a donné une âme semblable à celle de Marie, aux dires de saint Bernard. Il l'a enrichi de grâces et de vertus qui dépassent celles octroyées aux hommes et aux anges.

En tout mariage bien assorti, il faut qu'il y ait une certaine égalité: ce qu'exige la raison est à plus forte raison vrai d'un mariage fait par Dieu Lui-même. C'est dire que saint Joseph est certainement vierge, comme Marie, et il est jeune lorsqu'il l'épouse. Il suffit de penser à Marie "pleine de grâces" pour deviner la sainteté de Joseph.

Joseph crût constamment et rapidement en grâce et en sainteté, du fait de son contact continuel avec Marie et avec Jésus, s'il est vrai que, selon un principe maintes fois répété, que quelqu'un profite d'autant plus de la chaleur du feu qu'il est plus proche de lui, ou encore que quelqu'un boit d'autant plus abondamment à la source qu'il est plus proche d'elle.

Dieu le Père mit en lui toutes les vertus et tous les dons, même ceux qui paraissent contradictoires, comme la virginité et le mariage... Il répartit ses différents dons à différents saints, selon des degrés différents, mais à saint Joseph il a octroyé TOUS Ses dons, surabondamment.

5. Privilèges de saint Joseph

Les théologiens vont plus loin et reconnaissent au Saint des privilèges semblables à ceux de Marie.

6. Pouvoir d'intercession de saint Joseph

Le pouvoir d'intercession de saint Joseph l'emporte sur celui de qui que ce soit d'autre, sauf sur celui de Marie. Sainte Thérèse reconnaît les raisons théologiques de ce pouvoir dans son panégyrique du chapitre VI de La Vie: il est le père de Jésus et l'époux de Marie. Si saint Joseph commandait à Jésus sur terre comme à un fils et que Jésus obéissait, de la même façon Jésus continue à Se comporter en fils de Joseph au ciel: les demandes de son père sont des ordres. Comme Jean Gerson le dit, saint Joseph ne demande pas, il commande; il ne prie pas, il ordonne: en effet, une demande du mari à son épouse et un souhait du père à son fils sont considérés comme des ordres.

Le pouvoir d'intercession de Joseph n'est pas pour quelques nécessités seulement, mais pour toutes, car il s'agit de son pouvoir auprès de Jésus, de qui tout dépend; c'est un pouvoir non pas restreint à s'exercer en faveur de quelques personnes seulement, mais qui s'exerce en faveur de tous, pour toute l'Église, qui croit et se confie en ce pouvoir, ce que le pape Pie IX a exprimé en le déclarant Patron de l'Église Universelle, le 8 décembre 1870. Si la fête liturgique en fut supprimée dernièrement au niveau de l'Église universelle, il n'en demeure pas moins vrai que saint Joseph est Patron et Protecteur spécial de l'Église: il est père, patron et protecteur de l'Église comme il est père de Jésus qui est Tête de l'Église. Toute proportion gardée, son rôle correspond à celui de Marie qui, à titre de Mère de l'Église en est la Patronne et la Protectrice.

III. SAINT JOSEPH AU CARMEL AVANT SAINTE THÉRÈSE

Saint Joseph entre au Carmel dès les origines de l'Ordre. Ce n'est pas un hasard si le Carmel est une fleur qui fut plantée et s'est développée en Palestine, la terre de Joseph. Le Carmel vient au monde bercé par Marie et Joseph. Depuis ses débuts, le Carmel répand de fortes arômes "joséphiques" (si l'on peut dire) et mariales.

Ce qu'on a écrit n'est pas certain, à savoir que "quand les Carmes, fuyant la persécution en Orient, se réfugièrent en Occident, ils nous apportèrent la fête de saint Joseph"(2). Toutefois, on ne peut pas nier que la dévotion à saint Joseph, aux niveaux personnel et local, est bien présente depuis la venue des Carmes en Europe. De plus, bien que la fête du saint Patriarche n'apparaisse pas au niveau de l'Ordre avant la seconde moitié du XVe siècle, les Carmes furent les premiers, dans l'Église latine, à composer un Office complet en l'honneur de saint Joseph. Cet Office apparaît dans le bréviaire de l'Ordre imprimé à Bruxelles en 1580 et dans les éditions subséquentes; c'est certainement cet Office que lisait sainte Thérèse à la fête de saint Joseph. Il n'est pas exagéré d'affirmer que les Carmes honorèrent saint Joseph avec tant d'ardeur et de foi qu'on ne rencontre avant eux rien de semblable du point de vue de vue de l'histoire de la dévotion au Saint: "Cet office non seulement est le plus ancien monument élevé dans l'Église latine à la gloire de saint Joseph, mais encore, il est certainement le cantique le plus beau qui lui fut jamais consacré. Toutes ses parties, de la première antienne jusqu'à la dernière, nous présente le Saint dans toute la splendeur de sa gloire"(3).

Que chantait-on et célébrait-on le jour de la fête de saint Joseph du 19 mars? On célébrait la virginité de Joseph, à qui Dieu avait confié la virginité de la Mère de Son Fils, à lui confiée par Dieu comme épouse, afin de cacher le mystère de l'Incarnation au diable, et afin qu'il soit témoin et gardien de la virginité de Marie contre tout soupçon d'infamie. Le mariage réalisé par Dieu était un mariage virginal, scellé non par l'union charnelle mais par un amour vertueux, un mariage heureux dans la foi, le sacrement et la descendance bénie. Assumant son rôle de père virginal et, comme Marie, libre de toute infamie du péché, lui et Marie se servaient mutuellement avec sollicitude conjugale et se consacraient avec un égal dévouement à l'éducation du Fils. Saint Joseph s'était vu révéler le mystère de l'Incarnation, était celui par qui l'ange, envoyé par Dieu, avait fait connaître le mystère du salut du genre humain.

Cette théologie est celle que lisait et méditait sainte Thérèse à la fête du Saint, alors qu'elle vivait au monastère de l'Incarnation, où la dévotion envers saint Joseph était très grande. En substance, c'est cette dévotion qui s'est répandue dans la Vie.

IV. RELATIONS DE SAINTE THÉRÈSE AVEC SAINT JOSEPH

Peu de personnes dans l'histoire eurent autant de facilité pour les relations interpersonnelles que sainte Thérèse: elle était littéralement faite pour l'amitié ouverte et généreuse, pour une vie de relations sociales et spirituelles amples et variées. De fait, pour ne parler que de celles qu'elle entretint au Carmel, du Père Général en descendant, elle entra en contact avec d'innombrables Frères et Moniales.

Elle fit de même avec les saints du ciel. Elle n'était pas la personne d'un seul saint ou de quelques-uns: elle s'attacha à plusieurs. La liste des saints pour lesquels elle avait une dévotion particulière, saint Joseph en tête, contenue dans son bréviaire, s'élève à la bagatelle de 34 (et ce n'est pas une liste complète!); parmi eux, on trouve des Patriarches, les onze milles vierges, les Saints de l'Ordre, les anges.

Il y a plusieurs saints, mais l'un ressort singulièrement, non seulement parce qu'il vient en tête de liste, mais également en raison des expériences spirituelles spéciales qu'elle a avec lui: c'est saint Joseph.

a. Dévotion envers saint Joseph et expérience de sa présence

Les récits de sainte Thérèse sur le rôle de saint Joseph dans son histoire personnelle sont l'expression d'une dévotion sincère envers le saint Patriarche, fruit d'une expérience profonde et très intime. Elle ne parle pas de ce qu'elle apprit dans les livres du temps ni dans les sermons entendus (à tout le moins ceux qu'elle écoutait chaque année lors de sa fête, que l'on célébrait avec toute la solennité possible (Vie 6,7), ou à d'autres occasions). Elle parle à partir de l'expérience personnelle qu'elle eut de l'intervention de saint Joseph dans sa vie; elle ne dit rien qu'elle n'ait vérifié par expérience. C'est d'ailleurs ce qui fait d'elle un apôtre de la dévotion au Saint.

Dès son entrée à l'Incarnation, elle peut écrire: "...et la sollicitude que ma mère apportait à nous faire prier Dieu, comme aussi à nous inspirer la dévotion à Notre-Dame et à plusieurs saints..." (Vie 1,1). Pour la Sainte, on ne pouvait pas imaginer la Vierge sans voir saint Joseph à ses côtés. Sa dévotion, vivante et communicative, est un faite d'affecivité, de remise de soi, de vénération, de confiance, d'amour. Le résultat de son attitude multiforme envers lui, vécue quotidiennement mais avec plus d'intensité aux moments des plus grandes nécessités spirituelles ou corporelles, est de se rendre compte qu'elle a élu un saint plein de bonté et de puissance, un père et un seigneur. Elle expérimenta clairement l'aide bénéfique et universelle que saint Joseph accordait, octroyant même bien plus qu'on savait demander. Il ne s'agissait pas d'expériences occasionnelles et vaporeuses, mais d'une conviction de foi et d'amour: elle était convaincue que ce qu'elle avait reçu lorsqu'elle en avait eu besoin, tant au niveau matériel que spirituel, étaient des grâces obtenues par saint Joseph, du fait de la complète confiance avec laquelle elle lui avait adressé ses demandes, et en réponse à l'abandon plein d'espérance avec lequel elle s'était remise à lui. De cette conviction naît sa reconnaissance: elle fait d'abord instigatrice de la dévotion envers lui et lui conquiert plusieurs personnes, puis célèbre sa fête avec grande solennité.

b. Expérience surnaturelle et mystique

Sans perdre son caractère de simplicité, sa dévotion envers saint Joseph mûrit avec le temps et devient de plus en plus surnaturelle. Cette transformation advient lorsque la Sainte accéda à de nouvelles étapes dans sa vie spirituelle.

La dévotion envers saint Joseph au Carmel Déchaux est essentiellement liée à celle de sainte Thérèse: cette dévotion est l'un des héritages les plus riches et caractéristiques que la Sainte laissa à ses fils. Comment cela se fit-il?

En expérimentant que saint Joseph avait été à l'origine de son oeuvre de Fondatrice, elle l'associa à sa Réforme. De fait, le Carmel thérésien ne se comprend pas sans saint Joseph, sans l'expérience de la Sainte envers ce saint. Les paroles du Père Gratien, longtemps grand confident de N.M. sainte Thérèse, et son supérieur plusieurs années, sont déterminantes: "... et pour cette raison, selon ce qu'écrit le docteur Ribera, elle plaça sur le portail de tous les monastères qu'elle fonda Notre-Dame et le glorieux saint Joseph; pour toutes ses fondations, elle portait avec elle une grande image de ce glorieux saint, qui se trouve maintenant à Avila, l'appelant le fondateur de cet Ordre.

Ils (ceux qui professent la Règle des Carmes Déchaux) reconnaissent comme fondateur de cette Réforme le glorieux saint Joseph, car N.M. sainte Thérèse la mena à bonne fin grâce à sa dévotion envers lui, de la même manière que la Religion du Carmel reconnaît pour fondatrice la très sainte Vierge Marie"(4).

Le premier couvent thérésien se fonda dans un atmosphère baigné de surnaturel (à la manière dont la Sainte comprend le surnaturel), atmosphère dans lequel le glorieux saint Joseph joua un rôle de premier plan. Le Père Gratien affirme, étendant cette importance capitale du saint à tous les autres couvents: "De la même façon que le glorieux saint Joseph fit un miracle dans l'établissement de ce monastère (de San José), on pourrait en dire autant pour beaucoup d'autres, tant de Frères que de Moniales, à tel point qu'il semblerait impossible de les avoir implantés, si le glorieux saint n'y avait pas mis la main"(5).

La Sainte le dit elle-même: "Un jour, après la communion, le Sauveur me commanda de travailler de toutes mes forces à l'établissement de ce monastère. Il me donnait la plus complète assurance que cet établissement se ferait et que lui-même y serait très fidèlement servi. Il voulait qu'il fût dédié à saint Joseph: ce saint nous protégerait à l'une des portes, Notre-Dame à l'autre, et lui-même, le Christ, se tiendrait au milieu de nous" (Vie 32,11).

Ayant entrepris l'édification du monastère, elle se trouva limitée de toutes parts, sans argent et ne sachant pas où s'en procurer, n'ayant pas le Bref de fondation nécessaire. C'est dans cette situation sans issues que saint Joseph vint surnaturellement à son aide: elle s'était vivement recommandé à lui, à la suite de quoi le Seigneur pourvut à tout (Vie 33,12). Deux cents ducats lui parvinrent, grâce à son père et seigneur saint Joseph, par l'intermédiaire de son frère Lorenzo.

À la même époque, alors qu'elle se trouvait dans l'église des dominicains, elle reçut une grâce mystique: elle fut revêtue d'une robe très blanche et claire; elle vit Notre-Dame, d'une grande beauté, et à sa droite saint Joseph. Cette vision lui donnait à entendre qu'elle était purifiée de ses péchés.

Dans cet atmosphère de surnaturel, le monastère du seigneur saint Joseph fut officiellement inauguré le 24 août 1562. N.M. sainte Thérèse ressentit une grande satisfaction d'avoir fait ce que le Seigneur lui avait ordonné, et du fait que même s'il y avait plusieurs églises dans les environs, aucune n'était dédiée à saint Joseph (Vie 36,8). La forte expérience spirituelle de la Sainte à cette occasion s'exprime par une statue sculptée de saint Joseph au-dessus de la porte de l'église et une toile du saint au-dessus de l'autel majeur.

L'expérience culminante du 24 août 1562 avait été précédée d'autres expériences de la présence de saint Joseph,dont la première fut la guérison miraculeuse d'une très grave maladie: elle expérimenta alors la toute-puissance du père et seigneur à qui elle s'était confiée. Mais l'expérience de saint Joseph ne s'arrêta pas au 24 août 1562, bien au contraire: elle se prolongea tout au long de sa vie. L'existence de sainte Thérèse se déroule à l'enseigne de saint Joseph. C'est ce qu'exprime Elisabeth de la Croix dans son témoignage pour la béatification de la Sainte lors du procès de Salamanque: "Elle était particulièrement dévote envers saint Joseph; je l'ai entendu dire qu'il lui était apparu à plusieurs reprises et qu'il marchait à ses côtés"(6).

À plusieurs moments de sa vie, elle expérimenta la présence de saint Joseph, en plus de ceux qui viennent d'être mentionnés. Rappelons-en trois.

Un jour qu'elle communiait, elle a vu venir, éclairant le Saint-Sacrement, le bienheureux saint Joseph d'un côté, et Lorenzo de Cepeda, son frère, de l'autre: elle raconta la chose à son neveu Francisco, fils de Lorenzo(7). Petronila Bautista parle quant à elle d'un grand ravissement qui advint le jour du Bienheureux saint Joseph, alors qu'elle entendait la messe derrière la grille du choeur de Saint-Joseph-d'Avila(8). Enfin, Anne de Jésus (Lobera), témoin du fait avec l'une des huit religieuses qui accompagnaient la "Madre", rapporte que lorsqu'elles se rendaient à Beas de Segura pour une nouvelle fondation en cette ville, saint Joseph leur apparut.

c. Formes significatives de la dévotion envers saint Joseph

Puisque la bouche parle de l'abondance du coeur, de nombreuses manifestations extérieures marquent la dévotion de la Sainte envers saint Joseph. La sublimité de ses expériences surnaturelles ne lui firent jamais perdre le contact avec la réalité quotidienne: même si elle faisait l'expérience de la présence efficace de saint Joseph au plus profond de l'esprit, au centre de l'âme, les formes de dévotion, elles, furent toujours simples et élémentaires, traditionnelles et communes. Pour sainte Thérèse, les expressions ordinaires de dévotion constituent les moyens les plus adéquats pour exprimer son respect, son amour et sa reconnaissance à l'endroit de son père et seigneur saint Joseph.

1. Titulatures de ses monastères

Pour la "Santa Madre", les couvents qu'elle fonde, à l'image du premier, sont des maisons du seigneur saint Joseph. Elle voit donc à ce que la majorité porte le nom et de saint Joseph. Des 17 "colombiers de la Vierge" qu'elle fonda, 11 sont placés sous le patronage de saint Joseph: Avila (1562), Medina del Campo (1567), Malagón (1568), Tolède (1569), Salamanque (1570), Ségovie (1574), Beas de Segura (1575), Séville (1576), Caravaca (1576), Palencia (1580) et Burgos (1582). Une particularité: à partir de la fondation de Beas, saint Joseph est ingénieusement jumelé à d'autres Patrons.

2. Représentations de saint Joseph dans ses fondations

Si les fondations de la "Madre" ne sont pas toutes placées sous le Patronage de saint Joseph, il n'y en a aucune à laquelle au moins une représentation de saint Joseph ne préside pas. Leur distribution dans ses couvents est une manifestation de sa dévotion envers saint Joseph. On les conserve encore aujourd'hui pour la plupart.

Ici, il convient de noter qu'elle apportait avec elle, pour toutes ses fondations, un grand saint-Joseph, qui reçut le titre de "saint Joseph du Patronage". Lorsque le Père Pedro Fernández la nomma Prieure du couvent de l'Incarnation en 1571, et qu'elle connut les grandes réserves de la majorité des moniales pour cette nomination, elle apporta avec elle son "saint Joseph du Patronage" le jour de la prise de possession, plaça une statue de la Vierge dans la stalle priorale et saint Joseph dans la stalle sous-priorale. La statue de saint Joseph lui révélera ensuite tout ce que les moniales faisaient, de là son nom de "el Parlero"; à force de parler, elle demeura la bouche ouverte(9).

A la fondation de Burgos, le médecin Antonio Aguir, ami du Père Gratien, raconte le fait suivant. Ne voyant pas une reproduction du Saint, elle fit réparer par un peintre un saint ancien pour qu'il représente saint Joseph(10).

Comme l'image de saint Joseph ne devait manquer dans aucun de ses couvents, qui sont les maisons de son père et seigneur, elle rappelle: "Dites à monsieur Diego Ortiz que je le supplie de ne point toujours négliger de placer mon seigneur saint Joseph à la porte de la chapelle"(11).

3. Célébation de la fête de saint Joseph

L'une des manifestations les plus authentiques d'une vraie dévotion à un saint est la célébration de ses fêtes. La Sainte ne faisait pas que célébrer la fête de saint Joseph: elle la solennisait: "Je tâchais de célébrer sa fête avec toute la solennité possible" (Vie 6,7). Elle commença à l'Incarnation la coutume de célébrer la fête de saint Joseph avec toute la solennité possible: musique et sermon, volée de cloches et guirlandes de fleurs, nuages d'encens et de myrrhe (c'est ainsi que se célébrait la fête de saint Joseph dans les église de l'Ordre, selon le Bienheureux Jean-Baptiste de Mantoue). Elle maintint cette coutume aussi longtemps qu'elle vécut dans ce monastère et célébrait, l'implanta dans les couvents où par la suite elle fut Prieure ou encore dans les couvents où elle se trouvait le jour de la fête du saint Patriarche. Il s'agit là de l'un des faits les mieux établis dans les témoignages pour sa Béatification et sa Canonisation.

Dans ses Constitutions, elle prescrit: "Les dimanches et jours de fête, la messe, les Vêpres et les Matines seront chantées. Les premiers jours après Pâques et autres solennités on pourra chanter Laudes, en particulier pour la fête du glorieux saint Joseph" (Const. no 2).

Significatives à cet effet sont les festivités religieuses qu'elle organisait en l'honneur de Marie et Joseph, lors des solennités ligurgiques, comme Noël: elle prescrivait une procession avec les statues de la Vierge et de saint Joseph - pour lequel elle avait une dévotion très marquée, ajoute Isabel Bautista, en décrivant la scène -, celui-ci étant placé près de la Vierge enrubannée.

d. Le chapitre VI de la Vie: panégyrique de saint Joseph

Le chapitre VI de la Vie, le livre par excellence des miséricordes du Seigneur envers elle, est un bref mais dense panégyrique de saint Joseph.

Je ne vais en souligner qu'un aspect: les âmes d'oraison doivent avoir une dévotion spéciale envers saint Joseph: "Les personnes d'oraison, en particulier, devraient toujours s'attacher à lui... Que ceux qui ne trouveraient pas de maître pour leur enseigner l'oraison prennent pour maître ce glorieux saint, et ils ne s'égareront pas en chemin" (Vie 6,8).

Pour la Sainte, ceux qui se livrent à l'oraison sont des serviteurs spéciaux de l'amour et forment une catégorie à part dans l'Église de Dieu (Vie 7,1); à cette catégorie appartiennent ses filles Carmélites Déchaussées. Pour elles, saint Joseph est un maître exceptionnel. "L'oraison mentale n'est rien d'autre, à mon avis, qu'un commerce d'amitié où on s'entretient souvent et intimement avec Celui dont nous savons qu'il nous aime" (Vie 8,5).

Le chemin de l'oraison doit nous conduire à rencontrer Jésus et à vivre en Sa compagnie. De là l'exhortation de la Sainte: "Tâchez ensuite, mes filles, puisque vous êtes seules, de trouver une compagnie. En est-il de meilleure que celle du Maître même qui a enseigné la prière que vous allez faire? Représentez-vous le Seigneur lui-même auprès de vous, et considérez avec quel amour et quelle humilité il vous instruit; et croyez-moi, autant que vous le pourrez, ne vous écartez jamais d'un si bon ami... Pensez-vous que ce soit peu de chose qu'un tel ami à nos côtés?" (C 26,1).

La Sainte est convaincue par sa propre expérience que l'oraison est d'autant plus authentique et sanctificatrice qu'elle est une rencontre plus intime avec Jésus, une rencontre au cours de laquelle les âmes "lui parlent et se réjouissent avec Lui; sans se fatiguer à composer des discours, qu'ils lui présentent leurs besoins et se rappellent les raisons qu'il aurait de ne pas les admettre devant lui" (Vie 13,11). Cette manière thérésienne de prier apporte beaucoup d'avantages: l'oraison s'y développe dans l'intimité de Jésus-Vrai Homme.

Si telle est l'oraison pour N.M. sainte Thérèse, on comprend qu'elle propose saint Joseph comme Maître insurpassable: la vie de saint Joseph, sa vocation et sa mission se situent entièrement dans la perspective de la compagnie de Jésus, et se concrétisent par le fait d'être toujours à son côté, de lui parler, de se réjouir avec Lui, de lui adresser des demandes et de le servir. L'existence de saint Joseph n'a pas d'autre sens qu'en Jésus: être avec Lui et pour Lui, en le recevant et l'accueillant dans le sein de sa Mère, en lui donnant son nom, en veillant sur Lui, le nourrissant, lui enseignant, en vivant en sa compagnie. Qui pourra jamais comprendre l'intimité douce et suave, joyeuse et douloureuse, qu'il vécut avec Jésus? Qui pourra découvrir le niveau d'amitié qui s'est développé entre eux, et avec Marie?

Si l'oraison, en tant que "commerce d'amitié", comporte comme élément essentiel l'écoute de la parole de Jésus, un regard simple de foi, alors saint Joseph fut un grand priant, car il a souvent écouté les paroles de son fils Jésus et les a laissées descendre au fond de son coeur. Si Jésus découvre ses secrets aux Apôtres parce qu'ils sont ses amis en écoutant Sa Parole (Jn 15,15), alors combien plus saint Joseph peut se dire l'ami de Jésus, lui qui devait écouter avec attention les paroles chaleureuses et vivantes de Jésus! Avec quelle docilité il a dû les assimiler! Quelles conversations il a dû avoir avec son fils!

Toute la vie de saint Joseph fut oraison, car ce fut une vie en compagnie de Jésus, dans son intimité et dans la familiarité avec Lui. Personne ne connut mieux que lui l'oraison thérésienne (avant la lettre), lui qui vécut si longtemps avec Jésus et Marie, en une communion et une communication authentiques et uniques d'amitié et d'amour.

Pour cette raison, saint Joseph a toujours été Maître d'oraison dans le Carmel thérésien. Ils sont incalculables les âmes qui ont rencontré en lui un Maître et un Guide sur le chemin de leur oraison. Certaines ont expérimenté avec lui une vraie union mystique et surnaturelle, comme la "Santa Madre".

V. PRÉSENTATION DE SAINT JOSEPH, DEPUIS SAINTE THÉRÈSE

Ce que la Sainte écrit, de manière si limpide et vivante, de son expérience personnelle et particulière sur saint Joseph, vise un but: faire en sorte que les autres acquièrent une solide dévotion envers saint Joseph et se confient en lui. Elle a pleinement atteint son but. Il n'est pas possible de lire les pages, où la Sainte décrit ses expériences avec saint Joseph, et demeurer indifférent. Sainte Thérèse, dont les paroles sur saint Joseph tiennent quantitativement peu d'espace, est cependant devenue un apôtre hors pair du Saint, grâce au naturel, à la chaleur et à l'amour avec lesquels elle écrit. En raison de ce qu'elle accomplit comme Fondatrice, et en raison aussi de ce qu'elle écrivit, bien que brièvement, sur le Saint, fruit de son expérience surnaturelle personnelle, elle se classe parmi les grands apôtres de la dévotion à saint Joseph. Cela est vrai non seulement pour le Carmel thérésien mais aussi pour l'Église universelle.

Le Père Gratien, dans sa Josefina, donne presque toutes les citations de la Sainte sur saint Joseph(12). C'est ce que firent aussi, après lui, tous les auteurs carmélitains lorsque l'occasion s'est présentée. Les prédicateurs du XVIIe siècle, en grand nombre, citent les paroles du chapitre VI de la Vie, qu'il s'agisse de Gerson ou d'Isidore de Isolanis.

Nous pouvons appliquer à cet aspect concret la promesse du Seigneur à la Sainte: "il me dit encore que ce couvent serait une étoile resplendissante..." (Vie 32,11). San José de Avila, la maison de saint Joseph, a allumé dans le ciel de l'Église plusieurs étoiles de dévotion et d'amour envers le saint Patriarche, en allume toujours et continuera d'en allumer.

Comme dit un auteur français, Lucot: "Les Papes rencontrèrent un auxiliaire puissant pour la propagation du culte de notre Saint, en la célèbre Réformatrice du Carmel. Gerson avait beaucoup fait pour cela, Thérèse fit mille fois plus, par les religieux de sa Réforme et par les religieuses de son Carmel. Saint Joseph lui est débiteur, par-dessus tout, de sa gloire sur la terre"(13).

a. Dans le Carmel thérésien

Que la fondation de San José d'Avila marque une étape significative dans l'apostolat de la promotion du Saint au Carmel, la chose est claire. Le Père Jean de l'Annonciation, Général de la Congrégation d'Espagne, faisant l'histoire de la fondation du couvent Saint-Joseph d'Avila, écrit: "On y installa le Saint-Sacrement; on y dédia l'église à notre Père saint Joseph, qui par ce commencement est le Patron et le Protecteur de notre Réforme... Le couvent Saint-Joseph d'Avila est le principe et le terreau de tous les couvents des Déchaux, principe et terreau de la dévotion de tous les couvents envers saint Joseph"(14).

Comme preuve que la dévotion envers saint Joseph pénétra dans l'âme et la vie de la Réforme, il suffit de constater que de nombreux couvents portent le nom de saint Joseph, suivant en cela l'exemple de la "Santa Madre". En 1699, il y avait dans le monde 321 couvents de Frères Carmes Déchaux, sans compter les maisons non canoniquement érigées. De ces 321, 73 étaient placés sous le patronage de saint Joseph. Il y avait 180 monastères de Moniales soumises à l'Ordre, et 57 d'entre eux avaient saint Joseph comme Patron.

Plus importants que les couvents matériels, sont les couvents spirituels des âmes. Saint Joseph a occupé et occupe encore une place de choix en eux. Des coutumes, introduites par la "Santa Madre" comme expression de sa propre dévotion, persistent dans les Carmels thérésiens, et d'autres coutumes se sont introduites, inspirées des premières(15).

Les Carmels thérésiens, en raison de leur solitude, de leur clôture et de leur silence, sont des foyers de chaleur amoureuse et de dévotion sincère envers saint Joseph; ils réchauffent l'Église, tels des feux puissants qui diffusent leurs splendeurs dans la communauté ecclésiale.

On peut appliquer aux Carmélites ces paroles: "Si, comme le disent les chercheurs, curieux des secrets de la nature, les fils viennent des mères, il ne paraîtra pas paradoxal que, confidentiellement, je veuille leur dire: être fils de sainte Thérèse et avoir une dévotion marquée pour saint Joseph, être Carme et défendre et promouvoir la gloire de l'Époux très saint de la très sainte Vierge, sont des concepts synonymes et des qualités à ce point correspondantes et mutuellement unies, qu'il ne peut ni ne doit y avoir l'un sans l'autre"(16).

b. Quelques pages célèbres

Au long de son histoire, le Carmel thérésien, tant féminin que masculin, a écrit des pages célèbres sur saint Joseph. Saint Joseph a toujours été et continue à être le Père, le Protecteur, le Patron, le Seigneur, Notre Père et Seigneur saint Joseph. L'expérience de la "Santa Madre" se perpétue dans sa vie et son histoire, a toujours rencontré écho et accueil dans le coeur de ses Carmels.

J'aimerais donner quelques exemples. Anne de Saint-Barthélémy, la fidèle infirmière de la Sainte, se réjouit de ce que grâce à sainte Thérèse saint Joseph soit mieux connu en Espagne "où presque personne ne le connaît". Elle collabore avec Anne de Jésus (Lobera) à la diffusion de la dévotion envers saint Joseph aux Pays-Bas, dévotion qui s'est avérée très féconde.

Lorsqu'elle était Prieure de Tolède, la Bienheureuse María de Jésus, la petite sage de sainte Thérèse, et qui eut la vision de la "Santa Madre" en compagnie de saint Joseph, recommanda à ses filles la dévotion envers saint Joseph, le bienheureux Époux de Marie, car Dieu l'a constitué protecteur spécial de la chasteté. Elle ne laisse pas passer une journée sans lui réciter les sept douleurs et les sept joies; elle lui consacre le mercredi de chaque semaine et le 19 de chaque mois; elle médite fréquemment les principaux épisodes de sa vie et particulièrement l'amour immense avec lequel le saint Patriarche aimait Jésus.

Sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus, dès son enfance, eut envers saint Joseph une grande dévotion qui se confondait avec son amour pour la Sainte Vierge, et tous les jours récitait la prière: "Oh Joseph, père et protecteur des vierges...!". Quand elle entreprit son pèlerinage à Rome, elle lui demanda de veiller sur elle; quand elle visita Lorette, elle ressentit une émotion profonde en foulant le sol que saint Joseph avait baigné de sa sueur. Entrée au Carmel, elle dédia une poésie à saint Joseph, chanta sa vie humble et vouée au service de Jésus et Marie, le contempla dans sa vie simple et laborieuse et s'exclama, comme synthèse de toute sa dévotion: "Oh le bon saint Joseph! Oh comme je l'aime! Au ciel je le verrai et je chanterai sa gloire".

En Claire-Marie de la Passion, Marie de Saint-Joseph, Anne de Jésus (Lobera), Elisabeth de Santo Domingo, Béatrice de Jésus (Ovalle), Thérèse de Jésus, Cécile de Saint-Joseph, Gabrielle de Saint-Joseph, Félicienne de Saint-Joseph, Marie de l'Incarnation, sainte Thérèse de Los Andes, Anne de Saint-Augustin, la Bienheureuse Elisabeth de la Trinité et en tant de Carmélites se sont réalisées les paroles de la Sainte: "encore aujourd'hui nombreux sont ceux dont la ferveur à son égard est renouvelée par l'expérience de cette vérité" (Vie 6,6).

En plus de l'exemple de ces pages, pleines de la gloire de saint Joseph, il y en a beaucoup d'autres qui, pour n'être consignées que dans le Livre de la Vie, n'en sont pas moins glorieuses.

VI. CONCLUSION

Il n'est pas possible à une Carmélite de laisser saint Joseph en dehors de sa vie, quand l'Esprit a parlé si fortement dans l'Église et plus concrètement dans le Carmel thérésien relativement à la présence et au rôle du glorieux saint dans l'histoire du salut en général et dans l'histoire de chacun des sauvés en particulier. Laisser saint Joseph de côté, ce serait trahir sainte Thérèse qui continue à nous exhorter d'avoir une profonde dévotion envers son Père et Seigneur saint Joseph et de nous recommander à lui, particulièrement à titre de personnes d'oraison. Les paroles de la "Madre" continuent d'être d'une actualité éternelle.

BIBLIOGRAPHIE

AA.VV., San José y Santa Teresa, Est. Jos. 18 (1964) 233-842.

Il s'agit d'une collection de 17 articles, qui sont de fait une encyclopédie joséphino-carmélitaine.

AA.VV., Rivista di Vita Spirituale, 15 (1961) 244-479.

Numéro spécial consacré à saint Joseph avec 7 articles, textes des papes, témoignages de sainte Thérèse, des Pères Gratien et Joseph-Antoine de Saint-Albert.
LEON DE SAN JOAQUIN, El culto de San José y la Orden del Carmen, Barcelona, 1905, 26 Op.
Pour une meilleure information bibliographique, voir:
AMANCIO DE MARIA, Bibliografía josefina de la Reforma Teresiana, Est. Jos. 18 (1964) 807-822.

___________

1. AAS 55 (1963) 41. Paul VI abonde dans le même sens lors de son discours d'ouverture de la deuxième session du Concile: "Que tous les anges et tous les saints nous assistent... d'une manière très spéciale saint Joseph qui a été déclaré Patron de ce Concile" (AAS 55 (1963) 859; voir AAS 56 (1964) 1013).
2.
LEON DE SAN JOAQUIN, El culto de San José y la Orden del Carmen. Barcelona, 1905, c. 2, p. 48.
3.
P. LEON, op. cit., c. 3, p. 72. Cet office, avec ses neuf leçons des trois nocturnes, ses antiennes et ses répons, se trouve dans BARTOLOME Ma XIBERTA, Flores josefinas y la liturgia carmelitana antigua, Est. Jos. 18 (1964) 301-319. Les lectures sont empruntées à Pedro de Ailly.
4.
Josephina, 1.5, c. 4, BMC 16,476.
5.
Josephina, 1.5, c. 4, BMC 16,476, p. 476.
6.
BMC 18,31; cf. 18,36. Analogie intéressante, son expression pour signifier la présence continuelle du Christ est: "Toutefois je sentais d'une manière évidente qu'il se tenait toujours à ma droite...".
7.
Témoignage de Beatríz de Mendoza au procès de Madrid, BMC 18,396.
8.
Témoignage au procès d'Avila, BMC 19,582.
9.
MARIA PINEL, Retablo de Carmelitas, EDE, Madrid, 1981, p. 59.
10.
Témoignage du procès de Burgos, BMC 20,428.
11.
Lettre XXIV à Alonso Alvarez Ramirez, en date du 5 février 1571.
12.
L. 5, c. 4, BMC 16, 475-477.
13.
Saint Joseph, Étude historique sur son culte, Paris, 1875, p. 53.
14.
Prontuario del Carmen, t. 2, dial. 11, p. 497, Madrid, 1699-
15.
JOSE ANTONIO CARRASCO, Presencia de San José en los conventos fundados directemente por la Madre Teresa, Est. Jos. 18 (1964) 739-767.
16.
ARNALDO DE SAN PEDRO Y SAN PABLO, Solitarius loquens, I, Leodii, 1968, cf 1, p. 126.

     
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